LA MORT DE TRUDEAU VUE PAR UN HEBDOMADAIRE FRANCOPHONE EN MILIEU ANGLOPHONE


Abderrahman Beggar

Wilfrid Laurier University

foudoujul@aol.com





Figure 1 [NOTE]


AS/SA nº 11-12, p.11



Media, lecteur, référent

La dispartion de l'ex-premier ministre canadien Pierre Trudeau est, sans doute, l'un des événements les plus marquants de l'an 2000. L'écho que lui a réservé la presse tant canadienne qu'étrangère en est la preuve. Pour le chercheur dans le domaine des médias, un tel contexte offre surtout l'occasion d'étudier les stratégies de représentation du leader disparu, de voir de près les éléments constitutifs de ce que l'on peut qualifier de vraie mythologie politique autour de cette figure. Dans ce sens nous devons voir le traitement réservé à ce sujet, à sa parole et à sa mémoire. Le corpus est constitué du numéro 39 de l'hebdomadaire torontois d'expression française L'Express. Notre propos est d'aborder ce que Philippe Hamon désigne par « effet idéologique » et qui consiste en une approche de l'idéologie à travers le texte et l'image : ceux-ci nous offrent en des endroits précis des points susceptibles de nous renseigner sur le dispositif normatif qui les gèrent [NOTE]. Ces points agissent comme de vrais « appareils normatifs », lieux où le fait est confronté à la norme idéale, où sont distinguées les frontières entre le permis et le prohibé, le vrai et le faux, etc [NOTE]. Ces lieux sont en général le corps, l'éthique, l'esthétique, la morale, etc. Néanmoins, c'est la morale qui surdétermine les autres codes. Comme « interprétant-transcodeur général » 1, tant le corps que la compétence technologique ou linguistique ou esthétique y est soumis.

Une notion-clé entre en jeu dans cette caractérisation : le lecteur, dans la mesure où il est la figure centrale dans le discours journalistique, un lecteur dépouillé de sa nature empirique, réduit à son essence purement virtuelle. Ce caractère virtuel en fait un sujet fédérateur qui sert à réduire les différences et les écarts qui peuvent marquer les attitudes des sujets empiriques dans la mesure où il est « supposé comprendre les présupposés du discours posé. Et tout interlocuteur empirique doit reconnaître ce sujet virtuel comme un point de passage obligé pour accéder aux contenus explicites du discours » 2. Ce sujet, désigné aussi par ce même auteur comme « tiers-symbolisant » [NOTE], sort le sujet empirique de son anonymat en le soumettant à des critères d'identification partagés par le groupe et l'organe de presse. De cette manière, nous pouvons conclure que le lecteur virtuel est sujet de pouvoir par excellence, dans la mesure où les autres sujets doivent le considérer comme pôle d'identification.

La notion de lecteur implique celle de référent. Selon Gérard Imbert, en accord avec l'idée barthésienne d'« effet de réel », il est inadmissible d'orienter une recherche dans le domaine du discours réaliste des médias en vue de saisir un référent pur [NOTE]. Le journal ne s'intéresse à l'Autre qu'en fonction de soi-même ; il n'en prend que des indices faisant partie d'un certain nombre de systèmes symboliques gravitant autour de lui-même et des contenus qu'il veut faire circuler : « Quant au réel lui-même, on dira avec Maurice Mouillaud que le réel, fût-il social, n'est pas une donnée sur laquelle le chercheur pourrait s'appuyer comme si elle était "évidente" ; il est, précisément un produit symbolique : c'est dire qu'il est produit par des signes par lesquels le journal s'institue, institue le (ou les) pouvoir et institue le lecteur » 3 (nous soulignons).

Cela signifie que le journal est le démiurge qui re-crée tout ce qui lui est présenté en même temps qu'il ne cesse d'affirmer son propre ego, par cet acte même de création. Informer n'est pas une opération visant à établir un rapport d'ordre mimétique entre ce qu'on lit et ce qui relève du monde extérieur. La fin réside dans le traitement de symboles visant à créer une certaine image des acteurs de la communication. Informer ou former ? Telle est la question qui ne cesse de se poser. Le mythe du réalisme pur de la presse ne tient plus debout 4. Devant un tel constat, on peut s'interroger sur ce qu'est le vrai. En accord avec ce que nous avons avancé, il n'est que ce qui correspond à ces signes ; il est défini à partir de notre univers symbolique (dans le sens barthésien du terme). Le vrai est fruit de la convention, d'un accord social, il est enfanté par la doxa en même temps qu'il en est le porte-parole : « S'il est vrai que l'acte de connaissance d'un objet réel le transforme, le vrai peut se définir comme ce qui, dans la cognition, s'avère satisfaisant » 5.


