PRÉFACE.
L’ENTRE-DEUX,
UN ESPACE CRÉATEUR
Caroline Prud’Homme
L’entre-deux guerres. Un pont entre deux rives. Un homme entre deux
âges. Avoir le cul entre deux chaises. Nager entre deux eaux. Être pris entre
deux feux. Autant
d’expressions qui viennent en tête lorsque l’on associe les mots
« entre » et « deux ». Dans chaque cas, un certain espace
est créé, espace ambigu, positif ou négatif, ou les deux à la fois, qui est
symbole de passage, de rapprochement, entre des réalités contradictoires ou
opposées. Un espace créateur abolissant les frontières et subvertissant les
règles, favorisant les rencontres et pouvant être interprété de cent manières
différentes. Cet espace, c’est l’entre-deux.
Nulle surprise, alors, que ce soit
entre deux saisons que la Société des Études supérieures du Département
d’Études françaises de l’Université de Toronto (SESDEF) ait convié des jeunes
chercheurs de maîtrise et de doctorat, venus tant du Canada que des États-Unis
et d’Europe, à confronter leurs idées et à échanger dans le cadre d’un colloque
estudiantin placé sous le signe de « l’entre-deux ». Au cours des
deux journées de l’événement, les 16 et 17 avril 2004,
« l’entre-deux » a été abordé à partir d’une multitude de points de
vue, tant linguistiques que littéraires et historiques : rapports entre
les arts (écriture et peinture, littérature et photographie), entre les genres
(poésie et théorie, littérature et méta-littérature, masculin et féminin),
entre les cultures et les langues (écriture migrante, systèmes langagiers,
analyses linguistiques, syntaxiques et sociolinguistiques), entre les postures
énonciatives (le bouffon et le grave, l’enthousiasme et la désillusion, le
dialogue théâtral et l’expression réelle), etc. Les huit articles ici
recueillis témoignent d’ailleurs de la diversité des approches de l’entre-deux,
tout comme de la variété des sujets abordés dans la vingtaine de communications
présentées au colloque.
Dans un entretien entre deux
Georges, Braque et Charbonnier, le premier tente de définir ce qu’est, pour
lui, l’entre-deux pictural, d’une manière telle que son discours dépasse les
limites de la peinture et s’applique à l’objet qui est le nôtre :
Il y a des gens qui disent : « Que représente
votre tableau ?... Quoi ?... Il y a une pomme, c’est entendu, il y a… Je ne
sais pas… Ah ! une assiette ; à côté… » Ces gens-là ont l’air d’ignorer
totalement que ce qui est ENTRE la pomme et l’assiette se peint aussi. Et, ma
foi, il me paraît tout aussi difficile de peindre l’entre-deux que les choses.
Cet « entre-deux » me paraît un élément aussi capital que ce qu’ils
appellent l’ « objet ». C’est justement le rapport de ces objets
entre eux et de l’objet avec l’ « entre-deux » qui constitue le
sujet.[1]
Le peintre met en relief la caractéristique
fondamentale de l’entre-deux, sa dimension créatrice : l’entre-deux
associe des éléments, crée des liens, juxtapose des réalités. L’intertextualité
sous toutes ses formes – citation, allusion, parodie, pastiche, plagiat et
autres – en est ici exemplaire, et, comme l’entre-deux, elle résiste aux
définitions univoques. Braque revendique l’entre-deux, justement parce que,
dans sa nature même, il est difficile à cerner et à représenter ; c’est
l’insaisissable, l’indicible, ce qui est présent et voilé à la fois.
En fait, l’entre-deux échappe à
toute systématisation, c’est surtout, selon le Dictionnaire international des termes littéraires, « ce qui n’est pas décidé, […] ce qui ne peut
être défini dans l’opposition des contraires ou des différences. [2] »
L’entre-deux est donc le choix de l’instabilité, de l’indéfinition, de
l’incertitude, comme le montre le langage asexué du roman Sphinx, d’Anne
Garréta [3],
ou les vers d’Hector de Saint-Denys Garneau :
Mais laissez-moi traverser le torrent sur les roches
Par bonds quitter cette chose pour celle-là
Je trouve l’équilibre impondérable entre les deux
C’est là sans appui que je me repose. [4]
Ainsi l’entre-deux s’accorde-t-il avec les
pratiques culturelles et littéraires contemporaines, comme en font foi les articles
ici recueillis, dont la majorité porte justement sur des auteurs ou des textes
du XXe siècle (tels Anne Hébert et Réjean Ducharme, Claude Cahun,
Paul Nougé, les manifestes littéraires). Qui plus est, les valeurs qu’on
associe habituellement à la postmodernité, hétérogénéité, juxtaposition,
fragmentation, pluralisme, non-hiérarchisation, etc. [5],
correspondent bien à l’entre-deux. Les bio-fictions, en littérature, la
télé-réalité ou le documentaire-fiction, au grand comme au petit écran, ne sont
que quelques exemples de ce mouvement qui repousse sans cesse les limites entre
le rêve et la réalité, entre la fiction et la vraie vie.
