L'article présent est consacré à la
méthodologie de l'étude des
répétitions. Selon George Duhamel, «Si le
génie français se montre vétilleux sur
la répétition des termes, c'est d'abord qu'il
redoute beaucoup l'inutile répétition des
idées». Je suppose que la
répétition des éléments de
structure dans l'épopée russe aussi que dans
le roman courtois français sert à exprimer des
idées différentes.
L'objet de l'article est d'expliquer le doublement d'un
énoncé narratif dans la chanson épique
russe «Dobrynia et le Dragon» et dans le roman de
Chrétien de Troyes «Yvain ou Le chevalier au
Lion». L'étude des textes se fait dans le cadre
de l'Ecole sémiotique de Paris.
Notre approche se base sur la théorie
trifonctionnelle du système social formulée
dans des ouvrages de Georges Dumézil qui distingue
trois types de l'activité sociale ou trois
«fonctions»:
«par-delà les prêtres, les guerriers et
les producteurs, et plus essentiellement qu'eux,
s'articulent les «fonctions»
hiérarchisées de souveraineté magique
et juridique, de force physique et principalement
guerrière, d'abondance tranquille et
féconde» (Dumézil 1995: 46).
AS/SA nº 11-12,
p.134
Nous nous efforcerons dans l'article présent de
définir l'influence de diverses Objets de valeur
fonctionnels sur la structure narrative.
Selon notre hypothèse, la répétition
d'un énoncé narratif ou d'une fonction
proppienne du type «Combat» «Victoire»
ou «Mariage» est dûe au statut fonctionnel
du Sujet et au statut fonctionnel de l'Objet de valeur
auquel le Sujet tend.
Envisageons la chanson épique du cycle de Kiev
«Dobrynia et le Dragon». La narration commence par
l'interdiction prononcée par la mère du Sujet
1 (Dobrynia):
«Eh toi, mon chou Dobrynia fils
Nikitinitch!
Ne vas pas sur la montagne sorotchinskaïa,
Ne foule pas les petitsdragons,
Ne viens en aide aux captifs russes,
Ne te baigne pas dans la petite rivière
Poutchaï,
Cette rivière-là est féroce,
La rivière est violente, fâchée:
Sous le premier filet il y a du feu qui fouette,
Sous l'autre filet il y a des étincelles qui
tombent,
Sous le troisième filet il y a de la
fumée qui crache de grosses bouffées,
Il y a de la fumée qui crache des
bouffées avec de la flamme».
Si dans le conte de fées le Héros,
représentant de la troisième fonction, viole
l'interdiction par mégarde, par hasard, les
Héros des chansons épiques russes, en tant que
représentants de la fonction guerrière,
comprennent l'interdiction comme une manipulation (en
particulier, il s'agit de l'intimidation) et la
transgressent consiemment.
Donc, le Sujet 1 (Dobrynia) viole l'interdiction de sa
mère et va sur la montagne sorotchinskaia, foule les
petits dragons et vient en aide aux captifs russes.
L'anti-Sujet 1 (le Dargon) apparaît et intimide le
Sujet 1:
«Et toi, jeune Dobrunia fils Nikitinitch!
Si je veux maintenant je dévorerai
Dobrynuchka entier,
Si je veux je prendrai Dobrynuchka dans mes trompes,
Si je veux je ferai Dobrynuchka prisonnier»(
ibid.).
Le Sujet 1 entre en combat avec l'anti-Sujet 1 et vainc.
L'anti-Sujet 1 demande grâce et propose un contrat:
«Eh toi, mon chou Dobrynia fils
Nikitinitch!
Sois, Dobrynuchka, mon frère aîné,
Je serai ta soeur cadette,
Faisons un grand serment:
Toi de ne pas aller sur la montagne
sorotchinskaïa,
De ne pas fouler ici les petits dragons,
De ne pas sauver les captifs russes,
Et moi, je serai ta s?ur cadette, -
- De ne pas aller en sainte Russie,
De ne pas captiver de Russes,
De ne pas porter le peuple chrétien»(
ibid.).
