Le doublement d'un énoncé narratif
dans l'épopée médiévale russe et dans le roman courtois français

Ekatérina AVERIANOVA
Université de Tioumen - Université-Stendhal-III de Grenoble








L'article présent est consacré à la méthodologie de l'étude des répétitions. Selon George Duhamel, «Si le génie français se montre vétilleux sur la répétition des termes, c'est d'abord qu'il redoute beaucoup l'inutile répétition des idées». Je suppose que la répétition des éléments de structure dans l'épopée russe aussi que dans le roman courtois français sert à exprimer des idées différentes.

L'objet de l'article est d'expliquer le doublement d'un énoncé narratif dans la chanson épique russe «Dobrynia et le Dragon» et dans le roman de Chrétien de Troyes «Yvain ou Le chevalier au Lion». L'étude des textes se fait dans le cadre de l'Ecole sémiotique de Paris.

Notre approche se base sur la théorie trifonctionnelle du système social formulée dans des ouvrages de Georges Dumézil qui distingue trois types de l'activité sociale ou trois «fonctions»:

«par-delà les prêtres, les guerriers et les producteurs, et plus essentiellement qu'eux, s'articulent les «fonctions» hiérarchisées de souveraineté magique et juridique, de force physique et principalement guerrière, d'abondance tranquille et féconde» (Dumézil 1995: 46).



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Nous nous efforcerons dans l'article présent de définir l'influence de diverses Objets de valeur fonctionnels sur la structure narrative.

Selon notre hypothèse, la répétition d'un énoncé narratif ou d'une fonction proppienne du type «Combat» — «Victoire» ou «Mariage» est dûe au statut fonctionnel du Sujet et au statut fonctionnel de l'Objet de valeur auquel le Sujet tend.

Envisageons la chanson épique du cycle de Kiev «Dobrynia et le Dragon». La narration commence par l'interdiction prononcée par la mère du Sujet 1 (Dobrynia):
«Eh toi, mon chou Dobrynia fils Nikitinitch!

Ne vas pas sur la montagne sorotchinskaïa,

Ne foule pas les petitsdragons,

Ne viens en aide aux captifs russes,

Ne te baigne pas dans la petite rivière Poutchaï,

Cette rivière-là est féroce,

La rivière est violente, fâchée:

Sous le premier filet il y a du feu qui fouette,

Sous l'autre filet il y a des étincelles qui tombent,

Sous le troisième filet il y a de la fumée qui crache de grosses bouffées,

Il y a de la fumée qui crache des bouffées avec de la flamme».


Si dans le conte de fées le Héros, représentant de la troisième fonction, viole l'interdiction par mégarde, par hasard, les Héros des chansons épiques russes, en tant que représentants de la fonction guerrière, comprennent l'interdiction comme une manipulation (en particulier, il s'agit de l'intimidation) et la transgressent consiemment.

Donc, le Sujet 1 (Dobrynia) viole l'interdiction de sa mère et va sur la montagne sorotchinskaia, foule les petits dragons et vient en aide aux captifs russes. L'anti-Sujet 1 (le Dargon) apparaît et intimide le Sujet 1:
«Et toi, jeune Dobrunia fils Nikitinitch!

Si je veux maintenant — je dévorerai Dobrynuchka entier,

Si je veux — je prendrai Dobrynuchka dans mes trompes,

Si je veux — je ferai Dobrynuchka prisonnier»( ibid.).


Le Sujet 1 entre en combat avec l'anti-Sujet 1 et vainc. L'anti-Sujet 1 demande grâce et propose un contrat:
«Eh toi, mon chou Dobrynia fils Nikitinitch!

Sois, Dobrynuchka, mon frère aîné,

Je serai ta soeur cadette,

Faisons un grand serment:

Toi — de ne pas aller sur la montagne sorotchinskaïa,

De ne pas fouler ici les petits dragons,

De ne pas sauver les captifs russes,

Et moi, — je serai ta s?ur cadette, -

- De ne pas aller en sainte Russie,

De ne pas captiver de Russes,

De ne pas porter le peuple chrétien»( ibid.).




