LE
MANIFESTE LITTÉRAIRE : UN ENTRE-GENRES
Anne BIRIEN
Le manifeste littéraire s’épanouit à la
croisée des chemins : entre théorie et pratique, littérature et
méta-littérature, littérature et performance, traditions littéraires et un
« futur de textes » qu’il sert à identifier. Le manifeste, ce genre
hybride, parvient donc dès sa composition à séparer deux moments de la
littérature : l’avant-, et l’après-manifeste. Souvent le point
d’aboutissement d’une réflexion sur l’état des lieux littéraires, le manifeste
marque surtout l’inauguration d’œuvres et d’écoles. De surcroît, si
plusieurs principes génériques l’identifient comme genre à part entière, sa
présence et son évolution au contact d’autres genres littéraires – dont il modifie
à l’occasion la définition – font de lui un genre charnière, un
« entre-genres ». Pour accueillir les œuvres nouvelles qu’il
appelle de ses vœux, le manifeste investit et élargit l’espace littéraire en en
repoussant les marges au-delà des genres et des mouvements établis. Cette
étude s’intéresse à l’heure de gloire de ce genre récent et interlope ; en
faisant de courtes étapes par le Romantisme, le Symbolisme, le Futurisme, et le
Dadaïsme, nous examinerons comment le manifeste contribue à la dissolution de son
propre espace littéraire.
Paris, 1885. La France s’apprête à rendre
hommage à Victor Hugo par des funérailles nationales. La France des
Lettres, elle, bien que fort affaiblie, est partagée. Elle perd certes en
Hugo celui qui, selon Stéphane Mallarmé, « était le vers personnellement
», « le géant qui l’identifiait à sa main tenace et plus ferme toujours de
forgeron », « un monument » à l’ombre duquel se dissimulait la
désolation du paysage poétique français [1]. Mais elle
voit aussi en sa disparition – le poète en était lui-même conscient – une
chance de « désencombrer l’horizon » et d’accueillir en poésie un vent
de renouveau [2].
Pendant plusieurs générations d’écrivains, en
effet, les Romantiques français, avec Hugo comme chef de file, étaient
parvenus, malgré les Classiques, les Esthètes et les Naturalistes, à conquérir
et à conserver un espace littéraire au centre de la République des
Lettres. La Préface de Cromwell (1827), texte théorique qui
fit très tôt figure de manifeste fondateur du Romantisme en France, permit en
partie d’asseoir l’autorité durable de son auteur et de ses disciples – et ce,
quels que soient les genres littéraires qu’ils affectaient
particulièrement. Le texte de Hugo précède de quelques mois tout au plus
la première utilisation attestée (1828) du mot « manifeste » au sens
d’« écrit visant à faire connaître
des idées nouvelles » dans le domaine artistique [3].
C’est la critique qui semble s’emparer du terme la première : Sainte-Beuve
propose de voir en « L’Illustration de la langue françoise par
Joachim du Bellay […] le manifeste de cette insurrection soudaine, qu’on
peut dater de 1549 ou 1550 » [4]. Aux
yeux du critique, il s’agit bien là d’un manifeste, car, au même titre que
ses prédécesseurs politiques, La Défense et Illustration de la langue
française est identifiée comme une proclamation qui crée l’événement
et déclenche, non pas une simple évolution littéraire, mais une « insurrection
soudaine. » Comme tout soulèvement populaire, ce sursaut
contestataire des auteurs succède à la harangue d’un (ou plusieurs) meneur(s)
charismatique(s) ; comme tout soulèvement, sa réussite dépend de la
rapidité avec laquelle les auteurs se rallient à la cause nouvelle. Le
manifeste se doit d’être suivi de faits.
