Dans beaucoup de domaines, les attitudes des spécialistes diffèrent des opinions des profanes. Les études des linguistes sur les anglicismes ne soutiennent pas les théories d'invasion et de destruction que promeuvent certains non-spécialistes. En général, les intellectuels qui se prétendent défenseurs de la langue française et qui rejettent tout emploi d'anglicisme sont des spécialistes d'autres matières qui se sentent capables de faire des affirmations sur l'histoire et l'avenir de la langue parce qu'ils la parlent. Malheureusement, ces personnes ne font pas d'études sur la question: Etiemble (1966) se contente de créer des listes de mots anglais qu'il voit en français et de les attaquer avec une amertume non-raisonnée. Il a de la nostalgie d'un passé où tout le monde parlait un français pur et beau, sans faute, sans élément étranger, un âge d'or qui correspond plus ou moins à son enfance. Mais la langue a de tout temps été attaquée et le sera encore éternellement. Il ne comprend pas, au contraire des linguistes, que la langue change, qu'elle évolue.
Depuis les années soixante, les études linguistiques sont beaucoup plus modérées et objectives face aux anglicismes. D'abord, la France d'après-guerre se voyait de nouveau occupée par une armée étrangère; la langue des GIs a été la première source d'influence américaine sur le français. Ainsi, l'amertume d'Etiemble vient en grande partie, qu'il l'avoue ou non, d'un sentiment de xénophobie car les États-Unis occupaient alors une place croissante dans le monde culturel, technologique, et économique. Puisque les linguistes contemporains savent ne pas confondre politique et langue, leurs réactions sont moins agressives. Nous ne citons que quelques linguistes des vingt dernières années: Darbelnet a étudié le français en contact avec l'anglais, Trescases a repris le franglais vingt ans plus tard, et Pergnier a présenté une étude complète des anglicismes récents. La plus grande différence entre les linguistes et Etiemble est que les linguistes observent, étudient, expliquent, et présentent sans juger, tandis qu'Etiemble ne fait que juger sans avoir étudié ni compris.
La présente étude est donc en grande partie une
observation de certaines tendances, avec la tentative d'en expliquer
quelques-unes. Le processus de recherche que nous entreprenons
pour la thèse consiste en un dépouillement massif
des mots empruntés à l'anglais, ainsi que des calques
évidents. Le recueil d'information est exhaustif: le mot,
l'article, l'auteur, le genre d'article, la graphie de l'emprunt,
la morphologie, la phonétique, le contexte, le sens, sont
tous enregistrés dans une banque de données pour
pouvoir les classer et les comparer. Nous estimons trouver des
centaines d'anglicismes par numéro, dans toutes sortes
d'articles et de réclames.
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