D'aucuns penseront que le choix d'emprunter à
Roland Barthes le titre de ce numéro trahit quelque
chimère ou quelque nostalgie. Et sans vouloir inviter
à la comparaison mise de l'avant par un mot avec le
Père fondateur du siècle dernier, dont la
popularité et l'influence n'auront jamais
été aussi grandes que dans la
postérité, il y a certainement dans le geste
de s'intéresser au sujet une volonté au moins
inconsciente de retourner à la pensée du
Maître afin d'en tirer une posture plus qu'un contenu.
La sémiotique selon Barthes, à une
époque où la guerre se consommait froidement,
s'est établie premièrement comme critique du
bon sens, de l'évidence, du bien pensant, et des
formes naturalisées de ce que l'on nomme aujourd'hui
« rectitude politique » du mythe dans
tous les sens dégradés et mondains du terme.
Coup de force dans le contexte d'alors. Sa position
restée périphérique, voire marginale,
dans le cadastre des sciences lui a souvent permis de
perpétuer avec brio et quelques égratignures
cette remise en question du sens tel que, selon toute
évidence, il se présente au quotidien. Avec
l'aval de ce clin d'oeil ainsi justifié, d'aucuns
devront aussi reconnaître que cette position
privilégiée de la sémiotique, qui lui
permet de toiser le mythologique d'une société
et lui confère la mission singulière de faire
pour le sens ce que Bourdieu a fait pour le social, ne doit
pas être passée sous silence et que même
il convient de s'en prévaloir. Et aujourd'hui plus
que jamais.
Si Galilée s'est tourné vers les
planètes, l'astronome contemporain, se tournant vers
des astres autrement mieux cachés, du fait de
l'éloignement ou du fouillis, mais avec le
bénéfice d'instruments grossissants d'une
puissance sans égale, n'a-t-il pas le droit et le
devoir de rallumer son flambeau, avec son entière et
reconnaissante admiration plutôt qu'en l'imitant de
façon servile? Car après tout aujourd'hui il
est improbable que quiconque lui demande une
rétractation en règle.
Au fil des ans, nous sommes de plus en plus satisfaits de
constater que nos chercheurs semblent, récemment
surtout, s'être rendu compte qu'il existe au sein de
notre petit projet une posture quasiment
téléologique, ou peut-être plusieurs.
Aussi nous proposent-ils précisément, en
suivant un raisonnement similaire, ce genre de
sémiotique que nous avons toujours voulu
« défendre et illustrer » :
notamment des investigations appliquées qui osent se
pencher sur les aspects anthropologiques de la
communication, plutôt que de les passer sous silence
comme « seconde nature ».
Peut-être est-ce là une nécessité
de l'application, d'ailleurs, qui dès lors doit
traiter du contexte sous ses formes concrètes et les
expliciter car pour situer au sein de la vie sociale, qui
pour être partout n'en est pas moins là, il
faut bien s'y pencher a priori.
C'est là que nous tendons à diverger du
point de vue adopté par de nombreux de nos
contemporains, qui embrassent vite trop vite parfois
les modèles abstraits, et même des plus
complets comme celui de Pierce, en ce qui concerne leurs
approches de la sémiotique. Effectivement, une
proportion importante de la sémiotique récente
semble concentrer son effort pour tenter de convertir une
sorte de logique en jargon linguistique, sans
réellement cerner l'essentiel de la communication
elle-même. Pis, la discipline semble souvent
s'écarter de la communication en procès, au
profit des « choses » le naturel
revient au galop , surtout en proposant des descriptions
qui sont tout confortablement assises sur les
conséquences d'une série
d'événements. Pour les chercheurs de cet
acabit, identifier la signification d'un signe consiste en
un effort de déterminer les conditions
préalables conduisant aux états de fait, juste
avant que le « signe » soit
laissé là, reliquat glorieux de ce qui s'est
passé. Certes, c'est en toute confiance que de
nombreux Peirciens considéreraient que
l'excrément animal que l'on aperçoit parfois
sur le bas-côté du chemin constitue un
« signe ». Ce n'en est pas moins de la
crotte.
C'est pourquoi il semble préférable de
définir l'envergure de la discipline d'un point de
vue philosophique semblable à celui qu'adopte Umberto
Eco quand il évoque un « seuil
sémiotique ». Un tel rappel pourrait
s'attirer la critique d'être daté, d'autant
plus que le philosophe italien paraît délaisser
cette perspective autrefois affichée, mais quand
Georges Kalinowski constate que la sémiotique
était plus avancée, d'une certaine
manière, au Moyen Age, il faut se pencher sur les
raisons qui justifient, même de très loin,
même avec les lunettes grossissantes les plus
déformantes, un diagnostic aussi atterrant.
AS/SA nș 13,
p.139
La raison de notre discipline, dans le sens où une
progression mathématique elle aussi a une
« raison » et dans le sens où
celle-ci est douée d'une raison historique
désirable selon laquelle on veut la voir progresser,
se lit clairement chez Umberto Eco : la communication
consciente et délibérée. Les traces du
passage d'un individu sur un chemin sont d'un
intérêt primordial pour le détective,
l'agent de police, l'expert légiste, et le suspect
présumé, pas a priori pour les
sémioticiens, alors que les excréments
d'animaux vagabonds constituent des objets précieux
pour le zoologue et le chasseur, cela va sans dire. Le bon
sens et les signes sont les choses les moins bien
partagées.
Il est donc heureux que ce numéro de la revue
Applied Semiotics/ Sémiotique appliquée
se penche sur un domaine de la discipline que nous
chérissons : l'imaginaire collectif, l'univers
symbolique abstrait, à savoir la Culture, ce qui
constitue le véritable espace de la communication, sa
part inaliénable et presque toujours cachée ou
seconde. En effet, contrairement aux membres
inférieurs du Royaume animal, dont l'acte de
perception se décrirait comme simple
appréhension des états de choses concrets,
appréhension n'ayant d'autre raison
qu'elle-même (de manière assez limitée,
on en convient), n'est-il pas vrai que nous autres
êtres humains associons toute une série de
jugements, d'opinions et de valeurs, toute une
« mythologie », à tout percept,
de façon socialement déterminée certes,
mais aussi très créative, subjective et
anthropomorphe? Par la force des choses nous ne savons
guère évoquer, référer,
décrire, communiquer... sans impliquer, ce faisant,
une dimension culturelle. Plus que jamais, nous en restons
convaincus et nous insistons sur le fait que c'est en cela
que résident l'intérêt principal et le
ferment vital de la sémiotique.
Nous irions même jusqu'à dire que
l'imaginaire collectif d'une culture constitue une
catégorie de vérité, de même que
celles que l'on appelle factuelle et logique, qu'elle
complète (avec la vérité
phénoménologique cf. la
thèse de doctorat en ligne de Peter Marteinson, pp. 289-295).
Nous vous proposons donc un choix d'excellents articles
consacrés à l'investigation des
référents mythiques de la communication
humaine telle qu'elle s'avoue dans sa dimension
téléologique, et de leur rapport à la
dimension banale de la désignation.
Bonne lecture, chers lecteurs et lectrices, et
n'hésitez pas à nous faire part de vos
commentaires, que nous lisons toujours avec
intérêt.
Pascal Michelucci, Peter Marteinson, février, mars 2003
la Rédaction
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