Il faut attendre les lendemains de la bataille
d’Hernani et de la Révolution des Trois Glorieuses pour voir naître les
premières tentatives de manifestes littéraires conçus comme tels – dans un
premier temps, par les rédacteurs de journaux et revues désireux d’exploiter
tout parfum de scandale, puis, par les auteurs impatients de défendre, arme au
poing, leurs œuvres novatrices. Attardons-nous quelques instants sur deux
exemples imbriqués qui, ensemble, permettent d’ancrer la pratique
manifestaire. Le premier, le « Manifeste contre la littérature
facile », de Désiré Nisard, paraît pour la première fois en
décembre 1833 [5]. Selon
son auteur, le titre, « qui est ambitieux,» « fut un
panache que lui attacha, malgré [lui], la Revue où [il] le publi[a] » [6]. Le choix initial de Nisard, « D’un
commencement de réaction contre la littérature facile », était certes
moins pompeux. Cependant, même sans titre, le texte n’a rien d’un
« manifeste malgré lui ». C’est sans équivoque et sans vergogne
que Nisard dénonce son jeune collègue Jules Janin comme un des représentants de
cette « littérature facile » à laquelle il reproche de
contribuer à la souffrance de la grande, la vraie littérature. Vingt-cinq
ans plus tard, s’il reconnaît regretter le titre et l’outrance de son
emportement, il demeure convaincu de la persistance du mal « à la fois
grave et séduisant » que Janin et ses acolytes
infligeaient aux arts [7].
Republier le texte « dans sa première forme », sans révisions
majeures, équivaut à réaffirmer le rôle contestataire du texte – tout
réactionnaire qu’il soit.
Le second texte, le « Manifeste de la
jeune littérature » ne se fait pas attendre. Janin publie sa
« réponse à M. Nisard » dans la Revue de Paris dès le mois
suivant, en janvier 1834. Cette fois-ci, l’auteur décide lui-même du
titre de « manifeste » ; il peut ainsi parer coup pour coup à
l’« éloquente et chaleureuse philippique [de Nisard] contre LA
LITTÉRATURE FACILE ». Sa réponse est avant tout une
défense. Dès le titre, l’accusation de facilité est mise de côté et
remplacée par une expression pleine de promesses qui fait appel à la
bienveillance des lecteurs.
Le jeune homme se présente
d’abord comme bouc émissaire, « vêtu
à la légère, contre [Nisard], armé de pied en cap ; […] pauvre vélite de
l'armée littéraire, contre [Nisard], placé dans la réserve » qui est
amené à souffrir « tout saignant »
pendant que son aîné « rentre […]
prudemment dans ses murs ». À la fin du premier paragraphe,
toutefois, il relève le défi lancé, « ramasse
[le] gantelet de fer » et jette à son tour à son adversaire, « le frêle gant jaune serin qu[’il] emprunte
[…] à la plus jolie femme de France », la littérature qui sera
juge. La joute qui suit est une joute verbale ; elle a pour but non
de fonder une école – c’est un manifeste sans « isme » –, mais de
promouvoir les initiatives et recherches de ses compagnons d’armes.
L’assise romantique se trouve donc solidement
défendue, par ses œuvres comme par ses manifestes. Par contraste, 1885
offre un paysage littéraire français déserté, divisé, réparti même, selon les
genres : Naturalistes et Parnassiens se partagent les ruines de l’empire
romantique pour dominer respectivement la prose et la poésie.
Penchons-nous sur le cas du Parnasse. S’il est vrai que Gautier énonce
certains des principes esthétiques du Parnasse dans sa préface à Mademoiselle
de Maupin (1835), le mouvement ne semble jamais avoir adopté de programme
officiel que ses membres reconnaîtraient comme Tables de la Loi. Cette
absence explique, me semble-t-il, en partie la lenteur de l’envol parnassien.
Le Parnasse dut en effet patienter une bonne douzaine d’années avant de pouvoir
compter sur ses propres publications, revues et anthologies. Les trois
volumes du « Parnasse Contemporain » paraissent respectivement en
1866, 1871, et 1876 ; ils participent ainsi à l’institutionnalisation du
mouvement. Au début des années 1880, la génération montante des poètes,
les futurs Décadents, grossit les rangs parnassiens dans l’espoir de mettre
enfin à bas le front romantique.
