LE PROTOTYPE « HyperCB »: PRINCIPES,
ARCHITECTURE ET FONCTIONNALITÉS
D'UN HYPERTEXTE


David Piotrowski (LCP — CNRS), piotr@ext.jussieu.fr
Marc Silberstein (LCP — CNRS)






Objectifs : problèmes et méthodes

En matière d'hypertextualité, l'investigation ne saurait procéder suivant les formes « consacrées » de l'expérimentation empirique — telles, donc, qu'elles ont cours dans les sciences de la nature. C'est que les hypertextes ne sont pas des objets pleinement constitués, indépendants de leurs utilisateurs, et dont il s'agirait d'identifier la composition structurelle et fonctionnelle en mettant en oeuvre des procédures manipulatoires qui, comme on sait, et dans leurs principes généraux, visent à produire des effets observables (qualitativement ou quantitativement) en jouant de variations sur différents paramètres de l'objet examiné.

Avec les hypertextes, l'expérimentation, et plus généralement la pratique empirique, n'est donc pas strictement une procédure à visée observationnelle mais plutôt une procédure « participative » : c'est en effet dans les usages d'un dispositif technologique reconnu a priori en qualité d'hypertexte que se construit l'« objectivité » hypertextuelle, en tant que s'y élabore un ajustement (i) des caractéristiques technologiques et fonctionnelles de l'outil et (ii) des pratiques intellectives dont cet outil se découvre être le vecteur original.

Autrement dit, traitant d'hypertextualité, on ne se trouve pas dans le cas de figure d'un phénomène à reconnaître dans ses propriétés constitutives mais d'un objet à construire en même temps qu'il est pratiqué. Pour ce faire, et sachant que l'on travaille sur un objet impliquant, dans ses principes essentiels, trois dimensions constituantes, qui sont (i) la dimension des fonctionnalités qu'offre un certain appareillage technologique, (ii) la dimension des conduites de lecture entendues du triple point de vue de la circulation, de la collecte et de l'assemblage de données, et (iii) la dimension des projets intellectifs que le dispositif de lecture est censé supporter — sachant, donc, que l'on travaille sur un objet à trois dimensions, l'investigation sur les hypertextes va donc essentiellement consister à spécifier et à structurer chacune de ces dimensions de sorte qu'elles se composent en un tout cohérent et nécessaire.

Ainsi, notamment, il s'agira de dévoiler suivant quelles modalités des commandes d'accès et de navigation (dans un ensemble structuré de données) participent d'un projet de lecture et d'interprétation, ou bien encore quelles structures fonctionnelles d'accès aux données favorisent des conduites de lecture consistantes et productives. C'est de cette dernière facette du problème de la « bonne » constitution d'un hypertexte que nous traiterons ici. A cette fin, nous choisirons comme matériau d'étude le texte de Claude Bernard (dorénavant CB) Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1865) (par la suite IEME) qu'il s'agira d'établir sous une version hypertextuelle (le prototype « HyperCB »).



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Nous procéderons comme suit : après avoir rappelé certains des aspects spécifiques des dispositifs hypertextuels (la dynamicité, cf. §1), nous pointerons la cause structurelle d'une des difficultés de la lecture hypertextuelle (à savoir le cloisonnement des stratégies d'investigation textuelle, cf. §2). A la suite de quoi (cf. §3), il s'agira de proposer une architecture fonctionnelle susceptible de résoudre la difficulté discutée. De plus, comme il a été dit, cette architecture devra elle-même être assimilable à des logiques de lecture spécifiques. La solution que nous proposerons sera d'unifier, d'un côté, une perspective de lecture s'attachant au travail d'élaboration et de réapproriation des « notions » dans un texte tel que l'IEME qui est à visée à la fois scientifique et philosophique et, de l'autre côté, une architecture fonctionnelle opérant le « décloisonnement » des stratégies de parcours du fonds textuel.



1 — Introduction

On s'accorde à reconnaître que c'est, entre autres, par leur caractère « dynamique « 1 que les pratiques de lecture sur support électronique (ou lectures « hypertextuelles ») se distinguent de celles qui ont pour cadre l'imprimé. Mais lorsqu'on parle de « dynamicité » des lectures hypertextuelles, il faut prendre soin de distinguer deux choses. D'une part, ce qui relève de la circulation, et, d'autre part, ce qui relève de l'interprétation.

Du second aspect, certes essentiel, et sans nul doute au coeur du projet intellectif à l'oeuvre dans l'hypertextualité, il ne sera pas question ici. Tout au plus nous rappellerons que la « dynamique interprétative » de la pratique hypertextuelle réside dans un processus récurrent de « (re)qualification » des données parcourues. Par « (re)qualification » il faut entendre le travail effectué à chaque fois par le lecteur et qui consiste à assigner à des données sélectionnées par lui des propriétés précises qui sont le sens qu'il leur attribue et éventuellement qui sont à même d'entrer dans des procédures de traitements automatiques.

Plus exactement, en prenant appui sur un ensemble de propriétés qualifiant les données, le dispositif de lecture hypertextuelle favorise des localisations, des circulations et des collectes organisées de données. A la suite de quoi, le lecteur dispose d'outils adéquats, et se trouve par là sollicité à effectuer de nouvelles collectes ainsi qu'à assigner de nouvelles propriétés aux données. Ce faisant, il introduit une nouvelle « couche » de qualification qui exprime sous une forme explicite et opératoire l'interprétation qu'il a pu se forger au cours de son travail de lecture. Pratiquement, le dispositif hypertextuel propose un ensemble de commandes qui permettent au lecteur, par voie manuelle ou automatique, d'enrichir des données choisies en leur adjoignant des annotations libres ou en leur attachant des propriétés spécifiques définies en vue de futurs traitements. En ce sens, « L'hypertexte offre un support malléable et réinscriptible à volonté. [Et] ceci le distingue radicalement de tous les espaces qui font de l'écrit un produit fixé et définitif » (Lebrave, 1994, p. 10).