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Le vrai est croyance et appartenance (dans le sens d'adhésion à un contenu). Il est aussi construction : le journal construit ses sujets. Dans l'action d'informer, il ne fait qu'affirmer son pouvoir sur le plan de l'énonciation, en « donnant forme aux sujets » 6. Ces sujets se construisent dans et par le texte. Loin de se limiter à remplir une fonction purement informative (l'acte d'informer étant considéré dans ce contexte comme pure médiation), le journal participe à la construction de la réalité, « que ce soit celle des sujets (sujets construits dans le texte) et, particulièrement des sujets énonçants, par une dilution des instances de l'énonciation, que ce soit celle de l'objet lui-même (l'information proprement dite) in-formé à travers un cadrage formel, la mise en rubrique, les stratégies discursives du journal, ou celle de l'actant collectif et du destinateur […], mais aussi du destinataire (du lecteur et de la citoyenneté) » 7.

Le discours du journal jouit ainsi d'une autonomie à part entière tant sur le plan de l'énoncé que sur celui de l'énonciation. Le journal crée, à travers son discours, son propre univers, socialise les acteurs qui y participent et soumet leur parole à sa propre stratégie sans négliger le destinataire pour qui le référent et l'énonciation doivent être « remodelés » afin de répondre à ses attentes 9.


Le sujet Trudeau comme objet de fascination

En tant que « médiateur syncrétique », le médium use de son droit à l'évaluation en partant du principe que sa compétence à porter un regard sur l'altérité est reconnue par la communauté 10. Une fois soumis à la logique externe de l'observateur, autrui subit des opérations de décomposition, de réduction et d'assemblage pour le présenter sous une « identité nouvelle ». L'information consiste ainsi en une destruction qui laisse place à une autre action : celle d'en élaborer une image conforme à un certain modèle. La représentation de l'Autre se fait conformément aux normes du goût, de l'expression, de l'éthique etc. qui régissent l'univers de valeurs du journal et de son lecteur virtuel. Ainsi l'acte de lecture est considéré comme un effort de confrontation des actants mis en scène dans leur modalité du vouloir, savoir et pouvoir avec la Norme évaluante. Le sujet Trudeau est présenté en totale conformité avec des horizons normatifs que les lecteurs sont censés partager, des lecteurs, bien entendu, francophones en milieu anglophone :
« C'était un premier ministre qui a beaucoup aidé le pays, notamment les Francophones du Canada avec la Loi sur les langues officielles et la Charte des droits et libertés. Sur le plan législatif, cela a aidé les Francophones hors-Québec notamment les Franco-Ontariens à se défendre. L'autre aspect est que c'était un homme très instruit et très au fait de l'actualité. En tant que bilingue et en tant qu'intellectuel, il a donné une image moderne au Canada » [NOTE].



Le sujet est réduit à des points positifs d'ordre éthique (« C'était un premier ministre qui a beaucoup aidé le pays, notamment les Francophones du Canada avec la Loi sur les langues officielles et la Charte des droits et libertés. Sur le plan législatif, cela a aidé les Francophones hors-Québec notamment les Franco-Ontariens à se défendre ») et cognitif (« bilingue et intellectuel »). La fascination implique ainsi une action transformative de celui-ci, l'évaluation étant prise dans sa dimension praxéologique, comme ensemble de sous-programmes conçus en vue de réaliser un programme global : une certaine image de l'Autre.


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Dans ce sens l'évaluation obéit à un point de vue finaliste, comme stratégie d'orientation de la lecture, comme le moyen suprême de la persuasion. La fin est de nous donner l'image d'un sujet en totale identité avec le modèle, un sujet fédérateur, pivot de stabilité et d'identification : « Véritable homme d'état, il a su nous communiquer et nous faire adopter sa vision du Canada. Que l'on ait été ou non d'accord avec lui, même ses plus farouches adversaires admettront que le bilan de son passage à la tête du pays est dans l'ensemble très positif » [NOTE]. Le « nous » collectif sous-tend l'idée d'identité nationale et les adversaires sont invités à remplir un rôle judicatoire dans l'objectif de confirmer le bien-fondé de l'opinion exprimée.