Au fur et à mesure des années, les Décadents
gagnent en indépendance et profitent du succès retentissant de À Rebours pour
faire sécession. Début mai 1885, les Décadents doivent faire face à une
infiltration ennemie. La parution, dans Lutèce, une revue
décadente, des Déliquescences d’Adoré Floupette ouvre le feu. Le
recueil de poèmes parodie, entre autres, Verlaine, Laforgue, et Mallarmé.
Selon Jules Laforgue, le volume provocateur présente aux lecteurs la « décadence
au dernier degré de décomposition, une décadence qui coule »
[8].
Derrière le masque d’Adoré Floupette se dissimulent deux auteurs habitués
des cercles parnassiens et décadents : Henri Beauclair et Gabriel Vicaire.
Le patronyme qu’ils accordent à leur création n’a rien de très subtil. Il
leur permet de se jouer facilement du reproche souvent prononcé à l’encontre
des Décadents : le flou dans lequel ils se complaisent. Un flou sans
grande valeur artistique, un flou qui ne vaut – la deuxième syllabe nous le
laisse entendre – guère mieux que du vent… Un scandale s’ensuit alors qui
scelle la rupture entre le Parnasse institutionnel et son héritier
prodigue. Après nombre de réactions isolées, plus ou moins officielles et
efficaces, les Décadents se voient offrir une tribune officielle dans le
supplément littéraire du Figaro. C’est alors que le samedi 18
septembre 1886, Jean Moréas publie « Le Symbolisme », un
article très vite adopté par ses compagnons d’armes comme manifeste fondateur.
Par la même occasion, le poète athénien inaugure l’âge d’or du manifeste
littéraire.
C’est d’abord dans le cadre d’une défense en bonne
et due forme que Moréas, présenté par la rédaction du Figaro comme
« un de ces révolutionnaires des lettres », identifie les
principes esthétiques du mouvement malmené auquel il se fait gloire
d’appartenir. Dès le départ, il utilise savamment la tribune qui lui est
offerte et insiste, en tant que porte-parole, sur la cohésion et la
légitimité littéraire du mouvement. Comme Mallarmé, il refuse l’étiquette
de « Décadent » si par là il faut entendre une quelconque dépravation
morale. Dans l’espoir de blanchir le mouvement et de le protéger contre
les attaques sans scrupules de ses détracteurs, Moréas propose alors de
remplacer « Décadent » par un terme à la fois plus clair et plus
neutre. Son choix s’arrête sur « Symboliste ».
L’autoproclamation est, Moréas l’avait bien compris, une fonction essentielle
du manifeste. Ceci ne signifie toutefois pas qu’il coïncide toujours avec
des balbutiements littéraires, mais plutôt, comme dans le cas du symbolisme,
qu’ils font surface quand le mouvement est assez mûr pour être baptisé
officiellement par ses grands prêtres – bien que trop jeunes encore pour faire
partie de l’establishment.
Les manifestes naissent d’un mécontentement
profond vis-à-vis de l’ordre littéraire et du traitement que ce dernier réserve
aux entreprises artistiques qui occupent ses marges. Ce mécontentement,
d’ailleurs souvent développé au début des manifestes, sert à légitimer l’autre
tentation du genre : celle du renouveau. Ce qui menace le plus la
littérature, confie Moréas, c’est « le neuf » transformé en « poncif ou
lieu commun ». Sans renouveau, « [t]oute manifestation d’art
arrive fatalement à s’appauvrir, à s’épuiser ». Ceci lui permet
de disqualifier en un tournemain les principaux rivaux des Symbolistes : les
Romantiques et les Parnassiens. Les œuvres de ces derniers, considérées
en bloc malgré les inimitiés littéraires, sont disqualifiées en hâte comme de
pâles copies des débuts romantiques. Quelques lignes suffisent donc à
dépeindre la scène poétique française : c’est un champ de bataille déserté
qui reçoit de temps à autre la visite d’une poignée d’anciens combattants
estropiés et de nostalgiques pleurnichards. La France est désormais prête
à accueillir la relève esthétique, qui, seule, peut prétendre remédier
à la vacance de pouvoir. L’urgence qui commence déjà à se faire
sentir ne fera qu’augmenter dans les manifestes ultérieurs. Ici, la « nouvelle manifestation de l’art »,
« couvée depuis longtemps », vient à point.
