La Marge, C. Renevey, «L'expérience intérieure ou l'impossible du dedans: les [vwa] de la création chez Jean-Pierre Duprey»

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3. Le réel: la distance, l'absence et l'aveuglement

Il n'est pas surprenant dès lors que le seul texte de réflexion théorique sur l'art que nous ayons de Duprey tienne aussi compte de ses rapports avec la sculpture et la peinture. On est frappé d'ailleurs par la manière dont Duprey façonne ses poèmes un peu comme des volumes auxquels il donne l'épaisseur, le tranchant aussi nécessaires, pour qu'ils s'incarnent plus visibles à l'œil intérieur. C'est que les mots, comme le métal ou le ciment, sont les seuls matériaux dont dispose l'artisan pour concrétiser le monde qui se bouscule en lui. Sans eux, Duprey aurait peut-être passé en ce monde comme une de ces ombres qui l'habitaient, distant et absent de lui-même, sans aucune attache au monde extérieur5.

Mettre en exergue du texte Réincrudation, « J'habite mes mains de préférence », c'est déjà donner le ton à la réflexion théorique. Tout peut, en effet, se résumer chez Duprey à ce contact « aveugle » avec la réalité, où l'œil de la conscience est déplacé vers d'autres extrémités, ici, les mains; le toucher triomphant de la vue. C'est que le réel pour Duprey est ce magma de molécules assemblées en structures qui donnent l'apparence des objets du quotidien. Mais prendre une pointe bien taillée et faire éclater en poudre les poitrines des dames de biscuit, c'est déjà la possible réorganisation - voire désorganisation - du réel, où tout est trop semblable et indifférencié.

C'est pourquoi le réel, que Duprey compare à une cathédrale invisible, n'offre que peu de réalité tangible, seules quelques aspérités sur la paroi de l'édifice retiennent parfois le regard, ainsi que la neige et le brouillard. La raison est, peut-être, qu'ils ont cette même fluidité et légèreté moléculaire qui est logée dans la nature profonde des choses. Encore faut-il savoir détourner le regard et entraîner l'œil à voir autrement.

Ce qui me reste du réel ?
Une cathédrale invisible dont, seules, les sculptures apparentes ponctuent l'architecture cachée. [...] Ce sont là autant de points visibles jalonnant l'édifice que je connais mal encore. Ce sont les points de repère que j'installe comme des lampes sur les façades et dans les corridors et qui m'aident à explorer, un peu à tâtons, cette structure abritant mes hôtes, sécrétée par moi : mes prestiges et hors de moi: l'invisible. (Duprey, 1990, 180)


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