Pour atténuer l'impact de la fascination, L'Express cherche à éviter une prise en charge exclusive de l'énonciation par des actants rédactionnels. Priver la rédaction de l'exclusivité du droit à la parole ne revient pas à dépouiller l'organe de presse d'une partie de son pouvoir et à le soumettre à l'ordre du groupe. Le collectif peuple invité à brosser le portrait du défunt le fait conformément aux attentes du « tiers-symbolisant ». D'ailleurs la majorité des interviewés sont eux-mêmes des actants-sujets jugés positivement tant au niveau du vouloir qu'à celui du pouvoir. Les notes biographiques accompagnant les déclarations y sont pour quelque chose : Marcel O. Bard, Directeur de l'Éducation au Conseil scolaire de District catholique Centre-sud ; Alain Baudot, Glendon, faculté bilingue de l'Université York ; Daniel O'Rourke, Président du Cercle canadien de Toronto… pour ne citer que ces quelques figures.

Ce désir de mise en évidence des qualités positives motive l'établissement de bilans comme mode de contrôle, comme regard extérieur résumant l'activité du sujet, ceci à partir d'une attitude judicatoire. Il suffit de lire ce témoignage de Jaques Batien, Directeur général du Centre francophone de Toronto intitulé « Un bilan positif » pour vérifier l'exactitude de ce constat. L'aboutissement positif d'un programme permet de statuer sur le bien-fondé du faire du sujet. Une telle manière de voir consiste souvent en une mise en valeur du parcours du sujet. Pour traiter cette information, L'Express repose son point de vue sur ceux d'autres acteurs sociaux, avec l'objectif de les intégrer à une stratégie globale de représentation où l'organe de presse s'arroge le statut de sujet omniscient [NOTE— Greimas]. La vérité passe par le nombre de ces regards, étant donné que l'identité positive du lecteur correspond à un savoir positif ou complet et l'identité négative à un savoir négatif ou lacunaire. Une telle tactique répond au besoin de se présenter comme Destinateur délégué de la Vérité :
destinateur absolu
vs
destinateur délégué
la vérité
vs
le journal


En tant qu'actant délégué, le journal reçoit son vouloir et son pouvoir d'un Destinateur absolu, considéré comme tel à cause de la place qu'il occupe dans la pyramide déontique : le collectif peuple par la voix des divers acteurs sociaux qui le représentent. Un tel geste ne doit pas être considéré comme répondant à un souci de modestie mais comme un effort d'autovalorisation, le journal se considérant ainsi soumis à une valeur d'ordre national. En présentant une image parfaite de soi-même et du lecteur virtuel, L'Express joue sur le vouloir-être de ce dernier. Ce vouloir-être doit passer par le vouloir-faire qui marque le passage à l'action par l'adoption du programme proposé implicitement par le journal : à savoir l'adhésion à l'image voulue. La manipulation repose sur un faire-désirer qui consiste à proposer un programme correspondant à l'univers déontique du lecteur virtuel, avec l'objectif de le voir obéir. Le faire-désirer repose ainsi sur le devoir-faire pour réaliser le devoir-être correspondant à l'identité du sujet virtuel définie au préalable par le journal.


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Trudeau comme sujet absent

Comme nous l'avons déjà souligné, l'obsession du passé, la notion d'héritage marquent ce discours. Le recours quasi obsessionnel au passé fait que les frontières entre le vivant et le mort s'estompent en faveur de celui-ci : « Ce décès touche tous les Francophones de l'Ontario de manière bien particulière puisque nous participons individuellement et collectivement à la réalisation du grand rêve de Trudeau » (nous soulignons) [NOTE].

Aucun écart n'existe entre le mort et le vivant ; ce dernier ne fait plus de différence entre soi-même et l'Autre. L'identification à l'Autre absent vient du fait que le défunt jouit d'une identité stable, inaltérable.