Moréas connaît son public : il faut avant
tout le rassurer. Rien de tel pour parvenir à ce but que d’attribuer à
son mouvement des ancêtres respectables et respectés – dont Vigny et
Shakespeare – et d’insister sur le fait que le « Symbolisme » est une
renaissance et non une révolution littéraire [9].
Contrairement au futurisme et à l’impayable dadaïsme, le Symbolisme ne cherche
nullement à faire table rase de son passé littéraire. En s’inscrivant
dans la lignée de Baudelaire, « le vrai précurseur du symbolisme »
selon Moréas, le manifeste s’efforce de créer un espace littéraire légitime où
pourront s’exercer les talents de l’avenir. C’est dans ce contexte
généalogique que Moréas fait part d’un autre objectif commun aux
manifestes : il s’agit de rallier des partisans à sa cause. Pour
cela, le manifeste se doit, comme toute profession de foi, d’exprimer sa
confiance illimitée dans les textes de qualité qu’il reste à composer. Par
conséquent, plus qu’à une école établie qui n’aurait que faire d’un coup de
publicité, le manifeste convient davantage à un mouvement en devenir qui ne
rechigne pas à un peu de vacarme médiatique. Le manifeste est friand
d’étincelles.
L’étude du terme même révèle que les manifestes
étaient jadis la prérogative des puissants – qui rendaient ainsi leur volonté
politique manifeste. Très tôt, cependant, les opposants politiques
s’emparent de cette arme et font ainsi évoluer la pratique manifestaire.
Au milieu du dix-neuvième siècle, le manifeste est solidement établi dans
son rôle d’outil contestataire, de tremplin vers les révolutions.
D’ailleurs, si Moréas s’efforce de paraître raisonnable dans la première partie
de son article, il adopte un ton et une forme plus révolutionnaires dans la
seconde partie. Cette dernière met en effet en scène un intermède, un
échange imaginaire entre trois personnages : Théodore de Banville, un
détracteur anonyme des Symbolistes et la Muse Erato. Banville, jugeant
trop timide la révolution poétique menée jadis par Hugo, insiste sur la
nécessité de changements formels plus audacieux.
Après s’être fait connaître et mis d’accord sur
une étiquette officielle, il incombe aux partisans et mécènes du mouvement de
décrire les caractéristiques qui les distinguent de leurs rivaux passés et
contemporains. Et comme le manifeste s’inscrit entre ou contre toute une
série de normes – dont certaines s’incarnent dans la notion même de genre –, le
mouvement se voit tout d’abord définir en négatif. Dans le cas précis du
symbolisme, les ennemis à abattre sont « le didactisme, »
« la sensiblerie, » et « la description objective »
– à travers chacune de ces trois notions sont visés, dans l’ordre, les
Naturalistes, les Romantiques, et les Parnassiens. Mais, ce que le
manifeste doit surtout mettre en valeur, c’est son credo, l’idéal esthétique
par l’intermédiaire duquel il se propose de renouveler la littérature.
Jean Moréas justifie alors au nom de ses collègues symbolistes le recours à un
langage complexe et pur capable d’« habiller les idées de formes
sensibles ». La raison d’être du manifeste étant motivée par
l’exigence du renouveau, il n’est guère surprenant que l’Âge d’Or du genre
coïncide avec l’obsession de la modernité littéraire pour le « neuf »
ou le « nouveau » [10].