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Ainsi, l'anti-Sujet 1 tente le Sujet 1, en lui proposant un contrat bilatéral, c'est à dire les Objets de valeur positifs «services duDragon» et «refus de captiver des Russes» en échange des valeurs négatives «observation de l'interdiction de s'approcher de la montagne sorotchinskaïa», «vie des petits dragons» et «refus d'aider les captifs russes». Le manipulateur est intimidé — il est sous la menace de mort (un Objet négatif), toutefois il manipule le Sujet 1 comme un plus fort, sur la modalité du pouvoir, en imposant trois interdictions. Le Sujet 1 succombe à la tentation et laisse partir l'anti-Sujet 1.

Celui-ci viole tout de suite le contrat et ravit l'Ojet 1 — la fille du prince Vladimir Zabava Poutiatitchna. Pendant un festin le prince Vladimir s'adresse au guerrier célèbre Aliocha Lévontiévitch, en demandant si ce dernier peut sauver la princesse. Le guerrier indique en réponse Dobrynia comme un frère de baptême de l'anti-Sujet 1 qui peut sauver la princesse sans combat. Alors le prince ordonne:
«Eh toi, mon chou Dobrynia fils Nikitinitch!

Prends vite Zabava fille Poutiatitchna

De cette caverne-là de dragon.

Si tu ne trouve pas Zabava fille Poutiatitchna,

J'ordonnerai, Dobrynia, de te couper la tête( ibid.).


Plusieurs chercheurs notent la mauvaise volonté du Sujet 1 d'exécuter l'ordre du prince, sa tristesse, son angoisse. Dans cette variante de la chanson le narrateur explique un tel comportement par le manque d'un cheval et d'une lance, c'est à dire des Objets de valeurs d'usage. La mère conseille à Dobrynia de prendre un vieux cheval du père et lui transmet une cravache magique pour fouetter le cheval et lui apprend une formule magique.

Le Sujet 1 se rend vers la montagne sorotchinskaïa et foule les petits dragons. Ceux-ci, l'anti-Sujet collectif 2, rongent les jambes du cheval qui s'arrête. Alors Dobrynia suit la recommandation maternelle et fouette le cheval par la cravache. Le Sujet 2 (le cheval), aide magique du Sujet 1, foule tous les petits dragons et libère les prisonnniers russes. Le combat préalable entre le Sujet 2 et l'anti-Sujet 2 se solde par la victoire du cheval.

Signalons que le Destinateur immanent du Sujet 1 présumait que ce dernier sauverait l'Objet 1 sans combat, mais nous voyons que le Sujet 1, en réponse à la violation du contrat par l'anti-Sujet 1, viole aussi le contrat de sa part et provoque sa s?ur ancienne de baptême au combat.

L'anti-Sujet 1 apparaît et reproche au Sujet 1 la transgression du contrat, c'est à dire la violation de l'interdiction de s'approcher de la montagne sorotchinskaïa et de tuer les petits dragons. Le Sujet 1 résiste à la manipulation et accuse à son tour l'anti-Sujet 1 d'avoir violé le premier le contrat et exige la livraison de la princesse sans combat. Les adversaires se battent trois jours, et le Sujet 1 a déjà l'intention de partir, mais il entend une voix du ciel qui lui ordonne de se battre encore trois heures. Le Sujet 1 vainc l'anti-Sujet 1 grâce à l'ordre du Destinateur transcendant. Puis le Sujet 1 ne peut pas quitter le lieu du combat en restant dans le sang de l'anti-Sujet 1 que la «petite terre» («matouchka syra zemlia») ne peut pas prendre. Et de nouveau le Destinateur transcendant lui prescrit de frapper la terre avec sa lance. La terre s'écarte et prend le sang, et le Sujet 1 descend de cheval et va chercher les captifs russes. Il sauve plusieurs princes, rois et princesses. Dans la dernière caverne il trouve l'Objet de valeur 1 — la princesse Zabava Poutiatitchna. Le Sujet 1 laisse partir tous et emmène la princesse à Kiev. Le prince Vladimir et la société russe sont le Destinataire final du Sujet 1.