Les frontières se dissipent non seulement entre présent et passé, mais aussi entre soi-même et l'Autre. Dans une logique de places, l'absent joue le rôle du Destinateur, un Destinateur qui entre en rapport de synonymie avec le présent : S=D et devient ainsi sujet de l'égalité. Pourtant, à partir d'une logique de forces, l'égalité masque un rapport de hiérarchie ; l'identité du sujet présent dépend de celle de l'absent : D fait que S est ce qu'il est. Le vouloir du sujet présent dépend du pouvoir de l'absent. En réalité le sujet est conscient de cette supériorité et aspire à ce qu'elle se métamorphose en égalité. La destinée du collectif peuple canadien [VERBE]. Le leader est considéré comme le point auquel le vivant doit s'arrimer pour donner l'impression que son être comme son faire sont le reflet d'une existence exemplaire, celle d'un sujet dont l'identité est fixe et assumée et qui a tout donné pour que le programme se réalise. Pour obtenir le statut de sujet déontique, le sujet abandonne son identité personnelle, son rôle étant d'assurer la continuité, d'appliquer la norme. Dans cet ordre de chose, dans son ensemble, l'existence rejoint le domaine du symbole, même dans ses aspects les plus personnels : « Ses éclats de passion sont légendaires ; et, comme Pearson, il croyait en la force concrète des symboles. Son mariage ne représente-t-il pas le signe d'une union rêvée entre l'Ouest et l'Est canadiens, d'une (utopie) idylle menée "d'un océan à l'autre" ? D'un contrat possible, en tout cas, dont nous pouvons encore être les héritiers… » [NOTE]. Le corps du leader et celui de la nation sont en totale symbiose.

Dans cet esprit, le sujet n'est pas présenté sous une quelconque orientation idéologique, ce qui équivaudrait à sa réduction. Afin de jouer un rôle fédérateur et de contenir toute altérité, son plan de charge relève de l'a-politique, dépasse le cadre local, s'identifiant avec des aspirations d'ordre trans-national. Le corps du leader a le privilège de ne pas se soumettre aux limitations géographiques, il est plus rayonnant que celui de la nation et c'est lui qui assure à ce dernier la gloire dont il est entouré : « Son charisme et sa présence ont dépassé les frontières du Canada et il a apporté aux quatre coins du monde nos espoirs, nos valeurs et notre façon de faire » [NOTE]. Il s'agit en réalité d'une invitation au lecteur à établir un rapport d'identification avec le leader, et à accéder ainsi à l'universalité. Le devoir de tout destinataire est de se sentir concerné, d'adhérer à l'idée, de mettre à l'écart tout ce qui est susceptible de lui rappeler sa différence ; c'est là un devoir faire sur lequel repose un devoir être. Ces deux modalités déontique et aléthique sont à la base de toute identité positive.

De cette manière nous sommes en présence de l'une des caractéristiques essentielles des médias, à savoir leur statut de sujets délégués chargés d'offrir au public des garanties et des repères. C'est le moyen par lequel les destinateurs déontiques (État, religion, etc.) se font entendre. La socialisation de l'individu passe avant tout par l'acte d'assumer les performances que le médium lui dicte. L'individu intègre ainsi la sphère du convenable et du normatif. Nous sommes loin de toute structure polémique : l'affrontement avec l'Autre ne constitue pas le fondement de la définition de l'identité du sujet, ceci en ignorant tout jugement négatif porté par l'adversaire. Cette attitude repose sur une stratégie de neutralisation de l'anti-sujet dans son être comme dans son faire. Sa parole devient inopérante et son opinion totalement inefficace.


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La supériorité de la parole absente et de son énonciateur trouve sa traduction la plus fidèle dans l'attitude des sujets interviewés pour qui le dire du leader relève du sacré. La sacralité lui est attribuée selon deux critères : l'espace (c'est une parole englobante dans la mesure où le témoignage y est revendiqué) et le temps (elle s'inscrit dans un temps mythique indifférent à la loi de l'horloge). En occupant une place selon la dichotomie Haut/Bas, qui marque la symbolique religieuse et ordonne l'organisation de l'espace sacré (le Haut identifié au sacré), elle relève du sacré et le reste du profane, du séculier, du temporel, de l'historique. Pour ce qui est du temps, la dichotomie Éternel/Éphémère rejoint celle du Haut et du Bas :


Haut
Sacré
Éternel
Bas
Profane
Éphémère





Le leader et son image

Ainsi, même pris en image, le leader ne doit pas être considéré comme simple objet à photographier comme le montre l'image publiée à la une (Figure 1) et le commentaire qui l'accompagne, une image qui obéit à un montage tout à fait particulier, la parole du leader surmodalisant l'espace photographique (« "Le Canada sera bilingue ou le Canada ne sera pas" »), dans l'objectif de marquer de son sceau le domaine iconographique, étant donné que la parole réduit la polysémie, « ancre le sens » dirait Barthes, donne à l'image le sens voulu. Nous pouvons même dire que la photo sert seulement de support matériel à l'énonciation 12.