Depuis l’une des périphéries de la littérature, le manifeste symboliste
tâche de délimiter un espace littéraire aux frontières théoriques suffisamment
stables pour écarter, ne fût-ce qu’un temps, le danger de dissolution du genre,
et la condamnation de cette nouvelle enclave.
Ces
frontières génériques créent à la fois un territoire à revendiquer et un vide à
combler à force d’œuvres incarnant l’esprit des nouvelles Tables de la
Loi. Les manifestes, comme la notion de genre, dépendent de l’application
de leurs principes, et du respect de leurs frontières ; c’est-à-dire de
l’exécution de leur volonté. Cependant, s’il est impossible à un genre
d’exister exclusivement en théorie [11], le manifeste peut, lui, toujours en théorie, ne
jamais enfanter de nouveaux textes… bien que ce ne soit pas là sa
« destinée manifeste ». Le manifeste littéraire, contrairement à un
genre, situe les objets de son désir en dehors de lui-même. Autrement
dit, le manifeste existe pour permettre l’avènement d’une nouvelle génération
de textes. De surcroît, il est rare qu’un manifeste appelle un second
manifeste estampillé du même sceau collectif. Une déclaration officielle unique
suffit à représenter les principes d’une école naissante, la constitution
inaugurale de la nouvelle République des Lettres – exception faite des
révisions mineures et autres addenda.
D’ailleurs, plus d’un manifeste risquerait de mettre en doute l’efficacité du
cri de ralliement ou son autorité ; à moins, bien sûr, que le mouvement ne
s’épanouisse, comme ce sera le cas pour le dadaïsme, grâce à la confusion des
pouvoirs et attributs littéraires sur fond de dissolution des genres.
Le genre du manifeste profite du rapport ambigu
qu’il entretient vis-à-vis des autorités. Bien qu’il soit dans sa nature
de se rebeller contre elles –d’institutionnaliser la rébellion, en quelque
sorte –, il aime également à commander la production littéraire. Le manifeste
constitue en ce sens le Code esthétique à l’aune duquel seront jugés les
apprentis poètes. Cette emprise absolue du manifeste sur ses signataires
est évidente dès 1909 chez les Futuristes ; elle gagne encore en clarté lors de
la décennie suivante chez les Surréalistes – qui étaient menés au bâton par André Breton [12].
Les auteurs des manifestes exigent une dévotion inconditionnelle à la cause
commune, comme le suggère le fourmillement de verbes prescriptifs :
« devoir », « demander », « exiger »,
etc. Toute exception à la règle, ainsi que toute nuance, est un crime de
haute trahison qui lèse plus que Sa Majesté… Adhésion et intransigeance
sembleraient donc faire du manifeste l’un des genres les plus stables et indéboulonnables.
Toutefois, c’est sans doute en grande partie à cause de cet autoritarisme
primaire même que les Dadaïstes n’hésitent pas à malmener le genre, tout en
faisant semblant de lui accorder un poste titulaire, à lui qui n’a jamais été
qu’intermittent et ouvreur de spectacle. Avant de laisser la parole
à Dada, arrêtons-nous quelques instants sur le modèle manifestaire des
Futuristes italiens.
Le Manifeste du
Futurisme de Marinetti
met en œuvre la plupart des principes génériques identifiés plus haut.