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p.135
Ainsi, l'anti-Sujet 1 tente le Sujet 1, en lui proposant
un contrat bilatéral, c'est à dire les Objets
de valeur positifs «services duDragon» et
«refus de captiver des Russes» en échange
des valeurs négatives «observation de
l'interdiction de s'approcher de la montagne
sorotchinskaïa», «vie des petits
dragons» et «refus d'aider les captifs
russes». Le manipulateur est intimidé il est
sous la menace de mort (un Objet négatif), toutefois
il manipule le Sujet 1 comme un plus fort, sur la
modalité du pouvoir, en imposant trois interdictions.
Le Sujet 1 succombe à la tentation et laisse partir
l'anti-Sujet 1.
Celui-ci viole tout de suite le contrat et ravit l'Ojet 1
la fille du prince Vladimir Zabava Poutiatitchna. Pendant
un festin le prince Vladimir s'adresse au guerrier
célèbre Aliocha Lévontiévitch,
en demandant si ce dernier peut sauver la princesse. Le
guerrier indique en réponse Dobrynia comme un
frère de baptême de l'anti-Sujet 1 qui peut
sauver la princesse sans combat. Alors le prince ordonne:
«Eh toi, mon chou Dobrynia fils
Nikitinitch!
Prends vite Zabava fille Poutiatitchna
De cette caverne-là de dragon.
Si tu ne trouve pas Zabava fille Poutiatitchna,
J'ordonnerai, Dobrynia, de te couper la tête(
ibid.).
Plusieurs chercheurs notent la mauvaise volonté du
Sujet 1 d'exécuter l'ordre du prince, sa tristesse,
son angoisse. Dans cette variante de la chanson le narrateur
explique un tel comportement par le manque d'un cheval et
d'une lance, c'est à dire des Objets de valeurs
d'usage. La mère conseille à Dobrynia de
prendre un vieux cheval du père et lui transmet une
cravache magique pour fouetter le cheval et lui apprend une
formule magique.
Le Sujet 1 se rend vers la montagne sorotchinskaïa
et foule les petits dragons. Ceux-ci, l'anti-Sujet collectif
2, rongent les jambes du cheval qui s'arrête. Alors
Dobrynia suit la recommandation maternelle et fouette le
cheval par la cravache. Le Sujet 2 (le cheval), aide magique
du Sujet 1, foule tous les petits dragons et libère
les prisonnniers russes. Le combat préalable entre le
Sujet 2 et l'anti-Sujet 2 se solde par la victoire du
cheval.
Signalons que le Destinateur immanent du Sujet 1
présumait que ce dernier sauverait l'Objet 1 sans
combat, mais nous voyons que le Sujet 1, en réponse
à la violation du contrat par l'anti-Sujet 1, viole
aussi le contrat de sa part et provoque sa s?ur ancienne de
baptême au combat.
L'anti-Sujet 1 apparaît et reproche au Sujet 1 la
transgression du contrat, c'est à dire la violation
de l'interdiction de s'approcher de la montagne
sorotchinskaïa et de tuer les petits dragons. Le Sujet
1 résiste à la manipulation et accuse à
son tour l'anti-Sujet 1 d'avoir violé le premier le
contrat et exige la livraison de la princesse sans combat.
Les adversaires se battent trois jours, et le Sujet 1 a
déjà l'intention de partir, mais il entend une
voix du ciel qui lui ordonne de se battre encore trois
heures. Le Sujet 1 vainc l'anti-Sujet 1 grâce à
l'ordre du Destinateur transcendant. Puis le Sujet 1 ne peut
pas quitter le lieu du combat en restant dans le sang de
l'anti-Sujet 1 que la «petite terre»
(«matouchka syra zemlia») ne peut pas prendre. Et
de nouveau le Destinateur transcendant lui prescrit de
frapper la terre avec sa lance. La terre s'écarte et
prend le sang, et le Sujet 1 descend de cheval et va
chercher les captifs russes. Il sauve plusieurs princes,
rois et princesses. Dans la dernière caverne il
trouve l'Objet de valeur 1 la princesse Zabava
Poutiatitchna. Le Sujet 1 laisse partir tous et
emmène la princesse à Kiev. Le prince Vladimir
et la société russe sont le Destinataire final
du Sujet 1.
