Silvio FERRAZ: « Sémiotique et musique : une approximation supplémentaire »

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1. Geste, figure et texture

Selon Ferneyhough (1987a : 127-136 ; 1990 : 21-24.), on comprend le Geste toujours par rapport à une signification liée « à des hiérarchies spécifiques des systèmes et conventions symboliques » : des gestes liés aux mouvements du corps humain, ou même à une abstraction de, ou relation analogique avec, ces mouvements. Si l'on pense à un geste du corps __ une icône __ on rejoint l'impression du geste __ l'indice ; et les gestes normés, comme par exemple les habitudes d'écoute, touchent à la nature du symbole (comme dans l'écoute des madrigaux de la Renaissance et de la musique tonale).

Le second terme que propose Ferneyhough est celui de figure, un élément de signification musicale composé entièrement par des détails, eux-mêmes définis par leur « disposition dans un contexte spécifique ». La figure est un détail du geste, et à ce titre se confond aisément avec le geste lui-même. On le voit notamment à l'þuvre dans les musiques tonales et modales où la figuration mélodique se confond le plus souvent avec des gestes harmoniques catalogués. L'enchevêtrement de significations qui se réalise ainsi est alors dû à la fonction de la figure dans le processus de construction des musiques traditionnelles : une figure se rapporte toujours à d'autres figures. Ce sont les figures qui nous permettent d'identifier et de rendre pertinentes les relations formelles et structurelles d'analogie.

Terminons cette introduction par la contribution sémiotique inhérente au concept de texture. Ferneyhough entre dans le champ terminologique passablement confus de la musique contemporaine et spécifie une signification claire du terme de texture. La texture est « le substrat stochastique irréductible de la musique, la condition minimale préalable pour avoir quelque différentiation potentielle pertinente » (Ferneyhough, 1990 : 23). On peut alors penser la texture comme la sensation produite par le dynamisme des éléments présents dans un flux sonore spécifique. Elle est qualitative de par sa nature, et ne saurait être mise en paramètres qu'à partir de ses éléments complexes : densité verticale et horizontale, surface et profil, dynamisme et statisme, et sensation de vitesse (Ferraz, 1990). Irréductible à une représentation totale, la texture comporte un premier passage vers le fait-musical : elle est le premier élément livré à l'appréhension par l'écoute musicale, quoique cette immédiateté sensorielle demeure toujours cachée par la primauté arbitraire du geste symbolique. Avant de consacrer la texture à la dimension de l'écoute, il convient de dire que, ce faisant, on se démarque de l'idée de l'écoute mélodique-figurelle, tout en s'écartant presque aussi sensiblement de la présence de la mémoire et de la reconnaissance, ainsi que du symbole gestuel. Pour bien saisir la texture dans sa nature, il fallait la séparer de la mélodie et du geste qui tendent toujours à la dominer dans l'analyse. Ces derniers, au contraire de la texture, ne sont pas de « pures sensations » qualitatives ; ce sont bel et bien des formes de pensée fondées sur des degrés d'analogie et de similarité, et sur l'idée d'un temps réversible.

Il est d'ailleurs notable qu'à travers la musique contemporaine, l'idée d'une écoute centrée sur la texture vient pleinement assumer le rôle qui lui revient de droit pour remplacer la fragmentation et la figuration propres à la musique sérielle. On en avait déjà deviné les enjeux dans les compositions de Gyorgy Ligeti, Iannis Xenakis, Luciano Berio et Steve Reich et, plus récemment, on a vu comment elle pouvait se plier à des exploitations novatrices dans la musique spectrale de Tristan Murail, Gérard Grisey et Kaija Saariaho.







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1999.05.31