La pricesse tente le guerrier, en se lui proposant pour le mariage en qualité d'un Objet positif de la troisième fonction en reconnaissance de son salut. Le Sujet 1 refuse le contrat proposé:
«Et toi, jeune Zabava fille Potiatitchna!

Vous provenez de la lignée princière,

Moi, je suis chrétien2 :

Il est impossible de nous appeler «ami bien-aimé» (ibid.).




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Nous supposons qu'on peut expliquer le refus du Sujet 1 de l'Objet (l'Epouse) dans le cadre du schème trifonctionnel de G. Dumézil. D'après notre hypothèse, il est possible d'associer quelques genres avec les fonctions, notamment, le conte — avec la troisième fonction, l'épopée — avec la deuxième, et les vies de saints — avec la fonction supérieure. Par conséquent, il est permis de lier la narration de ces genres avec la conjonction obligatoire avec la valeur de base.

La chanson épique présente parle d'un représentant typique de la fonction guerrière, pour qui l'Epouse n'est pas un Objet de valeur de base, c'est pourquoi la chanson ne se solde pas par le mariage comme le conte, mais par la conjonction du Héros avec l'Honneur et la Gloire. On peut définir le programme narratif du Sujet 1 comme la Restauration. Le prince et la société russe sont le Destinataire immanent de ce programme.

A.N. Robinson interprète la structure binaire de la chanson épique étudiée par la bicroyance (la coexistence des éléments du paganisme et du christianisme) qui avait été propre à la société de l'ancienne Russie (Robinson 1973: 180). D'après le chercheur, les vainqueurs de Dragons du type archaïque (il s'agit des premiers exploits de Beowulf, de Siegfried, de Sanassar, de Bagdassar, de Perséé) combattent de leur propre chef. Le héros et l'ennemi sont homogènes spirituellement et dépendent peu de la sociéte. Plus tard, après la formation des Etats et la diffusion de la chrétienté, on commence à voir dans le combat contre le dragon une lutte religieuse, nationale, vassale (ibid.). Selon A.N. Robinson, la supériorité du «service» sur la «crânerie» est à la base de la répétition de l'exploit du héros dans les limites d'une affabulation. L' apparition des forces de la contrainte extérieure au deuxième combat (le pouvoir du prince, l'autorité de la mère, la vois de Dieu) s'explique par les mêmes raisons (ibid.).

Sans contester l'opinion de A.N. Robinson, nous allons interpréter autrement la répétition de l'énoncé narratif «Combat». Dans le premier combat le Sujet 1 tend à l'Objet de valeur positif de troisième fonction «Vie», car l'anti-Sujet 1 l'intimide en menaçant de la valeur négative (la Mort). Après la première victoire le Sujet 1 devient la victime de la manipulation de la part de l'anti-Sujet 1, acceptant le contrat bilatéral, bien qu'il ait le droit au contrat unilatéral d'injonction. En résultat nous sommes en face d' l'acquisition de la valeur de la troisième fonction — de la Vie — et de l'anti-valeur de la première fonction — de la non-Liberté. Les objets de valeur de base de la deuxième fonction — l'Honneur et la Gloire comme la récompense du programme Restauration — ne sont pas acquis, donc, la répétition du combat ayant pour but la conjonction avec les valeurs de base est inévitable.

Dans le deuxième combat le Sujet 1 poursuit le programme narratif Restauration et sauve les représentants de sa communauté, c'est à dire il les conjoint avec les valeurs de la troisième fonction (la Vie) et de la première fonction (la Liberté), en obtenant lui-même l'Objet de valeur de la deuxième fonction — l'Honneur et la Gloire ou la reconnaissance de sa collectivité, son Destinataire final.

 

Le roman «Le chevalier au Lion», réputé comme le roman le mieux construit de Chrétien de Troyes, a fait l'objet de plusieurs analyses. D'après F. Dubost, le type narratif de ce roman rentre dans la catégorie des récits dramatiques simples et, à ce titre, s'apparente à la narration de type merveilleux (Dubost 1984: 196). Le sémioticien pense que la structure générale du roman repose sur la conjonction majeure qui s'établit entre Yvain et Laudine (ibid.).