La pricesse tente le guerrier, en se lui proposant pour
le mariage en qualité d'un Objet positif de la
troisième fonction en reconnaissance de son salut. Le
Sujet 1 refuse le contrat proposé:
«Et toi, jeune Zabava fille Potiatitchna!
Vous provenez de la lignée princière,
Moi, je suis chrétien2 :
Il est impossible de nous appeler «ami
bien-aimé» (ibid.).
AS/SA nº 11-12,
p.136
Nous supposons qu'on peut expliquer le refus du Sujet 1
de l'Objet (l'Epouse) dans le cadre du schème
trifonctionnel de G. Dumézil. D'après notre
hypothèse, il est possible d'associer quelques genres
avec les fonctions, notamment, le conte avec la
troisième fonction, l'épopée avec la
deuxième, et les vies de saints avec la fonction
supérieure. Par conséquent, il est permis de
lier la narration de ces genres avec la conjonction
obligatoire avec la valeur de base.
La chanson épique présente parle d'un
représentant typique de la fonction guerrière,
pour qui l'Epouse n'est pas un Objet de valeur de base,
c'est pourquoi la chanson ne se solde pas par le mariage
comme le conte, mais par la conjonction du Héros avec
l'Honneur et la Gloire. On peut définir le programme
narratif du Sujet 1 comme la Restauration. Le prince et la
société russe sont le Destinataire immanent de
ce programme.
A.N. Robinson interprète la structure binaire de
la chanson épique étudiée par la
bicroyance (la coexistence des éléments du
paganisme et du christianisme) qui avait été
propre à la société de l'ancienne
Russie (Robinson 1973: 180). D'après le chercheur,
les vainqueurs de Dragons du type archaïque (il s'agit
des premiers exploits de Beowulf, de Siegfried, de Sanassar,
de Bagdassar, de Perséé) combattent de leur
propre chef. Le héros et l'ennemi sont
homogènes spirituellement et dépendent peu de
la sociéte. Plus tard, après la formation des
Etats et la diffusion de la chrétienté, on
commence à voir dans le combat contre le dragon une
lutte religieuse, nationale, vassale (ibid.). Selon A.N.
Robinson, la supériorité du
«service» sur la «crânerie» est
à la base de la répétition de l'exploit
du héros dans les limites d'une affabulation. L'
apparition des forces de la contrainte extérieure au
deuxième combat (le pouvoir du prince,
l'autorité de la mère, la vois de Dieu)
s'explique par les mêmes raisons (ibid.).
Sans contester l'opinion de A.N. Robinson, nous allons
interpréter autrement la répétition de
l'énoncé narratif «Combat». Dans le
premier combat le Sujet 1 tend à l'Objet de valeur
positif de troisième fonction «Vie», car
l'anti-Sujet 1 l'intimide en menaçant de la valeur
négative (la Mort). Après la première
victoire le Sujet 1 devient la victime de la manipulation de
la part de l'anti-Sujet 1, acceptant le contrat
bilatéral, bien qu'il ait le droit au contrat
unilatéral d'injonction. En résultat nous
sommes en face d' l'acquisition de la valeur de la
troisième fonction de la Vie et de l'anti-valeur
de la première fonction de la non-Liberté.
Les objets de valeur de base de la deuxième fonction
l'Honneur et la Gloire comme la récompense du
programme Restauration ne sont pas acquis, donc, la
répétition du combat ayant pour but la
conjonction avec les valeurs de base est inévitable.
Dans le deuxième combat le Sujet 1 poursuit le
programme narratif Restauration et sauve les
représentants de sa communauté, c'est à
dire il les conjoint avec les valeurs de la troisième
fonction (la Vie) et de la première fonction (la
Liberté), en obtenant lui-même l'Objet de
valeur de la deuxième fonction l'Honneur et la
Gloire ou la reconnaissance de sa collectivité, son
Destinataire final.
Le roman «Le chevalier au Lion»,
réputé comme le roman le mieux construit de
Chrétien de Troyes, a fait l'objet de plusieurs
analyses. D'après F. Dubost, le type narratif de ce
roman rentre dans la catégorie des récits
dramatiques simples et, à ce titre, s'apparente
à la narration de type merveilleux (Dubost 1984:
196). Le sémioticien pense que la structure
générale du roman repose sur la conjonction
majeure qui s'établit entre Yvain et Laudine (ibid.).