Le corps remplit une fonction essentielle dans la focalisation des valeurs ciblées. Occupant la majeure partie du premier plan, le visage est si proche, si visible que l'on peut bien distinguer ses rides, la force des traits.

Le système des valeurs ciblées dans ces images est médiatisé par des indices corporels, vestimentaires et instrumentaux qui servent de vraies balises de sens, dans la mesure où ils renvoient tous au même univers de représentation. Chaque élément est pris non en soi-même mais en fonction de ce qu'il peut apporter au programme global qu'est la mise en valeur de la puissance du sujet. La représentation neutralise l'exceptionnel en vue d'inscrire l'image du sujet dans l'univers du déjà-vu, du conventionnel.

La matière première de la narration s'incarne dans l'instant choisi par le photographe, c'est le moment de la plus grande tension qui, par ce fait, élimine les autres et nous présente le sujet comme en constante action ; laquelle action doit se convertir en fait perpétuel, en geste exemplaire. Pour arriver à ce stade, le photographe cherche à communiquer surtout le message émotionnel ; cette photo n'aurait rien d'exceptionnel si elle ne contenait pas ce regard qui « humanise » la scène en laissant transparaître les émotions du sujet. Cette situation invite l'observateur à la complicité et assure une meilleure inscription du moment dans la mémoire. La lumière qui vient de face est un autre élément destiné à cette même fonction, mais en jouant sur le registre du thymique, son éclat rapproche le sujet photographié du lecteur 13.

Le titre de l'article accompagnant la photographie est fort révélateur de la conception du rapport sujet/image : « Ses nombreux clichés pourraient éclipser ses politiques ». Ceci ne veut pas dire que le sujet Trudeau ne se définit pas comme sujet cartésien mais comme sujet poétique ouvert à la contradiction et à la conjoncture et conscient de ses propres limites. Dans la représentation du leader, le devenir est nié et le sujet est considéré dans sa dimension paradigmatique, pris dans son identité figée, immuable. De cette manière, le fait cède la place à l'événement. Les « mauvais » clichés peuvent constituer les dangers principaux dans ces représentations fixes d'autrui. L'image peut se substituer peu à peu au sujet, le non-être à l'être.


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Le conditionnel (« pourraient ») ouvre sur l'éventuel. Pourtant le leader contrôle son être virtuel ( ou non-être). Le leader « dompte » les symboles et les détourne, à tel point que même ce qui est du registre du ludique ne nuit en rien au charisme qui est le propre de la personnalité de Trudeau : « Trudeau semblait constamment en train de jouer » [NOTE]. Le jeu perd de son contenu, ne fait plus partie de cette panoplie de « clichés qui pourraient éclipser, pensent certains, ses politiques et ses réalisations » [NOTE]. Avec cette soumission du pouvoir de l'image, celle-ci semble devenir un support à la vie, devient un allié de la mémoire (le journaliste parle de « clichés mémorables »). Elle participe de l'édification de la figure du leader.

Ce pouvoir de conversion n'est le propre que d'un seul homme : Trudeau : « Y a-t-il un seul leader au monde qui ait été photographié aussi souvent en maillot de bain ? Et qui, ce faisant, ait malgré tout réussi à conserver sa dignité ?  » [NOTE].

La photographie n'est plus faiseuse de son sujet, c'est le sujet qui la fait. Elle est sujet barré dont le vouloir et le pouvoir dépendent du Destinateur Trudeau [NOTE TERMINOLOGIQUE].




Conclusion

Au terme de cette recherche, nous tenons surtout à souligner ce que le regard de L'Express a de particulier. Objet de fascination, le sujet de pouvoir Trudeau se voit soumis à un processus de mise en valeur dont l'aboutissement est sa réduction à un ensemble de traits caractéristiques du portrait idéal que veut et doit en avoir le lecteur virtuel. Ces opérations de réduction et de remodelage de l'Autre peuvent se résumer ainsi :

1- Le sacrifice de l'individualité du sujet admiré sur l'autel du modèle, un modèle censé être défendu et incarné par le lecteur virtuel. L'étude des ingrédients de ce portrait nous a permis avant tout de brosser l'identité de ces gardiens de la doxa que sont le journal et son lectorat.