Le Sujet 1 (Yvain) conquiert pendant l'intrigue et à la fin du roman une valeur de la troisième fonction — l'Epouse. D'après nous, la conjonction doublée avec l'Epouse doit se baser dans le roman courtois sur la conjonction avec une valeur de base (cf. le roman du même auteur «Erec et Enide»). Envisageons donc d'autres valeurs qui y figurent. Le roi Artus arrive séjourner une semaine avec sa cour dans le château d'Yvain. Le compagnon d'Yvain — Gauvain - essaie de persuader l'époux heureux de revenir à l'activité chevaleresque:



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«Comment? Serez-vous donc de ceux...

qui valent moins à cause de leurs femmes?

Par sainte Marie, honte à

celui qui se marie pour déchoir.

Celui qui a pour amie ou pour épouse

une belle dame doit s'améliorer,

et il n'est pas juste qu'elle continue à l'aimer

dès lors que sa valeur et sa renommée tarissent» (Yvain, 2484-2492).


Comme remarque F. Dubost, «le programme CHEVALERIE a ruiné le programme MARIAGE» (ibid.: 210). Puis le Sujet 1 termine son programme Chevalerie et rentre chez son épouse, et l'énoncé narratif Mariage se répète.

Définissons le statut des valeurs dans le roman. Il est évident que l'Objet de la deuxième fonction — l'Honneur et la Gloire — est un Objet de base. L'acquisition de l'Epouse est conditionnée par la valeur de base. Etant donné que le roman commence par la conjonction anticipée avec la valeur d'usage de la troisième fonction (l'Epouse), empêchant la conservation par le Sujet 1 de son statut chevaleresque et la conjonction avec la valeur de base, le programme Mariage s'interromp et ne double qu'après l'acquisition de la valeur de base.

L'analyse sémiotique de la chanson épique russe «Dobrynia et le Dragon» et du roman courtois «Le chevalier au Lion» nous a permis de faire les conclusions suivantes:

1. Le PN principal du chevalier étant égotiste, les PN d'usage — altruistes, le transitif se résout finalement en réflexif (ibid.). Dans les chansons épiques russes le réflexif se résout en transitif.

2. Il est rationnel pour l'analyse des textes de prendre en compte le statut fonctionnel du Héros, du genre et distinguer les Objets de valeur de base de ceux d'usage auxquels le Héros tend. Ainsi, nous avons révélé que la conjonction anticipée du Héros avec la valeur d'usage dans le cadre de l'énoncé narratif du type Combat-Victoire ou Mariage conditionne le doublement de cette structure au niveau des valeurs de base ou après la conjonction de base, en qualité d'une récompense.

 

Documents analysés

1. Byliny v dvoukh tomakh. T. I. — Moskva: Gossoudarstvennoïé Izdatelstvo Khoudogestvennoï litératoury, 1958. — 564 p.( Bylynes en deux tomes).

2. Crétien de Troyes. Le chevalier au Lion. Dans: Crétien de Troyes. Romans. Paris: La Pochothèque. P. 705-936.



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Bibliographie

Dubost F. «Le Chevalier au Lion». Le Moyen Age. Revue d'Histoire et de Philologie. 1984. T. XC. 1. P. 195-222.

2. Dumézil G. Mythe et Epopée I. II. III. - Paris.: Quarto Gallimard, 1995. — P.35-672.

3.Robinson, A.N. «O zakonomernostiakh razvitija vostotchoslavianskogo i iévropéïskogo épossa v rannéféodalnyï périod». Slavianskijé litératoury. VII mejdounarodnyï siezd slavistov. Varchava, avgoust 1973. Doklady sovietskoï délégatsii. - Moskva: Naouka, 1973. — P. 178-224. («Des régulatités du développement de l'épopée slave d'Est et de l'épopée européene pendant le haut Moyen Age»).











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