La Marge, M.
Irvine, «Ourika et les traditions des littératures
anti-esclavagistes»
Ourika et sa mère adoptive, Mme de B, ressentent toutes deux leur impuissance envers la société en tant que femmes. En ceci la nouvelle s'apparente encore aux oeuvres de la tradition anti-esclavagiste antérieure qui décrivent souvent la solidarité entre Africaines et Européennes3. Doris Y. Kadish observe que:
[r]ather than pitting white against black, Duras highlights the shared experiences between the two women and their concerns for one another's welfare, a concern that goes counter to a number of the unfavorable practices and racial stereotypes of Duras's time. (1994, 49)
Dès qu'Ourika devient une femme, Mme de B est incapable de la protéger comme elle pouvait le faire lorsqu'elle était enfant. Mme de B est elle-même sujette au pouvoir des hommes lorsqu'elle est mise à résidence pendant la Terreur, dépendante de «[d]eux des hommes les plus influents [...qui lui] avoient des obligations...» (Duras, 45)4.
Dans son livre Subject to Others: British Women Writers and Colonial Slavery, 1670-1834, Moira Ferguson note que «[w]omen mediated their own needs and desires, their unconscious sense of social invalidation, through representations of the colonial other...» (4). Comme nous venons de le voir, il y a raison de penser que Mme de Duras a fait précisément cela. Toutefois, Ferguson va un peu plus loin et suggère que les écrivaines qui luttaient pour l'émancipation des Noirs:
wrote and spoke of Africans as a totalized, undifferentiated mass, denying the Continent and its people any authentic heterogeneity. Despite anti-slavery beliefs they retained the view of slavers: they imagined slaves as essentially different from themselves. (4)
Ceci n'est pas vrai d'Ourika, de Mirza, de L'esclavage des Noirs ou d'Oroonoko dans lesquels les Africains et Africaines sont représentés comme des individus. Mirza et Ourika ont même plusieurs traits de leurs auteures.
Par contre, Ferguson a raison d'observer que:
[t]his homogeneous conceptualization of Africans as pious converts, moribund slaves, collaborators, and rebels was also bound up and overlapped with projections of patriarchally prescribed female roles and idealized self-images: these ranged from abused victim, orphan, and grieving mother, to altruist and loyal 'servant'. (4)
Il est vrai que certaines de ces images d'Africaines sont reprises
plusieurs fois dans les textes anti-esclavagistes des femmes.
Ourika est une convertie, une victime, une orpheline, une femme
moribonde, et la 'servante' fidèle de Mme de B. Les personnages
crées par Behn, Gouges et Staël peuvent revêtir
plusieurs de ces étiquettes aussi. Il y a donc une tendance
parmi les écrivaines à représenter les héroïnes
africaines de leur texte à l'aide d'images de femmes données
dans la société patriarcale et à partir d'idéalisations
que les femmes se font d'elles-mêmes sous le patriarcat.
Mais aurait-il été possible pour les écrivaines
de représenter les Africaines d'une façon qui ne
dépendait pas de leurs propres expériences en société?
À mon sens, ce que les écrivaines européennes
ont fait c'était de reconnaître leur propre altérité
dans la société patriarcale et de transférer
cette altérité aux Africaines dans leur écriture.
Les Européennes ressentaient une solidarité assez
grande avec les Africaines en dépit de l'altérité
posée par leur race, pour leur conférer l'aliénation
qu'elles ressentaient elles-mêmes.
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