Mais, le 20 février 1909, c’est une véritable représentation dramatique que met
en place le plénipotentiaire de la toute jeune école futuriste pour les
lecteurs du Figaro. Il ne s’agit plus là de la défense d’un
mouvement martyrisé, mais bien du certificat de naissance et de baptême d’un
groupe d’artistes dynamiques dont le principal mode d’existence littéraire est
l’attaque, l’attaque concertée. Marinetti, bien que seul rédacteur du
texte, ne jure que par le groupe : « nous » ouvre le
texte, bientôt suivi de « mes amis et moi ». C’est
ensemble aussi que les Futuristes désirent présenter leur « défi final
aux étoiles ». Le changement de personne (de la troisième personne du
pluriel de Moréas à la première personne du pluriel de Marinetti) sert à émanciper
le genre du manifeste de son proche voisin, la préface. Le manifeste est
intimement lié à sa situation d’énonciation, qu’elle soit réelle ou
idéalisée. Il est tenté de se transformer en « manifestation »,
c’est-à-dire en événement et contestation sociale. Marinetti exploite en
effet autant que possible la performativité du manifeste, un trait générique
que les Symbolistes avaient à peine mis en lumière. Il existe un temps avant,
et un temps après le manifeste. Un temps des « je »
multiples, un temps du « nous ». De surcroît, chacun de
ces moments définit un espace littéraire différent. Avant le manifeste,
le groupe ne dispose que de peu de terrain, un terrain, qui plus est, rarement
fertile ; après, le même groupe, transformé en mouvement, commence à
acquérir des terres qui resteront peut-être quelque temps en jachère. Au moment
de l’énonciation, le manifeste insiste sur l’entre-deux temps, l’entre-deux
terres et l’absence de textes.
Comme la déclaration de Moréas, celle de Marinetti
brosse un panorama des lettres contemporaines, décrit les débuts du mouvement
et expose les principes sur lesquels se sont mis d’accord les jeunes poètes
transalpins. Plus encore que le symbolisme, le futurisme fait cas
des conditions défavorables qui entourent sa création. Le mouvement, loin
d’être intimidé par ses prédécesseurs – le futurisme n’est pas un passéisme –,
est décidé à éliminer tout ce qui l’empêche d’inaugurer son esthétique urbaine
et industrielle. Au lieu du champ de bataille déserté des symbolistes, le
leur est jonché d’ennemis qui n’ont pas encore émis leur dernier souffle, une
« armée d’étoiles ennemies ». Sur le terrain, le groupe
plein d’enthousiasme s’imagine sous les traits d’une sentinelle. Il regorge
d’optimisme et se trouve titillé à l’idée qu’il lui faudra détruire de nombreux
obstacles au fur et à mesure qu’ils se présenteront : les musées, les
bibliothèques, et les idées jugées nocives. Le style et le contenu
s’entendent pour refléter le credo des futuristes : la nouvelle beauté
sera rapide et industrielle, ou ne sera pas. L’urgence envahit le
texte. Tout d’abord, le manifeste nous laisse entendre que le mouvement
voit tout juste le jour après une nuit blanche passée entre amis et que les comparses
ont eu bien du mal à attendre l’aube pour partager leur découverte. Puis,
nous sommes dépêchés d’un paragraphe à l’autre par le truchement d’impératifs
et d’adverbes qui accentuent le rythme frénétique de l’écriture. Ce
manifeste, plus encore que son homologue symboliste, incarne son propre
programme esthétique. La frontière s’affine entre théorie et pratique,
manifestation et littérature, manifestes et œuvres individuelles.
Si, au départ, le manifeste se présente comme le
genre indiqué pour un mouvement qui érige la contestation en système, les
Dadaïstes poussent bientôt cette logique à l’extrême, jusqu’au point de
dissolution du genre. Le premier manifeste dada, composé par Hugo Ball,
est récité par l’auteur lors de la « Soirée Dada » organisée au
Cabaret Voltaire de Zürich à l’occasion du 14 juillet 1916 – le groupe existe
alors depuis février. Le manifeste commence de façon conventionnelle,
semble-t-il, par un retour aux sources du mouvement. Ball confie à son
public que « dada a son origine dans
le dictionnaire ». Mais au lieu de la notice étymologique que
les spectateurs étaient en droit d’attendre après une telle ouverture, c’est
une confusion sémantique qui va suivre. L’artiste farceur nous rappelle
que « dada »,
de par sa nature « internationale », peut signifier toutes
sortes de choses, y compris « cheval de bois », « à
plus tard », « va te faire… » (sic), « on
s’en occupe » et « oui ». Contrairement à
« symbolisme » et à « futurisme », le mot
« dada » s’insurge contre l’obligation de représenter un sens unique
– et même un langage unique –, ce que confirme Tristan Tzara en 1918 dans l’un
de ses sept manifestes : « DADA NE SIGNIFIE RIEN » [13].
