La Marge ... Espace vide ou transition, frontière entre le texte et ses environs. Marge du langage et langage en marge, marge du dit, du canon, sujet en marge. Marginalisation ... Subversion du centre.
Le sujet avait les limites de l'i-MARGE-ination et lors d'une fin de semaine radieuse, en mai 1995, un groupe de chercheurs et chercheuses a relevé le défi de ce titre infiniment prometteur. C'est en effet à la Hart House de l'Université de Toronto que linguistes et littéraires, venant des quatre coins du Canada, se sont retrouvé-e-s pour présenter et échanger les fruits de leurs réflexions autour de cette problématique. Il s'agissait du sixième Colloque interdisciplinaire national des étudiants de maîtrise et de doctorat organisé par la Société des Études Supérieures du Département d'Études Françaises (SESDEF).
Chaque communication illustre de manière aussi intéressante que variée l'interprétation de cette thématique.
Parmi les trois linguistes participant au colloque, deux ont examine le phénomène de l'emprunt. Fabienne Baider a abordé la question de l'emprunt de mots allemands, emprunt on ne peut plus marginal selon les résultats de son étude faite à partir de dépouillements de dictionnaires contemporains; cependant, emprunt aussi marginalisé par des forces, conscientes ou non, socio-politiques. Mélanie Misanchuk s'est attaquée à un emprunt que bon nombre d'institutions francophones, qu'elles soient de la métropole ou du Québec, essaient de marginaliser: l'emprunt de mots anglais. Sa communication est centrée sur une analyse approfondie de journaux et magazines français: son abondance de données est une source excellente pour des études ultérieures sur ce sujet. Enfin, Marc Logue s'est penché sur une langue peut-être marginale mais néanmoins vivante qu'est l'Occitan. Il nous a remis en mémoire le combat quotidien et souvent douloureux qui se joue dans cette région de la métropole et que l'on oublie trop facilement.
Margot Irvine et Catalina Sagarra ont rappelé la marginalisation de la femme dans la littérature que ce soit en tant qu'auteure ou en tant qu'objet de la narration. Margot démontre que Ourika de Claire de Duras se marginalise par rapport au canon de l'époque qui est essentiellement masculin. Cependant, Claire de Duras se solidarise de l'ensemble des auteures largement marginalisées du fait en partie de leur position anti-esclavagiste. Pour Catalina c'est l'appropriation verbale du corps féminin chez Netchaïev est de retour de Jorge Semprun qui fait 'l'objet' de marginalisation. En effet, la femme et le corps de la femme, virtuellement absents de l'oeuvre, deviennent objets marginalisés par et dans le discours masculin, détenteur du pouvoir.
Paula Roberts et Gary Smith retrouvent les marges dans l'oeuvre romanesque. Paula pose la question de l'androgyne poulinien(ne) en tant que créature de marges. En effet cet être marginal, au genre duel et au symbolisme fondamentalement ambivalent, est retrouvé de manière récurrente dans l'oeuvre de Poulin. Représentant à la fois un idéal d'unité mais aussi une fragmentation problématique, l'androgenéité remet en question les normes sociales et revendique les marges. Gary analyse selon le modèle greimassien le roman québécois Les Têtes à Papineau de Jacques Godbout. Ce texte volontairement nationaliste se situe à la marge de l'américanité en ce sens que l'intégration historiographique du roman montre la réussite déprimante de l'anglophonie.
Carrie Loffree a abordé le théâtre et le problème de marginalité lié à cet espace créateur. Carrie montre dans sa recherche sur l'imaginaire combien l'esthétique de Jean-Piere Ronfard met en scène des spectacles résolument marginaux puisque expérimentaux. Il y met en scène autant de thèmes hétérogènes et de styles différents où le hasard et l'anarchie sont des éléments intrinsèques de la création. La relation scène-salle, loin d'être cette marginalité connue du théâtre conventionnel, devient alors une nouvelle source créatrice.
Enfin, Marc-André Brouillette et Corine Renevey ont, chacun à leur façon, retrouvé la marge dans la poésie. Pour Marc-André, le phénomène physique de la marge, qui s'efface habituellement au profit du texte lui-même, revêt un caractère tout autre dans le poème «Quatre par quatre» de Jean Tortel. La marge y constitue véritablement un agent de spatialisation qui élargit le réseau de tensions sous-tendant la matérialisation du texte poétique. Corine se concentre sur les [vwa] de la création chez J.-P. Duprey, auteur surréaliste. Son intention est de définir l'univers hermétique de Duprey, de saisir l'intime de son art et de sa perception floue du visible. Le regard, oubliant les frontières de la convention, se tourne alors vers le délire de l'intérieur ou l'impossible du dedans.
De la part du comité organisateur et de l'équipe
de publication, nous tenons à remercier la Hart House ainsi
que le Département d'Études françaises de
l'Université de Toronto pour leur généreux
soutien qui a rendu possible ce colloque ainsi que la publication
de ce recueil. Nous tenons également à remercier
Rod Heimpel, l'administrateur du serveur du Département
d'Études françaises, qui nous a fourni maints conseils
sur la HTML-isation de ce document.
Fabienne Baider
Erika Friesen
Anthony M. Watanabe