Jacques Godbout est un romancier québécois très politisé. À son avis, tout romancier québécois doit écrire des oeuvres qui rentrent dans ce qu'il appelle le "texte national." Godbout dit qu'il n'y a vraiment qu'un seul écrivain québécois -- c'est-à-dire tous les Québécois, qui écrivent tous le texte national.
Cette étude examinera comment Godbout a incorporé son idéologie nationaliste dans le roman Les têtes à Papineau. On considérera d'abord la situation politique et pragmatique de la création du roman, puis on déchiffrera, à l'aide d'une analyse sémio-narrative greimassienne1, le message idéologique que Godbout nous transmet.
Le parti québécois, élu en 1976, avait différé son référendum souverainiste jusqu'à 1980. Le débat référendaire qui avait eu lieu entre 1976-1980 avait clivé le peuple québécois et paralysé Godbout. Son roman a été écrit immédiatement après l'échec référendaire.
La déception de l'échec référendaire a été grande pour Godbout. Il a blâmé l'indécision canadienne-française pour cet échec dans un article écrit en septembre 1980:
Le référendum a permis de toucher du doigt le véritable
comportement politique du Canadien français. C'est un
comportement qui refuse toute initiative. (C'est Godbout qui
souligne) (Godbout 1984,80)
Le roman raconte la vie d'un homme bicéphale, Charles-François Papineau, né à Montréal le premier mai, 1955 dont une tête, Charles, est plutôt anglais, et l'autre plutôt français. Le père des têtes, Alain-Auguste (A.A.) est journaliste, et leur mère Marie travaille dans l'informatique. Ils ont une soeur cadette nommée simplement Bébée. L'intrigue raconte leur l'adolescence brillante en même temps que sont décrites les difficultés croissantes qu'ils rencontrent au fur et à mesure qu'ils atteignent l'âge mûr. Un chirurgien canadien-anglais, Gregory B. (pour Beaupré) Northridge, leur offre la possibilté d'une séparation et déclenche un débat qui se terminera par une intervention chirurgicale à laquelle survit un être unicéphal, mais anglophone unilingue. On aura employé la moitié de chaque tête pour créer cet amalgame nouveau. Dans les huit premiers chapitres intitulés "premièrement, deuxièmement" et cetera, les têtes racontent les étapes de leur débat. Le chapitre final, intitulé simplement "Enfin", est une lettre d'affaires en anglais écrite par Charles F. Papineau pour expliquer à l'éditeur qu'il ne peut pas terminer le travail commencé par les deux têtes parce qu'il ne comprend plus le français.
On aura employé la moitié de chaque tête pour créer cet amalgame nouveau. Dans les huit premiers chapitres intitulés «premièrement, deuxièmement» et cetera, les têtes racontent les étapes de leur débat. Le chapitre final, intitulé simplement «Enfin», est une lettre d'affaires en anglais écrite par Charles F. Papineau pour expliquer à l'éditeur du livre qu'il ne peut pas terminer le travail commencé par les deux têtes parce qu'il ne comprend plus le français.
Comme l'a signalé Marie Vautier, on reconnaît dans le roman une mise en abyme de l'histoire du Québec. (Vautier 1986, 66) Les "têtes" sont conçues après une bataille (comme celle des Plaines d'Abraham) dans la noirceur (duplessiste) d'un black-out, elles sont soumises à l'église pendant leur enfance (dominance de l'église à la fin des années 1950) et elles voient les effets de la révolution tranquille sur une religieuse à l'école. Ils s'appellent Papineau et rappellent donc et les patriotes de 1837 et le retour de leur chef Louis-Joseph Papineau, devenu collaborateur du gouvernement colonial anglais. (Vautier 1991, 49-57) D'ailleurs, la date du commencement du clivage coïncide avec le commencement du débat référendaire. L'intervention chirurgicale a lieu pendant l'été de 1980 tandis que le référendum a eu lieu en mai 1980.
Par la référentialité des moments importants
de la vie des "têtes", Godbout intègre
l'histoire du Québec dans son roman. La mythification des
Papineau -- la tentative de leur donner une histoire -- ressemble
aux efforts pour trouver une mythologie historique québécoise.
(Vautier 1991, 50-2)2 A.A. lève
sa coupe dans les dernières pages du roman à une
famille "qui passera certainement à l'histoire",
phrase à double tranchant, qui est raffinée par
son "toast à l'évolution", évolution
que les narrateurs prennent pour la voie de la disparition. (149-150)3