Ball, sur fond de chaos organisé, s’octroie le droit de créer ses propres
« conneries » (le mot est de lui). Cette liberté
sémantique, remarque-t-il en conclusion, est « une affaire publique de
la plus haute importance. »
Avec Dada, nous assistons à une explosion du
nombre de manifestes, ainsi qu’à une révolution de la pratique
manifestaire. Loin de faire écho aux déclarations de principes
officielles d’un mouvement cohérent, elle devient le mode de participation
littéraire préféré des Dadaïstes – même s’il convient de noter qu’en flirtant
avec les arts visuels et dramatiques, les manifestes dada redéfinissent
constamment le genre. Si les Futuristes et plus tard les Surréalistes
exigent l’obéissance aux Tables de la Loi, et invitent la création d’œuvres
littéraires, les Dadaïstes transforment le manifeste en rite initiatique.
Ne peut prétendre appartenir au mouvement quiconque n’a pas choqué le public
par une provocation bien sentie. Les frontières entre manifeste et
manifestation, entre manifestes et œuvres littéraires qui remplissent la
plupart de leurs fonctions sont désormais effacées. Le genre, revendiqué
par une bande de provocateurs qui n’ont de cesse de voyager entre les arts, est
lui-même malmené.
C’est surtout Tzara qui dépouille le manifeste de
ses caractéristiques essentielles, c’est-à-dire l’évaluation, la correction, la
performativité, et la génération. Dada n’est pas meilleur
qu’Attila : il ne répugne guère à la terre brûlée… À quoi donc peut
lui servir une évaluation de l’ordre littéraire ? Altérer les
institutions qu’il veut coûte que coûte détruire ne serait que perte de
temps. Le premier manifeste dada met aussi la performativité en
question : la répétition obsessionnelle du terme qu’il s’efforce de dénuer
de sens n’est pas sans moquerie. Tzara clarifie cette tendance :
« La magie d’un mot – Dada – qui pour les journalistes a
ouvert la porte vers un monde inconnu, n’a pour nous pas la moindre importance. »
Il se moque également de l’empressement des journalistes à « découvrir
le sens étymologique, historique ou psychologique » de ce même mot. Le
manifeste de Tzara n’a pas non plus pour but de générer des textes.
Incarnation de ses propres déclamations, il ne crée point de vide à
combler à l’aide d’un « futur de textes ».
Après le manifeste symboliste, texte
principalement théorique, l’hybride futuriste, les manifestes dada se
présentent comme la pratique d’une théorie évanescente. Ce sont des
anti-programmes qui dépendent du frelatage systématique de la recette du
genre. Pas de desiderata, pas
d’ennemis contre qui fulminer, pas de sacralisation du « nouveau » –
qui est déjà démodé, selon Tzara –, pas de crainte des contradictions, pas
d’encouragement à agir ou à rallier des partisans. Le manifeste est
moribond. Et c’est bien un genre dissout que Breton réinvente en 1924
dans son premier manifeste du surréalisme. Ce dernier avait été conçu
comme simple appendice à Poisson soluble, destiné à se déplacer entre
les gouttes.
Je termine sur une dernière note provocatrice, la
définition du manifeste, selon Tzara. Le 12 décembre 1920, il nous
apprend qu’« un manifeste est une communication faite au monde entier,
dont les seules prétentions sont de découvrir un remède instantané à la
syphilis politique, astronomique, artistique, parlementaire, agronomique et
littéraire. Il peut être agréable. Il a toujours raison. Il
est fort, plein de vigueur et logique. À propos de logique, je me trouve
très sympathique. » [14]
Le manifeste est le genre de toutes les ambitions.