« L’entre-deux culturel »
est même un concept de plus en plus utilisé dans les sciences humaines [6],
dans les études socio-culturelles et celles sur la littérature migrante,
questionnant la rencontre des cultures et ses conséquences. Comme le soulignait
la professeure Janet Paterson, dans sa communication inaugurale,
« L’entre-deux, espace euphorique ou dysphorique ? », l’entre-deux
peut être porteur de valeurs négatives ou positives. L’intégration, pour un
immigrant, à un nouveau milieu, une nouvelle langue, une nouvelle culture, peut
être difficile et déchirante. Elle est souvent synonyme de dépossession, de
perte des repères et d’une identité propre, par l’acculturation et
l’assimilation. « Le déraciné oscille
ainsi entre deux temps, le sien et le réel, en arrière et en avant, sans
pouvoir se fixer [7] »,
écrit Sergio Kokis, psychologue, peintre et romancier d’origine brésilienne qui
a choisi de s’installer au Québec. Malgré le déchirement, l’entre-deux est une
position unique, qui permet un métissage, une rencontre créatrice des cultures
et des idées, dont le roman La
Québécoite, de Régine Robin ou celui d’Assia Djebar, L’amour, la fantasia, témoignent éloquemment. L’entre-deux se
rapproche du concept deleuzien de « déterritorialisation », grâce à
l’idée d’une synthèse paradoxale [8].
Rigoureusement postmoderne,
l’entre-deux ? On pourrait le croire, mais ce serait oublier les mots célèbres
de Baudelaire, « la modernité, c’est
le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre est
l’éternel et l’immuable. [9] »
Cette définition de la modernité, tout comme les correspondances
baudelairiennes, ne serait-elle pas aussi une forme de l’entre-deux, d’autant
plus que ce dernier va au-delà des oppositions binaires et des contraires ?
L’entre-deux, qu’il concerne
l’écriture moderne, postmoderne ou autre, suppose une réflexion sur soi, le
questionnement d’une identité, ce qui n’exclut pas une certaine autodérision.
Ainsi l’œuvre de deux poètes français de la fin du Moyen Âge, François Villon
et Eustache Deschamps [10],
oscille entre le comique et le sérieux, mettant en lumière à la fois la
difficulté de leur position dans la société et sa dimension unique.
L’entre-deux, chez ces poètes, est indissociable de l’ironie, puisque, comme le
souligne Alain Berrendonner, la contradiction, dans l’ironie, « réside spécifiquement non pas dans
l’affirmation d’un état de chose et de son contraire, mais dans le fait qu’en
avançant un argument, on avance du même coup l’argument inverse [11] ».
Dans les articles qui suivent,
l’entre-deux, cet « équilibre
impondérable », cet espace créateur et subversif, favorisant la
pluralité sous toutes ses formes, est abordé sur le plan générique, langagier
et énonciatif. Dans son article « Le manifeste littéraire : un
entre-genres », Anne Birien propose une étude du manifeste dans une
perspective socio-historique, du romantisme au dadaïsme, en passant par le
symbolisme et le futurisme italien ; d’une fine lecture des textes de Moréas,
de Marinetti et des autres se dégagent les caractéristiques du genre, ses
enjeux, son évolution. Genre hybride s’il en est un, le manifeste se situe aux
frontières de la théorie et de la pratique, incarnant en lui les principes
qu’il prône, jouant tant de l’attaque que de la défense, s’inscrivant dans un
rapport problématique à l’autorité. Le manifeste s’inscrit même dans un espace
entre-deux textes, car il suppose un avant et un après-manifeste, s’écrivant au
nom d’un « nous », d’un groupe, cherchant à rassembler des partisans
et à générer des textes.
La pratique littéraire de Paul Nougé
peut aussi être qualifiée de manifestaire, au sens où elle cherche à définir le
surréalisme bruxellois à côté de celui d’André Breton. Objets bouleversants,
esprit et action, qui sous-tendent une certaine violence, sont les fondements
de l’œuvre nougéenne, tant dans ses textes théoriques que dans un recueil
poétique comme L’expérience continue.
Lénia Marques explore ainsi, dans « L’entre théorie et poésie
nougéen », les diverses facettes de la pratique de Nougé, qui, bien que
moins connu que René Magritte, était véritablement le chef de file et le
penseur du surréalisme bruxellois.
Julie
Hétu retrace le cheminement de Claude Cahun (1894-1954), en marge du
surréalisme français, dont l’œuvre incarne un double entre-genres :
photographie et écriture, masculin et féminin. Dans ses autoportraits, Cahun
vise l’indéfinition [12],
elle se représente tantôt avec des attributs masculins, tantôt dans une pose
féminine, regardant presque toujours l’objectif, prenant le contre-pied de
l’image surréaliste de la femme, alliant habituellement nudité, désir et
modestie. Dans Aveux non avenus,
poésie et photographie dialoguent [13]
sur un mode intime qui est celui de la définition et de l’indéfinition
identitaire.
