Éditorial de présentation No 13







D'aucuns penseront que le choix d'emprunter à Roland Barthes le titre de ce numéro trahit quelque chimère ou quelque nostalgie. Et sans vouloir inviter à la comparaison mise de l'avant par un mot avec le Père fondateur du siècle dernier, dont la popularité et l'influence n'auront jamais été aussi grandes que dans la postérité, il y a certainement dans le geste de s'intéresser au sujet une volonté au moins inconsciente de retourner à la pensée du Maître afin d'en tirer une posture plus qu'un contenu. La sémiotique selon Barthes, à une époque où la guerre se consommait froidement, s'est établie premièrement comme critique du bon sens, de l'évidence, du bien pensant, et des formes naturalisées de ce que l'on nomme aujourd'hui « rectitude politique » — du mythe dans tous les sens dégradés et mondains du terme. Coup de force dans le contexte d'alors. Sa position restée périphérique, voire marginale, dans le cadastre des sciences lui a souvent permis de perpétuer avec brio et quelques égratignures cette remise en question du sens tel que, selon toute évidence, il se présente au quotidien. Avec l'aval de ce clin d'oeil ainsi justifié, d'aucuns devront aussi reconnaître que cette position privilégiée de la sémiotique, qui lui permet de toiser le mythologique d'une société et lui confère la mission singulière de faire pour le sens ce que Bourdieu a fait pour le social, ne doit pas être passée sous silence et que même il convient de s'en prévaloir. Et aujourd'hui plus que jamais.

Si Galilée s'est tourné vers les planètes, l'astronome contemporain, se tournant vers des astres autrement mieux cachés, du fait de l'éloignement ou du fouillis, mais avec le bénéfice d'instruments grossissants d'une puissance sans égale, n'a-t-il pas le droit et le devoir de rallumer son flambeau, avec son entière et reconnaissante admiration plutôt qu'en l'imitant de façon servile? Car après tout aujourd'hui il est improbable que quiconque lui demande une rétractation en règle.

Au fil des ans, nous sommes de plus en plus satisfaits de constater que nos chercheurs semblent, récemment surtout, s'être rendu compte qu'il existe au sein de notre petit projet une posture quasiment téléologique, ou peut-être plusieurs. Aussi nous proposent-ils précisément, en suivant un raisonnement similaire, ce genre de sémiotique que nous avons toujours voulu « défendre et illustrer » : notamment des investigations appliquées qui osent se pencher sur les aspects anthropologiques de la communication, plutôt que de les passer sous silence comme « seconde nature ». Peut-être est-ce là une nécessité de l'application, d'ailleurs, qui dès lors doit traiter du contexte sous ses formes concrètes et les expliciter car pour situer au sein de la vie sociale, qui pour être partout n'en est pas moins là, il faut bien s'y pencher a priori.

C'est là que nous tendons à diverger du point de vue adopté par de nombreux de nos contemporains, qui embrassent vite — trop vite parfois — les modèles abstraits, et même des plus complets comme celui de Pierce, en ce qui concerne leurs approches de la sémiotique. Effectivement, une proportion importante de la sémiotique récente semble concentrer son effort pour tenter de convertir une sorte de logique en jargon linguistique, sans réellement cerner l'essentiel de la communication elle-même. Pis, la discipline semble souvent s'écarter de la communication en procès, au profit des « choses » — le naturel revient au galop —, surtout en proposant des descriptions qui sont tout confortablement assises sur les conséquences d'une série d'événements. Pour les chercheurs de cet acabit, identifier la signification d'un signe consiste en un effort de déterminer les conditions préalables conduisant aux états de fait, juste avant que le « signe » soit laissé là, reliquat glorieux de ce qui s'est passé. Certes, c'est en toute confiance que de nombreux Peirciens considéreraient que l'excrément animal que l'on aperçoit parfois sur le bas-côté du chemin constitue un « signe ». Ce n'en est pas moins de la crotte.

C'est pourquoi il semble préférable de définir l'envergure de la discipline d'un point de vue philosophique semblable à celui qu'adopte Umberto Eco quand il évoque un « seuil sémiotique ». Un tel rappel pourrait s'attirer la critique d'être daté, d'autant plus que le philosophe italien paraît délaisser cette perspective autrefois affichée, mais quand Georges Kalinowski constate que la sémiotique était plus avancée, d'une certaine manière, au Moyen Age, il faut se pencher sur les raisons qui justifient, même de très loin, même avec les lunettes grossissantes les plus déformantes, un diagnostic aussi atterrant.



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La raison de notre discipline, dans le sens où une progression mathématique elle aussi a une « raison » et dans le sens où celle-ci est douée d'une raison historique désirable selon laquelle on veut la voir progresser, se lit clairement chez Umberto Eco : la communication consciente et délibérée. Les traces du passage d'un individu sur un chemin sont d'un intérêt primordial pour le détective, l'agent de police, l'expert légiste, et le suspect présumé, pas a priori pour les sémioticiens, alors que les excréments d'animaux vagabonds constituent des objets précieux pour le zoologue et le chasseur, cela va sans dire. Le bon sens et les signes sont les choses les moins bien partagées.

Il est donc heureux que ce numéro de la revue Applied Semiotics/ Sémiotique appliquée se penche sur un domaine de la discipline que nous chérissons : l'imaginaire collectif, l'univers symbolique abstrait, à savoir la Culture, ce qui constitue le véritable espace de la communication, sa part inaliénable et presque toujours cachée ou seconde. En effet, contrairement aux membres inférieurs du Royaume animal, dont l'acte de perception se décrirait comme simple appréhension des états de choses concrets, appréhension n'ayant d'autre raison qu'elle-même (de manière assez limitée, on en convient), n'est-il pas vrai que nous autres êtres humains associons toute une série de jugements, d'opinions et de valeurs, toute une « mythologie », à tout percept, de façon socialement déterminée certes, mais aussi très créative, subjective et anthropomorphe? Par la force des choses nous ne savons guère évoquer, référer, décrire, communiquer... sans impliquer, ce faisant, une dimension culturelle. Plus que jamais, nous en restons convaincus et nous insistons sur le fait que c'est en cela que résident l'intérêt principal et le ferment vital de la sémiotique.

Nous irions même jusqu'à dire que l'imaginaire collectif d'une culture constitue une catégorie de vérité, de même que celles que l'on appelle factuelle et logique, qu'elle complète (avec la vérité phénoménologique — cf. la thèse de doctorat en ligne de Peter Marteinson, pp. 289-295).

Nous vous proposons donc un choix d'excellents articles consacrés à l'investigation des référents mythiques de la communication humaine telle qu'elle s'avoue dans sa dimension téléologique, et de leur rapport à la dimension banale de la désignation.

Bonne lecture, chers lecteurs et lectrices, et n'hésitez pas à nous faire part de vos commentaires, que nous lisons toujours avec intérêt.


Pascal Michelucci, Peter Marteinson, février, mars 2003
la Rédaction


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AS/SA Nº 13, Éditorial


© 2003, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

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2003.02.18