Alice et ses aventures de l'autre côté du miroir invitent à considérer le miroir et le reflet comme
instruments pour mieux comprendre l'objet qui se trouve devant soi. Le mundus inversus que crée Lewis Carroll souligne la façon dont son
personnage Alice se perçoit et perçoit son monde. L'importance de cette métaphore classique fondée sur la fonction pratique du miroir est mise en
relief par Léonard de Vinci ; car, en tant qu'instrument de peinture, le miroir est « le maître des peintres »1. Il explique qu'« en peignant tu dois
tenir un miroir plat et souvent y regarder ton uvre ; tu la verras alors inversée et elle te semblera de la main d'un autre maître ;
ainsi, tu pourras mieux juger ses fautes que de toute autre façon »2.
La fonction du miroir n'est donc pas purement mimétique, il transforme l'objet source en le reflétant. Il devient translaté, déplacé,
adapté. À la longue, son image devient une entité propre à elle-même, à la fois liée à un objet et indépendante de lui. L'observateur3 pour sa part,
s'engage auprès du miroir, questionnant et juxtaposant ce qu'il voit avec ce qu'il croit.
Inspirés par le lien entre l'objet et son reflet, vingt-sept chercheurs en études françaises aux cycles supérieurs, venus du Canada, des
États-Unis et d'Europe, se sont réunis les 8 et 9 avril 2005 à l'Université de Toronto pour se pencher sur les notions de translation, de déplacement et
d'adaptation. À l'occasion du dixième colloque estudiantin de la Société des Études supérieures du Département d'Études françaises (SESDEF), les
participants ont vécu deux journées extrêmement fructueuses d'imagination et de réflexion interdisciplinaire.
A été traité le thème de la translation dans son sens géométrique ; il s'agit d'une transformation dans laquelle à tout point on fait
correspondre un autre point par un vecteur fixe. Par rapport à l'image, la translation devrait, en principe, produire le reflet le plus fidèle à l'objet dont il est issu. Le professeur
Andreas Motsch, conférencier invité de l'Université de Toronto, a pourtant remis en question la vérité des miroirs et a proposé une réflexion sur les
rapports entre études littéraires et anthropologie. Dans cette même veine, le renversement littéraire (voire même la distorsion) a été exploré dans les
communications portant sur la parodie, la satire, et la supercherie. Les problèmes posés par la transposition d'éléments culturels spécifiques dans la
traduction ont également été examinés. Ainsi, du point de vue linguistique, le problème spécifique à la translation de la structure sous-jacente d'une langue maternelle à celle d'une langue seconde a
fait l'objet de plusieurs communications.
Pour ce qui est de l'idée de déplacement, il s'agit d'enlever une chose de la place qu'elle occupe pour la placer ailleurs, tout
comme Lewis Carroll fait voyager Alice d'un monde à l'autre. Certes, la chose déplacée doit inéluctablement s'accommoder aux nouvelles exigences imposées de l'autre côté du miroir... Nous avons été
servis par des communications enrichissantes portant sur les déplacements génériques, idéologiques, et identitaires ainsi que les déplacements linguistiques tant du point de vue phonologique et
sociolinguistique, que morphologique au niveau de la structure sous-jacente.
Quant au sujet de l'adaptation, il s'agit du nouvel état expérimenté une fois que l'on aura traversé le seuil du terrain stable
pour plonger dans la terra incognita. La métamorphose achevée, il reste à évoluer selon les lois du nouveau paradigme. Cette dernière
perspective a été évoquée lors de l'invitation au voyage philosophique de la langue offerte par notre deuxième conférencier invité, le professeur Paul
Laurendeau de l'Université York. Ce thème a été poursuivi dans la relation entre le dialogue réel et le dialogue filmé, dans les difficultés que pose la
traduction, ainsi que dans les adaptations langagières selon l'époque et le milieu dans lesquels une langue donnée s'inscrit.
Nous souhaitons que ces actes, une sélection des meilleurs articles issus du colloque, puissent donner le goût aux lecteurs et à ceux qui
ont participé au colloque, d'approfondir leurs réflexions et de poursuivre leurs échanges en plongeant dans le miroir que nous vous proposons dans les
pages qui suivent.
Nous tenons à remercier ici tous les intervenants du colloque, ainsi que les professeurs Bhatt, Laurendeau et Motsch, les membres du comité de sélection
des propositions (Isabelle Belzil, Julie Cabri, Yannick Portebois et Yves Roberge), ceux du comité organisateur du colloque (Emanuel da Silva,
Caroline Prud'Homme et Michelle Troberg), et tous ceux qui ont contribué à sa mise en place, tant par leur aide financière (le Département d'Études
françaises et la Graduate Student Union de l'Université de Toronto) que par leur engagement dans la mise en place d'un tel événement (toutes les petites
mains enthousiastes).
Emanuel da Silva
Michelle Troberg