2- La stéréotypie est le propre de ce discours, l'objectif étant de fixer une fois pour toutes les critères d'identification de cet Autre. Nous avons vu comment, tant au niveau iconographique que textuel, la représentation privilégie des points qualifiés de carrefours idéologiques [NOTE HAMON].

3- Le discours de l'évidence prédomine. Le culte du héros donne à la représentation un caractère tautologique, ceci dans le but de définir de manière définitive les critères d'identification. Par la même occasion, nous pouvons parler d'« emboîtement de regards », dans le sens où dans la mise en scène du sujet, le journal convoque d'autres sujets dont le regard ne sert en réalité qu'à affirmer les valeurs ciblées.

4- La fascination réduit la quête identitaire du sujet de pouvoir au degré zéro. En effet, ce dernier est présenté comme étant maître de son vouloir, savoir et pouvoir. Pourtant cette conception autonomisante du sujet n'est qu'apparente, le regard du journal étant par essence de nature réductrice. Idéalisé, l'Autre s'offre en spectacle, un spectacle destiné à s'inscrire dans un temps historique, à réaffirmer à jamais l'identité du sujet de pouvoir.


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Pourtant, s'il est une caractéristique inhérente à ce discours, c'est bien la valeur extrême qu'il accorde au temps, surtout dans son aspect révolu. Une telle idéalisation du passé explique le fait que l'Autre absent, le père fondateur, envahit le monde des vivants, le surmodalise dans tous les sens et lui donne sa raison d'être. Le rapport au leader est d'essence ontologique ; l'existence du vivant n'est que le pendant de celle de l'absent. Et c'est grâce, en fait, à ce cordon ombilical qu'il contrôle et définit post mortem la conduite des sujets de pouvoir.

Le sujet Trudeau est présenté comme sujet fédérateur. Comme sujet de contrat, il est fidèle à ses engagements vis-à-vis des autres et sa légitimité n'est donc pas discutable. L'action fédératrice fait du sujet de pouvoir un abolisseur de marginalité en même temps qu'il exerce une action apaisante sur toute tension engendrée par la différence avec les autres acteurs du paysage politique. C'est le discours du consensus qui l'emporte.





NOTES

1. Philippe HAMON, Texte et idéologie: valeurs, hiérarchies et évaluations dans l'oeuvre littéraire, Paris, PUF, 1984, p 186.

2. Jean-Pierre ESQUENAZI, Le pouvoir d'un média : TF1 et son discours, Paris, L'Harmattan, coll. Champs visuels, 1996, p. 42. Pour une vision plus large, voir L. B. FACORRO, Fundamentos psicosociales de la información, Madrid, Editorial Centre de Estudios Ramón Areces, 1992, p. 177-182.

3. Gérard IMBERT, Les discours du changement, stratégies du changement dans le discours social de la transition espagnole, doctorat d'état, Université de Paris-Sorbonne, 1987, p. 283.

4. « La réalité se caractérise par son indépendance par rapport à ce qui est pensé de l'objet réel. Elle est ce qui ne dépend ni de votre esprit, ni du mien ». Devant l'impossibilité de cerner la vérité, l'homme, selon l'auteur, se contente de définir la conscience à partir du sentiment d'extériorité qui le sépare du référent : « Le champ de la pensée est reconnu, dans chaque pensée en apparence individuelle comme un signe du pouvoir de l'univers de la vérité. Quand nous faisons référence à la vérité, nous nous accordons sur l'idée que nous renvoyons à la même chose réelle, que notre pensée soit juste ou pas. Etant donné que nous n'avons pas la connaissance de l'essence de la vérité, nous ne pouvons pas dire que nous disposons d'un "concept" de la vérité. Mais nous avons cependant une perception directe du fait que la "matière" de la pensée se voit imposer cette vérité de l'extérieur. D'où l'idée que seule une conscience dyadique peut nous permettre d'accéder à la vérité (ce que ne peut faire le sentiment, pas plus que la persuasion de la raison : le sentiment, parce qu'il ne parle que de lui-même ; et la raison parce qu'elle se réfère toujours à d'autres choses qu'elle-même » (J. RHÉTORÉ, « La représentation, en langue, de l'objet réel et de l'objet de représentation », dans Cahiers de praxématique, nº 15, 1990, p. 135).