De leur côté, David H. Fournier et
Esma Azzouz nous transportent entre deux
langues, entre deux univers. Le premier étudie la structure de la langue
basque, qui se situe entre deux systèmes langagiers, étant morphologiquement
ergative, mais possédant les propriétés syntaxiques des langues accusatives ;
l’analyse porte principalement sur la problématique du déplacement ergatif.
Esma Azzouz explore l’univers de deux écrivaines algériennes, Assia Djebar et
Nina Bouraoui, sur le plan des rapports entre la construction identitaire et le
choix de la langue / des langues. Prises entre deux langues, celle de la mère
(l’arabe), et celle du père (le français), entre deux cultures, entre deux
mémoires, les différentes voix féminines des romans tentent de se définir.
L’article de Lidia Uziel porte sur
un autre type d’entre-deux romanesque, la dialectique de l’intériorité et de
l’extériorité, dans Le Torrent d’Anne
Hébert et L’avalée des avalés de
Réjean Ducharme. Le mouvement oscillatoire entre ouverture et fermeture des
personnages principaux des deux romans, François et Bérénice, est mis en
parallèle avec l’hésitation entre tradition et modernité dans la littérature
québécoise des années soixante.
François Godin s’assoit résolument
entre deux poètes, Saint-Denys Garneau et Reverdy, cherchant entre leurs œuvres
des correspondances au niveau des sentiments, émotions, thèmes et images. À
partir du concept d’intertextualité, il rapproche ces deux auteurs et montre
bien que la littérature se nourrit d’elle-même.
Enfin, Gabriela Tanase nous invite à
réévaluer l’image que Villon trace de lui-même dans ses poèmes : Villon
peut être à la fois bouffon et sérieux, mais ces deux postures ne sont pas aussi contradictoires qu’elles ne
paraissent l’être de prime abord, puisqu’elles mettent en lumière, chacune à sa
manière, la difficile condition de vie du poète. Villon s’amuse à arborer toute
une série de masques, projetant ainsi son lecteur dans un tourbillon, le
déroutant et le menant à réfléchir.
Je tiens à remercier ici les
participants du colloque, les membres du comité scientifique et du comité
d’organisation, le Département d’Études françaises, en particulier les
professeurs Janet Paterson, Yannick Portebois, Frank Collins et Parth Bhatt,
ainsi que la Graduate Students Union pour leur soutien et leur participation à
la mise en place du colloque.
Sur ce, bonne lecture entre deux
clics !
University of Toronto
Table des matières Article suivant
[1] Georges BRAQUE, dans un entretien
avec Georges Charbonnier, L’Express,
2 juillet 1959, cité dans Michel VINAVER, Iphigénie
hôtel, éd. Jean-Pierre RYNGAERT, Arles, Actes Sud, coll.
« Répliques », n. 7, 1993, p. 13.
[2] Article « Entre-deux /
In-between ; Borderline », Dictionnaire
international des termes littéraires, en ligne,
http://www.ditl.info/arttest/art1546.php
[3] Tel était l’objet de la communication
de Sarah ANTHONY intitulée « L’intertextualité à la recherche d’un langage
asexué : Sphinx d’Anne
Garréta » (voir le programme complet du colloque).
[4] Hector de SAINT-DENYS GARNEAU,
poème liminaire, Regards et jeux dans
l’espace, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1993, p. 19.
[5] D’après le tableau des valeurs
modernes et postmodernes que propose Nicolas RIOU dans son ouvrage Pub fiction. Sociétés postmodernes et
nouvelles tendances publicitaires, Paris, Éditions d’Organisation, 1999, p.
9.
[6] Dictionnaire international des termes littéraires, article cité.
[7] Sergio KOKIS, Le pavillon des miroirs, Montréal, XYZ, 1995, p. 360, cité par
Janet PATERSON dans sa communication « L’entre-deux, espace euphorique ou
dysphorique ? » (voir le programme complet du colloque).
[8] Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980 ; Dictionnaire international des termes
littéraires, article cité.
[9] Charles BAUDELAIRE, « Le
peintre de la vie moderne », in Critique
d’art, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », n. 183, 1992, p.
355.
[10] Cf. l’article de Gabriela TANASE
« Villon : entre le bouffon et le grave, la douleur en
catimini », recueilli ici, et ma communication « Les poèmes de voyage
d’Eustache Deschamps : entre enthousiasme et désillusion » (voir le
programme complet du colloque).
[11] Alain BERRENDONNER, « De
l’ironie », in Éléments de
pragmatique linguistique, Paris, Minuit, 1981, p. 184.
[12] Ce qui se rapproche du langage
asexué d’Anne Garréta. Vicky DUBOIS a en outre proposé au cours du colloque une
perspective sur l’intégration du féminin dans la chanson québécoise, dans sa communication « L’écho du
féminisme dans les chansons de Jean-Pierre Ferland et de Jim Corcoran »
(voir le programme complet du colloque).
[13] Il y aurait un parallèle à
effectuer avec la démarche artistique de Saint-Denys Garneau, qu’explorait la
communication de Catherine DESGAGNÉS, « Écriture et peinture :
l’équilibre de Saint-Denys Garneau » (voir le programme complet du colloque).