Sur la base des qualification produites, par la suite, d'autres parcours pourront être effectués, en vue toujours de collecter, d'agréger et de requalifier de nouvelles données, et ainsi de suite... Cette dimension « interprétative » de la dynamique hypertextuelle prend donc appui sur une dynamique plus élémentaire de « circulation », au cours de laquelle, on l'a vu, des informations sont parcourues en vue d'être rassemblées puis liées. Dans cette étude nous focaliserons notre attention sur la seule dynamique de « circulation ».

Pour ce qui est de la dynamique de « circulation » qui nous préoccupe, il est clair que le dispositif électronique facilite les accès aux contenus en réduisant les épaisseurs temporelles et spatiales et autres inerties de l'activité de lecture. Ainsi les outils de recherche permettent de rassembler en des temps raisonnables des informations dispersées dans des volumes gigantesques, et dont la collecte manuelle serait difficile à envisager. De même, la mise en réseau de documents permet de consulter à l'écran, sans qu'il en coûte matériellement, des ouvrages qui peuvent être physiquement très éloignés ou difficiles d'accès. Ce dépassement des contraintes physiques inhérentes à l'imprimé a donc pour premier effet de « dynamiser » les lectures : dans le cadre de l'hypertextualité, des opérations souvent simples (comme se référer à une note en fin de chapitre ou établir la liste des contextes d'occurrence d'un mot) mais en pratique fastidieuses et chronophages, se résument à des séries d'actions sur le clavier, l'écran ou la souris. Il s'ensuit une accélération et une diversification des voies d'accès aux textes — autrement dit, une réelle dynamisation des pratiques textuelles.



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Mais si, à l'évidence, l'hypertexte facilite nombre de gestes qui entrent dans l'activité de lecture, on se gardera de croire que les pratiques de l'imprimé et de l'hypertexte ne se différencient qu'en terme d'aisance et d'efficacité manipulatoires. Car le dispositif informatique, qui permet donc une « montée en puissance » des pratiques textuelles, est, en tant que vecteur d'expression, pourvu d'une logique fonctionnelle et organisationnelle bien spécifique. Et il faut donc s'attendre à ce que la textualité électronique se développe suivant des structures et des régimes qui ne sont pas la réplique « high tech » de la textualité imprimée, mais qui procèdent d'une assimilation réciproque des contenus et de leur support matériel, autrement dit : qui procèdent de la détermination par ajustement mutuel (i) d'une nouvelle technologie de manipulation symbolique et (ii) de nouvelles modalités de faire du sens et de le travailler.

Il s'ensuit, en ces moments où l'hypertextualité n'a pas encore dévoilé ni même constitué clairement son projet intellectif, que le montage d'un hypertexte est avant tout un lieu d'expérimentation où un dispositif fonctionnel est examiné du point de vue de ses capacités opératoires à instancier et à soutenir certaines pratiques cognitives. Et comme on ne dispose d'aucun préalable — ni d'une architecture fonctionnelle définie, ni d'un modèle générique des processus sémantiques — on comprend que la démarche ne peut se faire que de manière exploratoire : en jouant de deux paramètres en vue d'une recherche de leur coïncidence, à savoir, d'un côté : des régimes d'opérations qui conditionnent des circulations dans un ensemble de données, et, de l'autre côté, des pratiques intellectives dont on suppose qu'elles ont à voir avec les formes pressenties de l'hypertextualité.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, on notera que la condition d'un tel ajustement entre pratiques intellectives et formes opératoires est au fondement de la dynamicité « interprétative » des lectures hypertextuelles. En effet, le travail de requalification et d'intégration des données, qui formalise l'activité interprétative du lecteur dans le contexte de l'hypertextualité, suppose des collectes suffisamment raisonnées pour que les matériaux retenus se prêtent à des reconstitutions significatives. Aussi, les procédures de recherche et de navigation, qui déterminent les accès aux données, doivent-elles répondre à certaines logiques de pensée. Faute de quoi, les parcours de lecture prendront un tour rapsodique et il est fort peu probable que sur les données hétéroclites ainsi récoltées il puisse être produit un assemblage consistant.

 

2 — Architecture fonctionnelle

2.1 — Conformément à ce qui a été dit, la démarche qui sous-tend le prototype « HyperCB » a pour principe la recherche d'un ajustement entre, d'une part, une architecture fonctionnelle de manipulation de données et de circulation dans ces données et, d'autre part, des pratiques intellectives spécifiques dont on peut raisonnablement faire l'hypothèse qu'elles sont compatibles avec les formes de la textualité électronique.

Pour ce qui concerne le premier versant, c'est dans l'environnement de programmation du logiciel Authorware (marque déposée) que nous avons choisi d'élaborer une architecture hypertextuelle susceptible d'être en harmonie aux pratiques intellectives du second versant, à savoir des opérations cognitives de production de notions et de domaines telles qu'elles peuvent être pistées dans le texte de CB.

2.1.a — Dans un premier temps, donc, il s'est agi d'analyser le texte de CB en vue d'y faire apparaître (i) les notions en jeu, (ii) les connexions que les occurrences de ces notions entretiennent et au fil desquelles elles se trouvent « travaillées », c'est-à-dire définies, situées, précisées, qualifiées, affrontées... et (iii) les différents passages du texte qui exemplifient les notions et leurs connexions mutuelles.



