Paul Perron & Marcel Danesi: « Sémiotique et sciences cognitives »

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    La question posée par la narratologie aux sciences cognitives est la suivante : les idées, concepts, sentiments et comportements sociaux existent-ils séparément des structures profondes et des catégories narratives dont se servent les cultures particulières pour les codifier? Or les travaux de Greimas suggèrent que les structures narratives s'avèrent le chemin le plus direct à l'esprit, et donc qu'il serait possible de convoquer la linguistique et la sémiotique afin d'étudier comment la narrativité façonne la cognition et la culture.

    La version présentée des écrits de Greimas postule qu'il existe trois étapes liées entre elles dans la cognition. La première est constituée par l'encodage figuratif du monde au niveau profond. A ce niveau, on aimerait suggérer que la figurativité est le mode fondamental dans la construction du savoir. La deuxième étape comprend l'organisation séquentielle des unités de la structure profonde en fonction des contextes dans lesquelles elles ont lieu. Puis, au niveau de surface, le mode narratif transforme ce genre de structure cognitive en une structure discursive. Il s'agit là d'une version très simplifiée des travaux de Greimas, mais ce sont justement ces versions simplifiées qui peuvent être utilisables par les sciences cognitives. Un paradigme élargi des sciences cognitives aurait à examiner de façon critique cette théorie et ensuite ou à la rejeter ou à l'intégrer dans un cadre conceptuel plus vaste. Les sciences cognitives gagneraient à examiner en détail cette relation de la narrativité à la cognition. Les récits ne reflètent pas simplement ce qui se produit (la figurativité) ; mais ils explorent et prédisent ce qui se peut se produire. Ils ne narrent pas seulement des états et des événements mais ils les interprètent également. La narrativité amène de l'ordre au flux chaotique des événements dans le temps, et comme l'écrit Prince (1987 : 60) : « le récit illumine la temporalité et les êtres en tant qu'êtres temporels ». Une autre façon de penser la narrativité serait en termes de la dichotomie très connue de la mémoire comme systèmes épisodique et sémantique (Tulving 1972). Le premier spécifie et emmagasine les événements en tant qu'épisodes non liés et constitue une sorte d'annales des événements (Bruner et Weisser 1991). Le système de la mémoire sémantique, par contre, fournit des structures signifiantes aux événements en façonnant l'information en ensembles signifiants et en convertissant les épisodes en chroniques et histoires (Bruner et Weisser 1991). Cet aperçu très schématique de la mémoire, et son association ténue avec la théorie greimassienne, servent uniquement à marquer le point suivant : si la cognition est façonnée narrativement, alors la narratologie greimassienne fournit un modèle théorique et méthodologique cohérent et efficace pour relier les systèmes de la mémoire à la cognition.





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AS/SA nº 1 (1996): 5 of 7

© 1996 Perron & Danesi
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18.03.1996