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BIBLIOGRAPHIE
BRUNEL, Pierre,
éd., Les Complaintes de Jules Laforgue,
Paris, Éd. du Temps, 2000.
JANIN, Jules, « Manifeste
de la Jeune Littérature. Réponse À M. Nisard », Revue de Paris, janvier
1834.
MALLARME, Stéphane,
« Crise de Vers », Oeuvres
Complètes, v. 1, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1998.
« Crise de Vers », La Revue Blanche, 1895.
MARINETTI, Filippo Tommaso,
« Manifeste Du Futurisme », Le
Figaro, 20 février 1909, p. 1.
MOREAS, Jean, « Le
Symbolisme », Le Figaro, Supplément littéraire, 18 septembre 1886, p. 1-2.
NISARD, Désiré,
« Manifeste contre la Littérature Facile », Etudes de Critiques littéraires, décembre 1833, Paris, Michel Lévy
Frères, 1858, p. 1-21.
SAINTE-BEUVE, Charles-Auguste.
Tableau Poésie Théâtre 16e siècle
1828, Paris, Charpentier, 1843.
TZARA, Tristan, Lampisteries, précédées des sept Manifestes
Dada, Paris, J.J. Pauvert, 1963.
[1] Stéphane MALLARMÉ, « Crise de Vers », Œuvres complètes, v.1, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1998,
205. Cet article fut publié pour la première fois en 1895, dans La
Revue Blanche.
[2] La citation de Hugo provient de Albert THIBAUDET, Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours, Paris,
Stock, 1936, 485.
[3] Dans le domaine public et politique, le sens est attesté dès 1623.
Alain
[4] Charles-Auguste SAINTE-BEUVE, Tableau
Poésie Théâtre 16esiècles., 1828, Paris, Charpentier, 1843, 45.
[5] Une version légèrement modifiée paraît dans Désiré NISARD, Études de critiques littéraires, Paris,
Michel Lévy Frères, 1858, 1-21.
[6] In Désiré NISARD, Ibid.,
« Préface », vi.
[7] Ibid. Nisard continue : « Si j’avais cru ce morceau
d’une lecture plus utile corrigé que dans sa première forme […] [j]’aurais pris
plaisir à m’y montrer plus juste pour le talent des personnes ».
[8] Cité par Pierre BRUNEL, éd., Les
Complaintes de Jules Laforgue, Paris, Éd. du Temps, 2000, 9.
[9] Moréas met en valeur ce qui, dans le mouvement, est « caractéristique
de toute renaissance ».
[10] Il suffit de mentionner en passant quelques exemples caractéristiques de
cette ère manifestaire : Rimbaud souhaite inventer une poésie nouvelle, en
s’aidant d’une alchimie du verbe ; Apollinaire formule quant à lui un appel
vibrant et systématique pour un « esprit nouveau » ; Pound lui
aussi ponctue ses écrits et interventions publiques par l’exhortation
« Make it new ! ».
[11] Un genre s’incarne nécessairement dans une ou plusieurs oeuvres littéraires
représentatives, ou même normatives, que nous pouvons être tentés de lire comme
les manifestes du genre, et dont on peut trouver la trace dans de nombreux
autres exemples tirés de la littérature.
[12] Pensez aux accusations de trahison
auxquelles devront répondre un nombre croissant d’artistes de tendance
surréaliste, y compris ceux qui, comme Aragon, firent longtemps partie du noyau
dur du mouvement surréaliste. Nul ne saurait être surréaliste à
moitié ; nul ne saurait choisir selon son gré les commandements qu’il
désire observer.
[13] Tristan TZARA, « Manifeste dada 1918 » in
Lampisteries, précédées des sept
Manifestes Dada, Paris, J.J. Pauvert, 1963, 34.