Tout roman impose des jugements de valeur sur le monde. Ce discours attributif, le lecteur le partage malgré lui, car il se présente, comme le rappelle Henri Mitterand (148), sous les aspects d'une évidence à partager. Mais cette évidence n'est pas dite, elle soustend le texte sans être jamais énoncée. C'est un faire-savoir sur le monde, lieu privilégié où le discours idéologique se développe, où l'énoncé dénoté subsume l'énoncé connoté.
À la lisière du texte apparaît alors un discours autre, chargé de jugements de valeur plus que de faits. Dans Netchaïev est de retour de Jorge Semprun, cet autre discours tourne, entre autres choses, autour de la femme, et du corps de la femme. Affirmation paradoxale, puisque celle-ci est virtuellement absente de l'oeuvre, elle est surtout prise en charge par le discours des hommes, apparaissant ainsi objet plutôt que sujet. Parce que objet de l'énoncé, elle est, de par là même, marginalisée dans et par un discours masculin, mais aussi par le récit lui-même. C'est dans cette marge discursive présente chez les différents narrateurs masculins que s'inscrit le mieux la marginalisation idéologique que subit la femme et à travers laquelle se manifestent toutes les dénotations du pouvoir et du/des détenteur(s) de ce pouvoir. Cet espace discursif lie ainsi le sujet de l'énonciation à l'objet de l'énoncé dans un rapport d'appropriation et de soumission.
Dans cette région où les mots et les choses sont encore intimement imbriqués s'énonce un discours où le visible et l'invisible, ce qui s'énonce et ce qui est tu, s'articulent dans un discours idéologique sur le monde et sur l'homme dans ses rapports au monde.
Ce discours sur le monde suppose d'abord que s'exerce un regard sur le monde. Puisque nous sommes des êtres historiques, ce regard n'est bien souvent qu'une transmission aveugle de l'histoire qui nous surplombe. Mais de quelle histoire s'agit-il exactement? De quelle histoire les différents narrateurs de Netchaïev est de retour sont les réceptacles? Ils transmettent sans ambage au lecteur une histoire qui ne fait pas vraiment partie du récit, bien que la fiction romanesque se veuille comme toute fiction représentation du réel; cet autre discours colporte une série d'énoncés que le lecteur ne peut pas remettre en cause, car le texte ne porte pas sur ceux-ci. Le réel, qui pose bien sûr la question du vrai, du vraisemblable et de l'authentique, se mêle ainsi à un autre discours qui lui ne sera ni vrai ni faux, mais accepté d'emblée parce que reposant sur la doxa que partagent l'auteur, ses lecteurs et la société dans laquelle ils vivent.
Jorge Semprun pose sur la femme un regard qui se veut vrai dans sa représentation, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, qu'il soit fidèle au vrai, mais il se croit tout au moins soumis à la vérité, à l'immédiatement visible et donc énonçable. Ce regard posé par l'un sur l'autre, domine cet Autre, qui se trouve être la femme, puisque c'est elle que les hommes observent, qu'ils décrivent et qu'ils jugent.
Observation, description, jugement, voilà l'approche médicale
positive à travers laquelle tous les stéréotypes
sur la femme/objet, la femme/hystérique vont s'amalgamer
pour assurer à l'homme - l'énonciateur du discours
- son identité de maître raisonnable par opposition
à cet Autre qu'il dévoile.