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Notre méthode d'analyse textuelle repose sur la distinction systématique de deux catégories de vocables. Ces termes ont des statuts cognitifs et épistémologiques différents, ce qui implique donc de les distribuer dans deux listes selon qu'ils appartiennent : (i) au lexique général des sciences naturelles et médicales (et le cas échéant, à d'autres domaines de connaissance) ; (ii) au vocabulaire des notions rectrices qui déterminent les prises de position théoriques, méthodologiques et philosophiques des textes en question. Par convention, nous appelons ces derniers termes « notions », en raison de leur portée épistémologique transversale (exemple : cause est une notion qui intervient en physique, en biologie, en théorie de la connaissance, etc.), ou encore en raison du caractère fondateur du domaine ou de la problématique qu'ils désignent (exemples : la physiologie est un domaine de recherches central et structurant ; l'homologie est une notion descriptive et explicative prépondérante en biologie de l'évolution). La variabilité de ces notions, la prise en compte de leur contexte historique, les multiples développements théoriques qu'elles connaissent dans les différents champs de savoirs où elles se déploient, nécessitent, pour en cerner minimalement les rouages et la portée, un traitement en profondeur, une exploration panoramique et une explicitation détaillée des variations de sens qui en rendent l'usage si délicat. De surcroît, ces notions entretiennent entre elles des relations sémantiques qui permettent d'identifier, ou de faire le pari de l'identification, d'un système de notions — lieu fluctuant ou stabilisé d'une interaction entre les notions en jeu et entre les interprétations de ces notions, témoignant en cela des étapes d'une pensée en formation et en perpétuelle discussion avec d'autres idées concurrentes. Les relations sémantiques que contractent les notions sont principalement de quatre types que nous présentons maintenant.

Concernant d'abord la première relation, on notera que tout texte, a fortiori lorsqu'il se veut démonstratif ou qu'il s'inscrit en situation polémique et argumentative, « pose » des idées, construit des développements, argumente, c'est-à-dire travaille les sens de notions, de processus et de situations. Ce travail du texte porte donc sur des entités — objets concrets ou abstraits, domaines, faits — qu'il s'agit d'abord de définir puis de redéfinir pour les faire comprendre et admettre par le lecteur. Aucune définition n'est a priori suffisante ; elle se nourrit et se complète de redéfinitions successives. D'où, entre les notions, des relations que nous dirons de « type 1 » (relations R1 de définition, redéfinition, réitération), dont la formule est : <x est> ou <x, c'est> ou <x, c'est-à-dire> ; <Df 1 + Redf 2 + Redf n>.
Exemple : la notion « vitalisme » est définie, notamment, dans le §185 de l'« HyperCB » où CB fait parler les vitalistes en ces termes : « [...] Ils pensent que l'étude des phénomènes de la matière vivante ne saurait avoir aucun rapport avec l'étude des phénomènes de la matière brute. Ils considèrent la vie comme une influence mystérieuse et surnaturelle qui agit arbitrairement en s'affranchissant de tout déterminisme, et ils taxent de matérialistes tous ceux qui font des efforts pour ramener les phénomènes vitaux à des conditions organiques et physico-chimiques déterminées. [...] »


Ces définitions, souvent récurrentes, vont insister sur les constituants, les propriétés, les modes de composition affectés à chaque notion, et qui, contribuant à leur caractérisation, en fondent l'originalité. Ce sont les relations de « type 2 » (relations R2 de composition : à savoir les propriétés, les caractéristiques, les modes de composition affectés à chaque fait, notion ou situation) dont la formule est : <x c'est y + z +u>.
Exemple : dans le §139 de l'« HyperCB », la notion de « syllogisme » est reliée à celle de « doute », en tant que le « doute » constitue un élément du syllogisme tel que CB le conçoit : « Quand ils partent d'un principe, le mathématicien et le naturaliste emploient donc l'un et l'autre la déduction. Tous deux raisonnent en faisant un syllogisme ; seulement, pour le naturaliste, c'est un syllogisme dont la conclusion reste dubitative et demande vérification, parce que son principe est inconscient. C'est là le raisonnement expérimental ou dubitatif, le seul qu'on puisse employer quand on raisonne sur les phénomènes naturels ; si l'on voulait supprimer le doute et si l'on se passait de l'expérience, on n'aurait plus aucun critérium pour savoir si l'on est dans le faux ou dans le vrai, parce que, je le répète, le principe est inconscient et qu'il faut en appeler alors à nos sens. »


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La lecture qu'avance CB des notions est encore confortée dans sa validité par leur association ou par leur confrontation avec d'autres notions, avec d'autres situations ou d'autres domaines. Il s'agit du troisième type de relation (R3), à savoir les relations d'association/confrontation ou assimilation/opposition. Par le biais de R3, l'auteur établit un rapport de similitude entre un fait, une situation, une notion et un autre fait, une autre situation, une autre notion, ou bien il confronte des propriétés ou des conséquences entre elles. C'est un travail de complémentation et d'illustration des définitions. La formule de R3 est : <x est en rapport à y> ; <x s'oppose à y>.
Exemple : dans le §168 de l'HyperCB, la notion de « vie », en tant que phénomène, est associée, ou assimilée, à celle de « phénomènes physico-chimiques », selon un quasi rapport d'identité : « Je me propose donc d'établir que la science des phénomènes de la vie ne peut pas avoir d'autres bases que la science des phénomènes des corps bruts, et qu'il n'y a sous ce rapport aucune différence entre les principes des sciences biologiques et ceux des sciences physico-chimiques. En effet, ainsi que nous l'avons dit précédemment, le but que se propose la méthode expérimentale est le même partout ; il consiste à rattacher par l'expérience les phénomènes naturels à leurs conditions d'existence ou à leurs causes prochaines. En biologie, ces conditions étant connues, le physiologiste pourra diriger la manifestation des phénomènes de la vie comme le physicien et le chimiste dirigent les phénomènes naturels dont ils ont découvert les lois ; mais pour cela l'expérimentateur n'agira pas sur la vie. »


