« Sémiotique et Sciences cognitives »



Paul Perron et Marcel Danesi
University of Toronto




    La sémiotique, qui s'est érigée comme un des paradigmes dominants en sciences sociales et humaines durant les années soixante-dix, et que l'on pourrait définir comme la science générale des signes, de leur identification et de la détermination des lois de leurs agencements (pour paraphraser Foucault), se trouve à l'heure actuelle confrontée à l'émergence d'un nouveau paradigme scientifique qui s'est développé durant la dernière décennie, à savoir les sciences cognitives. Notre but ici n'est pas d'examiner la sémiotique en tant que théorie générale de la signification mais d'explorer quelques implications de celle-ci pour l'étude de la cognition.

    Une des stratégies importantes de la sémiotique a été de développer le concept de narrativité, un des principes d'organisation d'un grand nombre de discours. Pour la sémiotique greimassienne, par exemple, la narrativité généralisée est considérée comme le principe organisateur de tout discours et les structures narratives comme constitutives du niveau profond du procès sémiotique. D'ailleurs, Petitot (1985) a soutenu de façon convaincante que les structures narratives sont vécues existentiellement par l'entremise de passions, d'idéologies, d'actions et de rêves et que de telles structures sémio-narratives, pour emprunter une phrase de Gilbert Durand (1963), peuvent être considérées comme « les structures anthropologiques de l'imaginaire ». Même dans les domaines d'investigation, que nous nommons « scientifiques » ou « technologiques », il existe (et a probablement toujours existé) un sentiment profond que le mode narratif de l'explication joue un rôle primordial dans la construction de tout l'édifice de la science rationnelle (e.g. Latour et Woolgar 1979, Ormiston et Sassower 1989).

    La narratologie a vu le jour comme un domaine interdisciplinaire de la sémiotique, et depuis les années soixante-dix l'intérêt qu'on lui porte n'a cessé de croître. Que l'on accepte ou non les détails particuliers de l'appareil descriptif greimassien, ce qui semble certain c'est que le travail de celui-ci souligne la possibilité que certains des éléments fondamentaux de la cognition possèdent une forme narrative qui détermine et façonne le contenu de ses nombreuses activités. La perspective greimassienne de la cognition permet de postuler que le mode narratif du traitement des informations sensorielles et de leur organisation en structures narratives par l'entremise d'un « parcours génératif » constitue un trait fondamental de l'esprit et peut être considéré comme une extension de l'expérience sensorielle dans le domaine de la pensée abstraite. On retiendra que cette théorie est une « théorie intégrée », car elle tente d'expliquer la sémiosis en termes d'un complexe corps/esprit/discours. La signification commence par le corps, est transférée à l'esprit, et finit dans le discours.

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AS/SA nº 1 (1996): 1 of 7



© 1996 Perron & Danesi
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22.03.1996