Paul Perron & Marcel Danesi: « Sémiotique et sciences cognitives »

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    Il faut néanmoins admettre que toutes les théories de la cognition ne sont pas organisées en fonction du paradigme computationaliste. Et, à vrai dire, depuis le début des années quatre-vingt, certains chercheurs ont essayé de trouver d'autres alternatives à ce paradigme. Des linguistes cognitifs « expérientialistes », tels que Langacker (1987, 1990) et Lakoff et ses associés (Lakoff et Johnson 1980, Lakoff 1987, Johnson 1987, Kövecses 1986, 1990, Lakoff et Turner 1989, Turner 1991) ont, par contre, proposé que les concepts encodent l'expérience sensorielle. Ce genre de savoir codifié, comme le savoir grammatical et communicatif, est considéré par eux comme étant inconscient : son « extériorisation », ou sa manifestation, s'effectue sous forme de métaphores. Trois commentaires s'imposent ici vis-à-vis des cognitivistes expérientialistes. D'abord, il reste à démontrer que tous les concepts sont structurés métaphoriquement, comme le laissent entendre Lakoff et Johnson (1980). Ensuite, même s'il en était ainsi, il faut dire qu'il existe certains aspects du langage qui ne sont pas conceptuels ; qui peuvent être d'ordre perceptif, iconique, indexical ou dénotatif, par exemple. Finalement, on remarquera que la perspective expérientialiste de Lakoff, Langacker, etc., n'est pas nouvelle pour ce qui est des sciences de l'esprit. [voir, par exemple, Bühler (1934) ; Ogden et Richards (1923) sur la relation intrinsèque entre le sens littéral, affectif et social ; Asch (1950) sur les traits communs interculturels dans la verbalisation d'expériences sensorielles ; et Osgood, Suci et Tannenbaum (1957) sur la «  sémantique différentielle » pour tracer le sens en termes d'échelles associatives]. La longue tradition d'étudier le noeud sens/expérience n'a été rompue qu'avec la ré-affirmation du computationalisme des années soixante.

    Les sciences cognitives auraient intérêt à considérer d'autres alternatives que le computationalisme, notamment celles fondées sur des théories de la narrativité (voir Meunier, 1993 et Perron et Danesi, 1993). Par exemple, Bruner (1986), a suggéré que le chemin le plus opportun pour l'étude de l'esprit se trouve du côté des productions narratives. Le computationalisme, en termes greimassiens, est une théorie qui se cantonne au niveau de la surface, puisqu'il s'agit là d'un modèle de la cognition discursive. Par contre la narratologie, telle que nous l'avons décrite, cherche à découvrir la nature de la cognition dans les produits narrés. A l'opposé des sciences cognitives, elle se focalise directement sur les relations des récits et de la narration à la cognition. Tout comme les sciences cognitives, elle cherche à développer une approche interdisciplinaire pour explorer la nature de la pensée.





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AS/SA nº 1 (1996): 4 of 7

© 1996 Perron & Danesi
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18.03.1996