Enfin, la légitimation des arguments construits et illustrés dans le texte prend forme et autorité dans ce qu'ils permettent d'observer et d'établir comme développements et conséquences. Ce sont les relations de « type 4 » (relations R4 de développement/restriction) dont la formule est : <x donne> ; <x entraîne> ; <x induit>.
Exemple : dans le §239 de l'« HyperCB », la notion de « médecine » a pour corrélat immédiat celle de « méthode expérimentale », en tant que celle-ci doit impérativement intervenir dans la sorte de recherche médicale promue par CB — la conséquence d'une nouvelle conception de la médecine est donc d'y appliquer la méthode expérimentale : « Mais ce qui distinguera la médecine expérimentale moderne, ce sera d'être fondée surtout sur la connaissance du milieu intérieur dans lequel viennent agir les influences normales et morbides ainsi que les influences médicamenteuses. Mais comment connaître ce milieu intérieur de l'organisme si complexe chez l'homme et chez les animaux supérieurs, si ce n'est en y descendant en quelque sorte et en y pénétrant au moyen de l'expérimentation appliquée aux corps vivants ? Ce qui veut dire que, pour analyser les phénomènes de la vie, il faut nécessairement pénétrer dans les organismes vivants à l'aide des procédés de vivisection. »


2.1.b — Dans un second temps, l'hypertextualisation de ce matériau devrait alors fournir les outils de lecture qui permettent de parcourir ces différentes notions en suivant les logiques de leur connexions et en donnant accès aux extraits où ces notions se trouvent introduites et discutées.

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Dans le prototype « HyperCB » que nous présentons ci-après (cf. §3) nous nous sommes limités au traitement d'une nombre restreint de notions et de paragraphes. Ce choix d'une hypertextualisation partielle des analyses du texte de CB, qui ont été effectuées exhaustivement par ailleurs (cf. projet COLIS-CB accessible à l'adresse http://lcp.damesme.cnrs.fr/claude-bernard), a trois principaux motifs. D'une part, il ne s'agit ici que d'un prototype destiné à l'évaluation d'une certaine architecture fonctionnelle ; autrement dit, seuls les principes de fonctionnement nous intéressent. D'autre part, des contraintes ergonomiques nous obligent à sélectionner un nombre restreint de paragraphes exemplificateurs des notions et de leurs relations. Enfin, et ce point fera l'objet de travaux à venir, on peut se demander si un hypertexte partiel ne constitue pas une « bonne » modalité d'accès à un hypertexte de taille importantes où les risques de « noyade » et de « divagation » sont toujours importants. Cela introduit aux problème des critères (notamment : taille minimale et sélection d'extraits) de représentativité du corpus entier par le sous-corpus supposé en constituer un repérage.

L'hypertextualisation envisagée à ce premier stade prend donc la forme d'un modèle « à deux couches » (Nanard 1994 ; Simoni et Fluhr 1997) : une couche documentaire « de base » (ici, les extraits de texte ou paragraphes) et une couche conceptuelle de « niveau supérieur » (ici le système des notions) qui qualifie la couche de base et contient les informations nécessaires à une navigation raisonnée dans les données que consigne cette couche. La couche de qualification (ou « conceptuelle ») est structurée en réseau, c'est-à-dire comme une ensemble de « noeuds » (relatifs aux concepts ou aux notions) entretenant diverses connexions (les « liens »). Les unités qualifiantes de la couche supérieure (concepts ou notions) et les unités textuelles de la couche de base (paragraphes) entretiennent une relation dite d'« ancrage ».





Dans ses principes généraux, l'hypertextualisation du texte de CB à travers ses développements notionnels (cf. supra) semble donc aller de soi. Mais lorsqu'il s'agit de construire effectivement l'« HyperCB », un certain nombre de problèmes apparaissent, dont la résolution exigera de remettre en question cette modélisation « à deux couches » (cf. §3.2).



2.2 — Choisissant donc, comme point de départ, la structure d'un modèle « à deux couches », et s'intéressant aux composantes structurelles élémentaires de l'« HyperCB », à savoir les noeuds et les liens, il tombe sous le sens qu'à chaque notion doit correspondre un noeud et que de ce noeud partent (i) des liens (praticables) vers d'autres notions qui lui sont apparentées et (ii) des liens (d'ancrage) vers les paragraphes qui exemplifient cette notion.



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La « couche notionnelle » se présente donc comme un système à trois dimensions (i, j, k) de la forme : Ni (Rj) Nijk (où j = 1 à 4 et k = 1, 2...). Par exemple la notion anatomie (Ni) est en relation de composition (R2) avec médecine (Ni21) et physiologie (Ni22) et en relation d'association (R3) avec les notions vie (Ni31) et expérience (Ni32). A cette couche notionnelle on adjoint alors son pendant opératoire, à savoir un appareil de traitement permettant de formuler des requêtes suivant les trois paramètres (i, j, k) — par exemple : pour j donné (c'est-à-dire pour un type de relation Rj donné) quels sont les i et les k (c'est-à-dire les Ni et les Nijk) tels que Nijk, ou encore : pour i et j donnés (c'est-à-dire pour Ni et Rj donnés) quels sont les Nijk ? etc.

