Entrer dans l'univers de Jean-Pierre Duprey, c'est accepter que rien est possible, que les mots peuvent faire surgir du vide d'étranges figures au peu de réalité. Et, c'est aussi rejoindre l'intuition d'une écriture automatique qui a forcé les portes du surréel pour mieux se saisir dans l'au-delà. Matière à fantasmer, la mort est ce théâtre d'une impossibilité, ce monde virtuel en présentation, fluide et indéterminé, où séjournent des silhouettes qui se dédoublent et s'anéantissent sur la scène intime de l'imaginaire. Lire Duprey, c'est donc un peu atteindre l'impossible du dedans.
C'est en effet au royaume des ombres - ce monde retourné sens dessus dessous, à l'envers du réel et de la vie, recréé par une voyance toute personnelle à la manière de cette « autre réalité » dont parlait Nerval -, que Duprey actualise le champ des possibles et donne corps à sa vision. Si la mise en forme vise à reconstruire une logique individuelle du récit et une ordonnance libre du temps et de l'espace, éloignées de la vraisemblance et des conventions, c'est qu'elle s'efface devant la scène vide d'un théâtre virtuel où tous les gestes sont réalisables par le simple pouvoir évocateur des mots. Grâce à cette libération formelle, l'expérience intérieure est saisie dans le champ des possibles et s'épuise dans le mouvement même qui la renouvelle.
Notre intention est de définir plus précisément
l'univers hermétique de Duprey, dont le rapport au réel
et au langage - les deux étant intimement liés,
puisque l'un peut déterminer ce que l'autre actualise -
est décrit dans le saisissant texte Réincrudation1.
Ce texte permet de mieux saisir l'intime de son art, sa perception
floue du visible et le retour obligé du regard vers le
délire intérieure. C'est chez Nerval et Breton,
que nous trouverons des modèles de saisie du réel,
qui sans être les mêmes sont proches de celui de Duprey,
par le simple fait qu'ils s'ouvrent sur une réalité
autre à révéler. Mais avant de prendre cette
direction d'analyse, nous aimerions retenir de la vie de Duprey
les quelques éléments qui, à notre connaissance,
peuvent informer notre lecture de l'uvre et mieux traduire
la position du poète en son milieu.
On sait en fait peu de chose sur la vie de Jean-Pierre Duprey, c'est un peu l'étranger dans la patrie des lettres françaises. On sait tout de même par le témoignage des écrivains qui fréquentaient le groupe surréaliste à l'époque de la Solution surréaliste et par la biographie publiée dans Les uvres complètes, qu'il est né en 1930 à Rouen d'une mère qui l'a aimé et d'un père qui l'a confronté. C'est à l'âge de 15 ans, qu'il a la confirmation de l'univers révélé par Rimbaud et qu'il choisit alors de devenir poète2. Ce n'est que trois ans plus tard, sur une plage de Normandie, qu'il rencontre l'amour de sa vie, Jacqueline Sénard, qu'il suivra à Paris et épousera en 1951. Une fois dans la capitale, il habite en premier lieu une petite chambre où il écrit Derrière son double qu'il envoie à la librairie de la Dragonne, d'où il recevra quelques jours plus tard la réponse enthousiaste d'André Breton: « Vous êtes certainement un grand poète, doublé de quelqu'un d'autre qui m'intrigue. Votre éclairage est extraordinaire3. » C'est encore à André Breton qu'il fit envoyer son dernier manuscrit, La Fin et la Manière, au moment de se pendre à une des poutres de son atelier. Geste symbolique qui se tournait peut-être aussi contre ce chef spirituel et qui bouclait tragiquement le cycle d'une trop brève carrière. Il avait 29 ans.
S'il fut poète, il n'en était pas moins sculpteur
et peintre. C'est à Paris, en effet qu'il commença
un apprentissage de serrurier-métallier. On ne connaît
pas exactement l'ampleur de son travail - le catalogue de ses
uvres reste encore à faire - , mais on sait qu'il
réalisa « un grand nombre de sculptures en fer
forgé et soudé », « des reliefs
en ciment4 », ainsi
que des tableaux et des dessins, que sa femme conserva dans une
grotte jusqu'à sa mort en 1966. En se lançant dans
une autre forme d'art qu'il désire explorer, il abandonne
du même coup, et c'est étonnant, l'écriture,
bien qu'il ait publié une série de textes poétiques
(Derrière son double, L'Ombre sagittaire, Spectreuses,
La Forêt sacrilège et Le Temps en blanc). Il ne se
remit à l'écriture qu'en 1955 après cinq
ans de silence.