5. Ibid., p. 129.

6. G. IMBERT, op. cit., p. 302.

7. G. IMBERT, op. cit., p. 303.

8. Voir à ce propos Gérard IMBERT, « Sujeto y espacio público en el discurso periodístico de la Transición : hacia una socio-semiótica de los discursos sociales », dans Congreso Internacional sobre Semiótica e Hispanismo, Teoría semiótica. Lenguajes y textos hispánicos, Volumen I de las Actas del Congreso Internacional sobre semiótica e Hipanismo celebrado en Madrid en los días del 20 al 25 de junio de 1983, sous la direction de Miguel Angel Garrido Gallardo, Madrid, Consejo Superior de Investigaciones científicas, 1985, p. 165-174.


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9. Avant d'aller plus loin, nous tenons à élucider trois des concepts fondamentaux dans la problématique de l'Autre en partant de l'explication qu'en donne Francis AFFERGAN : « L'autre, avec une minuscule, indique l'individu particulier que je veux nommer (untel, là, appartenant à telle culture) ; l'Autre, avec une majuscule, renvoie à l'universalité du concept, genre ou espèce, et désigne tout ce qui n'est pas soi, extraterritorialisé, délimité par le sujet qui parle : si l'on veut, c'est l'Autre en soi ; par altérité enfin, il faut entendre la position du problème philosophique et anthropologique. Parfois on a eu droit à "autrui" : c'est un équivalent de l'Autre » (op. cit., p. 178).

10. Philippe HAMON, op. cit., p. 35.

11. Selon Jean-Claude COQUET, Le discours et son sujet. Essai de grammaire modale, vol.1, Paris, Klincksieck, coll. Sémiosis, 1984, p. 166 : « tenir pareil discours implique que l'actant ne délimite pas ou ne délimite plus son champ positionnel. Il est à la fois lui-même et il est un autre […] ».

12. Ceci, bien entendu, n'est qu'en apparence : c'est l'impression que le journal veut donner. En réalité, c'est le contraire qui se produit; dans notre rapport au portrait, nous jouons le rôle de faiseurs d'images et d'identité : « la dramaturgie de la communication permettant la comparaison métaphorique avec la théâtralité. La "face", portion de l'image identitaire mise en œuvre par chaque actant dans un échange, se trouve sous la dépendance de l'autre, exactement comme dans la représentation théâtrale le public donne de la consistance à l'acteur : "la substantialisation du Soi est une œuvre collective" », Erving GOFFMAN, cité par Alain GUILLEMIN et al., La politique s'affiche. Les affiches de la politique, Paris, Didier Érudition-Presses de l'Université de Provence, 1988, p. 51.

13. Du corps du leader la partie priviliégiée est le visage, dont l'importance se voit de manière particulière dans le monde du cinéma : « Le fragment le plus filmé au cinéma est le visage, lieu de fixation de l'affectivité et de l'âme, face-paysage que la caméra ne finit pas de scruter pour en décoder les signes [...]. La valeur émotive du visage, son énigme "labyrinthique" selon Bonitzer, ont un territoire dont la toponymie s'invente de film en film et constitue un lieu de fixation fantasmatique. Il devient une configuration cosmique dans laquelle s'inscrit l'histoire humaine, sur le mode de l'imaginaire. Nous ne sommes pas loin de la pensée archaïque pour laquelle nature et homme ne font qu'un, synthèse commune à de nombreux mythes », J.-C. FOZZA, A.-M. GARAT et F. PARFAIT, Petite fabrique de l'image, Paris, Magnard, 1989, p. 167 (nous soulignons). Gilles DELEUZE écrit: « [l']image-affection c'est le gros plan, et le gros plan, c'est le visage... », L'image-mouvement. Cinéma 1, Paris, Éditions de Minuit, 1981, p. 125 (nous soulignons). Pour sa part AFFERGAN explique la place privilégiée qu'occupe le visage par le fait qu'il est une « forme déjà structurée et prégnante, insécable et qu'il induit ainsi des attitudes affectives […]. Le Visage ne se résume pas à un type racial ou ethnique mais il contient en lui tout un passé culturel et expressif, toute une sédimentation historique, l'irréductibilité d'une durée propre » (F. AFFERGAN, Exotisme et altérité, Paris, PUF, 1987, p. 152-53.) (nous soulignons).


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