Dans cette configuration d'un « modèle à deux couches », chaque noeud du réseau notionnel peut être considéré suivant deux points de vue : soit, comme élément d'un système relationnel donnant lieu à des traitements automatiques (essentiellement : accès par requêtes et navigation de proche en proche suivant le système de liens), soit, dans son rapport aux paragraphes qu'il qualifie. Dans ce contexte organisationnel, les navigations dans l'hypertexte s'organisent donc selon deux dimensions : une dimension opératoire qui engage les noeuds et leurs relations mutuelles, et une dimension d'ancrage qui engage les rapports des noeuds aux paragraphes enregistrés.

Dans une problématique de recherche d'information, où il s'agit essentiellement d'atteindre efficacement certaines données, les rapports d'ancrage sont pensés comme des « voies terminales ». En effet, dans cette optique, les noeuds et leurs relations constituent un système de qualification des documents dans le cadre opératoire duquel des processus exploratoires automatisés peuvent être mis en oeuvre. Au terme des traitements accomplis dans le système de qualification, et qui ont donc pour but de localiser les noeuds censés renvoyer à des données pertinentes, l'étape ultime consistera alors à accéder, via le lien d'ancrage, aux documents enregistrés.

La dimension de l'hypertextualité, comme composante dynamique supplémentaire, apparaît lorsque le (ou les) document extrait n'est plus considéré comme l'aboutissement des actions engagées, mais comme une simple étape dans un parcours de texte à texte. Dans cette optique élargie, le mouvement descendant du noeud vers le texte se prolonge alors par un mouvement complémentaire qui ouvre sur d'autres données textuelles (dans notre cas, des paragraphes).

Aussi, dans le contexte problématique de l'hypertextualité, l'espace des navigations comporte a priori deux dimensions irréductibles : (i) la dimension du réseau de qualification où les étapes des parcours de lecture sont les notions (celles-ci pouvant être atteintes suivant des procédures automatiques : par exemple listes ou recherche multicritères) et (ii) la dimension des renvois intertextuels, c'est-à-dire la dimension des connexions établies directement entre textes ou entre paragraphes et qui conditionne des navigations de texte à texte.

Ce qui distingue essentiellement la première dimension de la seconde, c'est son optique qualifiante et calculatoire : le système des noeuds est censé fournir une description opératoire et adéquate (ceci supposant d'ailleurs cela) de l'ensemble des documents qu'il indexe. Et peu importe suivant quel procédé (extraction de mots clés par analyse statistique ou probabiliste, ou encore assignation de descripteurs par indexation manuelle) les documents sont caractérisés, il s'agit toujours d'en produire une représentation conforme dans un système de propriétés et de relations univoques et susceptible de faire l'objet d'un traitement automatisé. A l'inverse, les liens entre paragraphes ne participent pas d'un système de qualifications global et réglé : la seule information systématique que délivre un lien est l'adresse d'un texte auquel il renvoie. Plus précisément  : alors que dans le réseau de qualifications, les connexions entre noeuds ont des types (par exemple : relation de développement, relation « est un »...) et des propriétés (par exemple : antisymétrie, fermetures...) bien définis (i) qui confèrent aux noeuds des identités structurales élaborées (par exemple N1 est en relation R1 et R2 avec N2, N3 et N4) et (ii) qui s'intègnent en un système global où chaque lien participe de l'identité structurale de chaque noeud, dans le réseau de liens hypertextuels les choses vont tout autrement : le contenu (typage) des liens est purement local : c'est dans chaque texte en particulier que le contenu du lien et la nature de son renvoi sont exposés, sans que l'ensemble de ces spécifications forment nécessairement un système cohérent. Aussi, le seul caractère de systématicité qui réside dans les liens hypertextuels est celui de la pure dynamicité : ce que l'on retrouve de façon régulière dans chaque lien hypertextuel, et qui se laisse intégrer en système, se borne à une pure indication de passage vers un autre texte. Autrement dit, dans le réseau des liens hypertextuels, la seule identité structurale est une identité de circulation.



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C'est cette structure opératoire à deux dimensions que l'on trouve sur la toile : des moteurs de recherche (calcul sur les traits qualifiants) donnent accès à des données, et des liens « hypertextuels » assurent le passage entre les différentes données. On observera à ce titre, et pour appuyer les précédentes considérations, que les liens hypertextuels sont susceptibles d'être considérés comme des données textuelles dans la mesure où ils peuvent être pris en charge par le système de qualification des documents. C'est le cas du moteur Google(marque déposée) qui construit une représentation pondérée des documents en tenant compte du nombre de renvois hypertextuels vers chaque document.

Il s'ensuit que la navigation hypertextuelle, en tant qu'elle implique la seconde dimension dynamique, suppose une activité de lecture et d'interprétation : ce n'est qu'après avoir pris connaissance du contenu d'un document atteint que l'usager peut raisonnablement décider de prolonger son parcours en activant tel ou tel lien référencé dans le texte. Autrement dit, alors que les parcours dans le réseau des noeuds peuvent être effectués sans avoir connaissance des textes mêmes : en prenant appui sur les seules informations qualifiantes, les parcours suivant les liens hypertextuels, pour autant qu'il ne s'agit pas d'une activité aveugle, supposent le moment préalable d'une assimilation du contenu textuel. En effet 2, c'est dans le texte que se trouve inscrite la signification du renvoi hypertextuel qui détermine la décision de prolonger la lecture vers tel ou tel document.