Le Sujet 1 (Yvain) conquiert pendant l'intrigue et
à la fin du roman une valeur de la troisième
fonction l'Epouse. D'après nous, la conjonction
doublée avec l'Epouse doit se baser dans le roman
courtois sur la conjonction avec une valeur de base (cf. le
roman du même auteur «Erec et Enide»).
Envisageons donc d'autres valeurs qui y figurent. Le roi
Artus arrive séjourner une semaine avec sa cour dans
le château d'Yvain. Le compagnon d'Yvain Gauvain -
essaie de persuader l'époux heureux de revenir
à l'activité chevaleresque:
AS/SA nº 11-12,
p.137
«Comment? Serez-vous donc de ceux...
qui valent moins à cause de leurs femmes?
Par sainte Marie, honte à
celui qui se marie pour déchoir.
Celui qui a pour amie ou pour épouse
une belle dame doit s'améliorer,
et il n'est pas juste qu'elle continue à
l'aimer
dès lors que sa valeur et sa renommée
tarissent» (Yvain, 2484-2492).
Comme remarque F. Dubost, «le programme CHEVALERIE a
ruiné le programme MARIAGE» (ibid.: 210). Puis
le Sujet 1 termine son programme Chevalerie et rentre chez
son épouse, et l'énoncé narratif
Mariage se répète.
Définissons le statut des valeurs dans le roman.
Il est évident que l'Objet de la deuxième
fonction l'Honneur et la Gloire est un Objet de base.
L'acquisition de l'Epouse est conditionnée par la
valeur de base. Etant donné que le roman commence par
la conjonction anticipée avec la valeur d'usage de la
troisième fonction (l'Epouse), empêchant la
conservation par le Sujet 1 de son statut chevaleresque et
la conjonction avec la valeur de base, le programme Mariage
s'interromp et ne double qu'après l'acquisition de la
valeur de base.
L'analyse sémiotique de la chanson épique
russe «Dobrynia et le Dragon» et du roman courtois
«Le chevalier au Lion» nous a permis de faire les
conclusions suivantes:
1. Le PN principal du chevalier étant
égotiste, les PN d'usage altruistes, le transitif
se résout finalement en réflexif (ibid.). Dans
les chansons épiques russes le réflexif se
résout en transitif.
2. Il est rationnel pour l'analyse des textes de prendre
en compte le statut fonctionnel du Héros, du genre et
distinguer les Objets de valeur de base de ceux d'usage
auxquels le Héros tend. Ainsi, nous avons
révélé que la conjonction
anticipée du Héros avec la valeur d'usage dans
le cadre de l'énoncé narratif du type
Combat-Victoire ou Mariage conditionne le doublement de
cette structure au niveau des valeurs de base ou
après la conjonction de base, en qualité d'une
récompense.
Documents analysés
1. Byliny v dvoukh tomakh. T. I. Moskva:
Gossoudarstvennoïé Izdatelstvo
Khoudogestvennoï litératoury, 1958. 564 p.(
Bylynes en deux tomes).
2. Crétien de Troyes. Le chevalier au Lion. Dans:
Crétien de Troyes. Romans. Paris: La
Pochothèque. P. 705-936.
AS/SA nº 11-12,
p.138
Bibliographie
Dubost F. «Le Chevalier au Lion». Le Moyen
Age. Revue d'Histoire et de Philologie. 1984. T. XC. 1. P.
195-222.
2. Dumézil G. Mythe et Epopée I. II. III. -
Paris.: Quarto Gallimard, 1995. P.35-672.
3.Robinson, A.N. «O zakonomernostiakh razvitija
vostotchoslavianskogo i iévropéïskogo
épossa v rannéféodalnyï
périod». Slavianskijé litératoury.
VII mejdounarodnyï siezd slavistov. Varchava, avgoust
1973. Doklady sovietskoï délégatsii. -
Moskva: Naouka, 1973. P. 178-224. («Des
régulatités du développement de
l'épopée slave d'Est et de
l'épopée européene pendant le haut
Moyen Age»).
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