Etant donnée cette architecture à deux dimensions dynamiques, toute la difficulté va alors consister à jeter des ponts entre les processus de lecture élaborés suivant chaque dimension et qui, autrement, se refermeraient sur eux-mêmes.

En effet, dès lors que l'on bascule de la dimension du réseau qualifiant et opératoire à la dimension du texte, on passe d'une activité d'exploration à une activité d'interprétation, laquelle activité d'interprétation vise une requalification (généralement implicite) du texte en des termes dont rien n'assure qu'ils relèvent du cadre descriptif du réseau. C'est que le texte, tel qu'il se donne en lui-même au lecteur n'est pas nécessairement congruent au texte tel qu'il se donne à travers la grille interprétative des qualifications fournies par l'hypertexte. Dans le premier cas, les parcours de lecture suivent la linéarité du texte et s'articulent aux moments des interprétations sans cesses renouvelées tandis que le parcours hypertextuel est soumis au système de qualifications qui est le reflet d'une interprétation donnée.

Il s'ensuit que, passée l'étape de la lecture, le système de qualification du réseau risque d'apparaître inapproprié, partant générateur de « bruit » — ce qui incite alors à ne plus en faire usage et à cloisonner l'activité de lecture aux seuls liens hypertextuels. Inversement, lorsque les documents sont atteints par des processus de recherche opérant sur les qualifications du réseau (par exemple mots clés), l'appareil fournit « en sortie » une liste de données hiérarchisée sur la base de leur pertinence calculée. Partant, l'usager, prenant connaissance des données ainsi produites, se trouve alors impliqué dans une logique de discrimination qui consiste, à travers l'évaluation critique des documents examinés, à juger de la bonne formulation de sa requête dans les termes du système de qualification et à envisager son amélioration en vue d'obtenir des résultats meilleurs.

Le prototype « HyperCB » a été élaboré en vue d'éviter le cloisonnement des pratiques d'investigation textuelle qui prennent appui sur le réseau ou sur les liens hypertextuels. En d'autres termes, il s'est agi de constituer un réseau de qualification — un réseau notionnel — compatible avec les pratiques interprétatives dont les données textuelles vont être l'objet.



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A cette fin, le principe de construction d'« HyperCB » a consisté (i) à faire le choix d'une orientation interprétative (en lecture), (cf. § suivant) puis à définir un système de qualifications (ii) qui rende compte des textes « hypertextualisés » suivant l'orientation interprétative adoptée et (iii) tel que ces qualifications, outre d'indexer les paragraphes, constituent des étapes des différents parcours de lecture que l'on peut effectuer justement suivant le mode d'interprétation choisie. Ainsi, les termes du système de qualification se trouvent investis d'une double fonction : d'une part, comme dans un réseau de qualification usuel, ils permettent d'atteindre les fragments textuels qu'ils indexent, et, d'autre part, cette fois comme liens hypertextuels, ils orientent les accès à d'autres textes selon les parcours interprétatifs choisis.

Pratiquement, pour ce qui est de (i), nous avons donc pris le parti (cf. §2.1.a) d'approcher le texte de CB du point de vue des élaborations notionnelles qui s'y réalisent. Concernant le point (ii), le système de qualification approprié, suivant la grille duquel les unités textuelles sont accessibles, est donc un système de « notions » qui indexe les fragments textuels où ces notions sont discutées (le plus souvent isolément). Enfin, concernant (iii), pour connecter la dimension de la couche de connaissances (système de qualification) et le tissu des liens hypertextuels (système de navigation), donc pour conjoindre deux pratiques d'investigation hétérogènes (cf. supra), la solution la plus naturelle a consisté à ramener à un seul et même réseau (i) le système des relations entre notions de la première couche et (ii) le système des liens hypertextuels. Aussi a-t-il fallu établir entre les notions un système de liens qui, d'une part, qualifie les notions relativement les unes aux autres (dimension du réseau) et, d'autre part, structure les parcours de lecture en termes de travail d'élaboration notionnelle. Pratiquement, cela revient à « plonger » (partiellement) le système des relations du réseau de qualification dans la couche « document », et ainsi à conférer aux relations entre notions — qui relèvent, comme on a vu, généralement du seul réseau de qualification — un statut de lien hypertextuel.

Nous présentons maintenant le détail de cette architecture hypertextuelle.

 

3 — Le prototype « HyperCB »

Dans une première partie (§3.1), on présentera le fonctionnement de l'hypertexte, puis (§3.2) on discutera les options architecturales choisies pour intégrer les dimensions du réseau et des liens hypertextuels (cf. §2).

3.1 - Après avoir activé la commande de sortie de la page d'accueil, le lecteur entre dans l'hypertexte et se voit proposer au menu principal (fig. 1) deux niveaux de lecture (plus une voie de sortie : File/Quit) : le niveau du texte (texte) et le niveau des notions (notions). On examinera d'abord le niveau des notions, dont on verra par la suite comment il est mis en connexion avec celui du texte.

 
 

Figure 1




AS/SA nº 11-12, p.56



 Ayant activé la commande « Notions » du menu principal, le lecteur sélectionne une notion dans le menu déroulant des notions traitées dans le texte de CB (liste incomplète dans le prototype ici présenté), par exemple « Anatomie ». Cette action a pour effet de le renvoyer à la page principale de la dite notion, à savoir (cf. fig. 2) :

 
 

 Figure 2


 

Sur cette page, comme sur les suivantes, et conformément à un principe d'économie ergonomique qui exige une homogénéité fonctionnelle des indices visuels, toutes les données « activables » sont en bleu (e.g. les notions associées physiologie, médecine... et les indicateurs de paragraphe §255, §203...), et les informations sur l'identité de la page en cours sont en rouge (ici : « ANATOMIE »).

Sur cette page consacrée, donc, à la notion d'anatomie, trois sortes d'informations afférentes à la notion examinée (anatomie) sont disponibles. C'est sur ces informations que le lecteur va engager (ou prolonger) son exploration de l'hypertexte et articuler sa navigation.

La première information porte sur les différentes notions qui entretiennent une relation avec anatomie : ces notions apparaissent (en bleu) sur des arcs de cercle (jaunes) centrés sur la notion principale (anatomie). La seconde information concerne les relations que anatomie engage avec d'autres notions : ainsi on observe que les relations de définition, de composition et d'association figurent en bleu, ce qui signifie qu'on peut les activer pour préciser lesquelles des notions présentées contractent ce type de rapport avec anatomie, tandis que la relation de développement est en noir, ce qui indique donc qu'aucune notion n'engage de rapport de « développement » avec anatomie.



AS/SA nº 11-12, p.57



Cette page contient aussi une sélection des paragraphes qui exemplifient la notion discutée. Chaque paragraphe est représenté par son numéro et par l'amorce de son texte. Lorsqu'on clique sur un numéro de paragraphe, on y accède dans son entier.

Si on clique sur la relation « Définition » (fig. 3) alors n'apparaissent plus que les numéros des paragraphes qui contiennent une définition que donne CB de la notion examinée. Par ailleurs, l'arc de cercle jaune dédié à la relation définition se trouve épaissi pour signaler quelle est la relation actuellement examinée.

 
 

Figure 3


 

On observera aussi qu'à ce moment la notion (anatomie) apparaît en bleu, ce qui indique qu'on peut « agir » sur elle pour retourner à sa page principale — de même que l'on peut cliquer sur les autres données présentées en bleu, par exemple pour accéder aux notions en relation de composition ou pour « ouvrir » le paragraphe 259.

Ainsi, si l'on active la relation d'association, on obtient la configuration suivante (fig. 4) :

 
 

Figure 4




AS/SA nº 11-12, p.58



Sur cette page, on voit que ce sont les notions vie et expérience qui sont en relation d'association avec anatomie, et que les paragraphes 256 et 257 contiennent des passages illustrant le traitement notionnel d'anatomie (la notion principale) dans sa relation (ici d'association) avec vie ou expérience.

Reste alors à savoir lequel (ou lesquels) de ces paragraphes exemplifie la relation (ici d'association) de la notion principale (anatomie) à une des notions qui lui est « associée ». Pour ce faire, il suffit d'activer la notion choisie (fig. 5).

 
 

Figure 5


 

En cliquant sur expérience, par exemple, on voit apparaître en « entouré » le numéro du paragraphe pertinent. Si, en revanche, on porte l'attention sur vie, alors le système nous indique que les deux paragraphes 256 et 257 sont consacrés au traitement de la notion d'anatomie dans son association avec vie, ainsi (fig. 6) :

 
 

Figure 6




AS/SA nº 11-12, p.59



On peut alors atteindre le texte des paragraphes, simplement en cliquant sur le numéro choisi — par exemple : le paragraphe 256, dont la mention apparaît alors en rouge au centre gauche de la page (fig. 7).

Apparaissent aussi « autour » du numéro de paragraphe, la liste des notions qui y sont traitées et par le biais desquelles, par l'effet d'un simple clic, on peut accéder aux pages qui leur sont consacrées.

 
 

Figure 7


 

Ainsi, si l'on clique sur « Déduction », on est conduit à la page (fig. 8) :

 
 

Figure 8


   AS/SA nº 11-12, p.60


Examinons maintenant les accès au texte intégral.

Il suffit de sélectionner la commande « Texte » dans le menu principal. Alors le texte apparaît, que l'on peut faire défiler dans une fenêtre avec ascenseur (fig. 9).

 
 

Figure 9


 

Deux types de recherche par mot clé peuvent maintenant être envisagées. Soit, en considérant le mot clé comme une « forme de mot » du texte, soit en le considérant comme un terme afférent au système des notions. Dans le premier cas on active le bouton « Recherche dans Texte » et on remplit le formulaire de requête avec le mot choisi. Dans le second cas, on active le bouton « Recherche dans Texte et Notions » et on remplit de même un formulaire de requête. Dans ce second cas, le système donne en réponse la liste de pages du texte où le mot est présent (fig. 10) ainsi que les numéros des paragraphes où des notions sont « travaillées » en présence de ce mot (fig. 11). Il est ainsi possible d'élaborer des stratégies de lecture « jouant » des deux niveaux de l'hypertexte : par accès aux données textuelles (fig. 10) ou aux informations notionnelles (fig. 11) — ce qui nous conduit alors naturellement à revenir sur les principes de cette architecture fonctionnelle.

 
 

Figure 10




AS/SA nº 11-12, p.61



 
 

Figure 11


 

3.2 — Discussion

Notre objectif, dans cette étude, était d'apporter une solution au problème du « cloisonnement » des deux strates de lecture hypertextuelle : la strate du réseau notionnel et celle, textuelle, des paragraphes qui, généralement, sont connectés par des liens « hypertextuels ». On a en effet observé (cf. §2.2) que le système des notions et le système des textes interreliés relèvent de principes distincts. Le réseau notionnel constitue un système de qualifications consistant et global, par la structure calculatoire duquel il est possible d'avoir accès à des documents répondant à des critères de recherche précis. A l'inverse, le système de paragraphes interreliés ne constitue qu'un réseau de circulation (nature dynamique des liens) où chaque unité est appréhendée localement (comme carrefour de plusieurs chemins de lecture). Alors que le réseau des notions relève d'un logique calculatoire impliquant des propriétés explicites, le système des paragraphes relève pour sa part d'un logique interprétative et implicite. Ainsi, comme on a vu, rien n'assure la conformité fonctionnelle des deux strates hypertextuelles — ce qui met en péril la consistance fonctionnelle de l'hypertexte. Un autre risque est donc celui du cloisonnement des parcours de lecture. Car, la raison d'être du système notionnel est d'apporter un éclairage à caractère opératoire sur les données textuelles, qui, en contrepartie naturelle, exemplifient ces notions et en délivrent la teneur (en les corrélant aux faits ou aux situations qu'elles qualifient). De plus, on doit reconnaître qu'il est absurde de penser le système des notions sans lui attacher celui des paragraphes qui les « nourrit ». Or le hiatus structurel entre ces deux strates a pour effet d'inciter à des circulations dans le système des notions sans que les parcours accomplis ne s'alimentent des données du système de paragraphes. Et inversement, les circulations suivant le seul réseau des liens hypertextuels (entre paragraphes), comme elles ne disposent d'aucun système de repérage qui puisse en assurer la consistance, courent un risque accru de « noyade » ou de « divagation ».



AS/SA nº 11-12, p.62



Aussi, pour « remplir » les notions et « donner repère » aux paragraphes, il convient de réaliser une connexion entre ces deux strates de la lecture hypertextuelle. Pour ce faire, nous avons choisi une architecture fonctionnelle où les circulations de notion à notion, qui risquent donc de produire un parcours mécanique et vide, doivent transiter par les données des paragraphes exemplificateurs. Ce faisant, on conjugue la dimension opératoire, explicite et déterminée du système des notions avec la dimension interprétative et indéterminée de l'acte de lecture des paragraphes. Il en résulte, c'est du moins l'objectif espéré, des navigations hypertextuelles libres mais cohérentes du point de vue des perspectives interprétatives que l'hypertexte est censé instancier et donner à lire.

Pratiquement, nous avons procédé comme suit :

Lorsque le lecteur, après avoir sélectionné une notion dans le menu « Notions », décide d'accéder à une nouvelle notion, il est « forcé » de quitter le niveau du réseau notionnel pour transiter par celui des paragraphes. Il se trouve en effet que dans la page principale d'une notion, anatomie par exemple (fig. 2), les notions en relation avec anatomie (à savoir physiologie, médecine...) qui apparaissent (en bleu) sur les arcs de cercle (jaunes) ne donnent pas directement accès à leur page principale mais, lorsqu'on les active, font apparaître (i) le type de relation qu'elles contractent avec la notion principale (ici anatomie) ainsi que (ii) les autres notions qui contractent cette même relation. Par exemple, si sur la page anatomie on clique sur « Vie » alors apparaît l'indication (fig. 4) que vie et expérience sont en relation d'association avec anatomie, et que les paragraphes qui contiennent les motifs de cette association sont les paragraphes 256 et 257.

A la suite de quoi, le lecteur peut soit choisir d'examiner la notion du point de vue d'autres relations (en cliquant sur « Définition » ou « Composition » par exemple), soit décider d'aller vers une notion associée, par exemple expérience. Dans ce cas, comme on l'a vu (cf. §3.1), en cliquant sur « Expérience » il est renvoyé au paragraphe 256 (fig. 5), et ce n'est que lorsqu'il aura affiché le texte du §256 (fig. 7) que lui seront proposées les notions (en bleu) aux pages principales desquelles il pourra alors accéder. Ces notions sont celles qui sont traitées dans le texte du paragraphe à l'écran (ici §256) et, pour prolonger sa lecture, le lecteur devra donc prendre connaissance du texte en vue de sélectionner la notion qui lui semble la plus pertinente dans son projet d'investigation textuelle. Ceci fait, en cliquant sur une notion (par exemple « Vivisection ») le lecteur retournera au niveau du réseau des notions où il trouvera les informations organisées (notions et relations entre notions) qui lui permettent de se repérer dans l'espace de l'hypertexte et de poursuivre son investigation. Et cette navigation, dans ses principes, est donc censée conjuguer (i) des contraintes rationnelles sur les parcours en tant qu'ils sont soumis au système des notions et (ii) une liberté qui s'exprime dans les interprétations des paragraphes proposés en lecture en tant que ces interprétations déterminent le choix des notions par lesquelles prolonger l'exploration de l'hypertexte.

 

 

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1. Citons par exemple Bernard Stiegler (1994, p. 26) qui souligne le « caractère dynamique des supports numériques » ou J.-L. Lebrave (1994, p. 12) qui définit l'hypertexte « comme un réseau dynamique doté des qualités suivantes : non linéarité, non hiérarchie, granularité, connectivité, variabilité » ou encore Yves Jeanneret (1997, p. 537-538) : « le texte porté par les dispositifs électroniques et informatiques [est] labile, dynamique et masqué [...] il permet la manipulation directe de données évolutives ».

2. Comme y insiste J.-F. Rouet (1993), « du point de vue du processus de lecture, la principale différence entre hypertexte et texte imprimé est que le lecteur doit s'interrompre après chaque passage de texte pour sélectionner le passage suivant. Ce choix repose sur une bonne compréhension du précédent passage lu, ainsi que sur une interprétation correcte des "liens" ou relations entre passages ».












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