L’inachèvement d’Oreste : constitution du droit
et tragédie de l’existant dans
Les Euménides d’Eschyle




Victor MARTINEZ




I. Introduction.

La tragédie des Euménides achève la trilogie L’Orestie d’Eschyle (Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides) par l’acquittement d’Oreste du meurtre de sa mère. C’est la fin de la malédiction des Atrides. Oreste, protégé par Loxias Apollon mais pourchassé par les Erinyes, ne doit son salut qu’au vote du tribunal des citoyens d’Athènes, l’Aréopage, constitué pour ce jugement par Pallas Athéna. La nullité du vote (autant de condamnations que d’acquittements) permet à Athéna, invoquant Zeus, de prononcer le non-lieu. Au moment où Oreste se proclame à nouveau inscrit parmi les siens, au moment où il s’écrie : « Ô Pallas, tu as sauvé ma maison et tu m’as rétabli dans la terre d’Argos », il disparaît de la pièce d’Eschyle.

C’est en suivant le périple qui conduit Oreste de son bannissement à son acquittement que nous déterminerons à quel point la constitution du tribunal de l’Aréopage, fondateur d’un nouveau droit pour les Athéniens, se formule aux dépends du sujet existentiel interprète des contradictions juridiques de l’ancien monde grec. La triade sémiosique constituée par les trois instances en cause, les prescriptions divines, les lois humaines et l’irréductibilité de l’acte d’Oreste, devra alors changer de nature. La disparition d’Oreste prendra alors toute sa signification dans la refondation de la nouvelle sémiose historique.



II. D’Argos à Athènes, des Choéphores aux Euménides.

« Tu as bien agi » Le Coryphée, dans les dernières phrases des Choéphores, approuve Oreste qui lui-même a agi en vertu de l’oracle d’Apollon en châtiant son infidèle mère Clytemnestre du meurtre de son père Agamemnon, et Egisthe son oncle de son adultère complice. Pourtant Oreste sombre :



AS/SA nº 14, p.21



« Mais sachez une chose, car je ne sais comment cela finira : je suis comme un cocher dont les chevaux s’échappent hors de la carrière. Mes sens indociles m’emportent vaincu. Devant mon cœur l’épouvante est prête à chanter et lui à danser bruyamment. » « Vous ne les voyez pas vous ; mais moi je les vois, elles me pourchassent et je ne peux plus rester. » « Pour moi errant, banni de ce pays, vivant et mort… » (Les Choéphores, entre les vers 1021 et 1060)

Oreste ne supporte plus le poids des contradictions qui le traversent dès lors que le meurtre les a actualisées et objectivées. D’anciennes déesses, les Erinyes, harcellent celui qui a commis un meurtre contre son propre sang. En des termes différents juge Apollon, pour qui seul prime le crime commis contre l’instance paternelle. La querelle des anciens et des nouveaux dieux, comme l’explique E.R. Dodds dans Les Grecs et l’irrationnel, exprime une mutation profonde des mentalités grecques, liée au passage d’une prééminence symbolique de la mère et de la loi du sang à celle du père et d’une loi plus humaine, que le nouveau droit avalisera, à la fin du cycle de L’Orestie, avec la constitution de l’Aréopage. Deux lois exhaustives, celle qui lui réclame vengeance pour le crime de son père, et celle qui lui interdit de tuer sa mère, deux nécessités condamnent Oreste à la tragédie. Absolument déterminé dans l’impossibilité de lisibilité de son acte par les hommes et par les dieux, hors langage et hors humain, il est le sujet à qui on ne peut attribuer de prédicats, « cocher dont les chevaux s’échappent hors de la carrière ».

Ces contradictions rendent toute intériorité et toute maîtrise impossibles (« mes sens indociles m’emportent vaincu », « je ne peux plus rester »), l’excluent de l’humain et du langage car elles sont d’ordre transcendant et « sans solution intramondaine » (L. Goldmann), et l’isolent irrémédiablement (« vous ne le voyez pas, vous ») dans un monde sans repères et aux limites autres, où l’on est à la fois « vivant et mort ».

Les Erinyes, mais aussi un rapport sans médiation aux dieux dénoncent ce monde absolument extérieur, lieu de toutes les déterminations parce que lieu de l’indétermination absolue, de l’errance où le sujet vit une fuite sans repos, incontrôlée (« devant mon cœur l’épouvante est prête à chanter et lui à danser bruyamment », « pour moi errant »), vers ce qui est séparation, risque absolu d’éclatement, de dispersion, de folie, de destruction (« Sachez que je ne sais comment cela se finira »). Si le devenir procède par négations d’états antécédents dans une continuité positive, on peut dire qu’Oreste quitte le devenir et se situe par négation de tous les états possibles dans une discontinuité qui exclue la possibilité même d’un état : une intériorité, une unité, un moi étant impossibles, ce sont alors ces impossibilités qui vont fonder son identité.

2. Entre Argos et Athènes, des Choéphores aux Euménides, ce sera le temps de l’errance et de la persécution, une généralisation de l’espace de la folie.

« Ah ! Ah ! quelles sont ces femmes, vêtues de noir et enlacées de serpents sans nombre, comme des Gorgones ? » (Oreste, Les Choéphores, entre les vers 1021 et 1060) « … des femmes, des Gorgones plutôt, et encore n’est-ce pas au type des Gorgones que je les comparerais. » « Mais celles-ci n’ont pas d’ailes : elles sont noires et absolument dégouttantes ; elles ronflent en soufflant si fort qu’on n’oser les approcher ; elles versent de leurs yeux un affreux liquide et leur vêtement n’est pas de ceux qu’on peut porter devant les statues des dieux ni dans les maisons des hommes. » (La pythie) « … ces vierges abhorrées, vieilles filles d’un antique passé. » (Apollon) « Pousse sur cet homme ton souffle sanglant, dessèche-le au feu de cette vapeur qui s’exhale de on ventre, suis-le, épuise-le par une nouvelle poursuite. » (L’ombre de Clytemnestre) « Nous sommes les tristes enfants de la Nuit, et dans les demeures souterraines on nous appelle les Imprécations ». (Le chœur des Erinyes) Les Euménides, entre les vers 26 et 164



AS/SA nº 14, p.22



Oreste rompt avec la continuité des représentations humaines et des lois collectives qui, en donnant un fondement et une justification aux individus, articulent leurs rapports au monde ; sa séparation d’avec le collectif interdit la qualité relationnelle qui, en réparant le symbolique, pouvait tisser une signification générale, un langage médiateur entre son acte, lui, et les hommes. Il est livré alors à l’extériorité de la psyché où règnent la rupture et la discontinuité, la chaos et l’anarchie de la matérialité du monde et de sa propre matérialité : c’est le monde non-relationnel dans lequel, parce qu’établir une relation y est impossible, rien n’est plus garant d’une loi ou d’un être de la chose. C’est l’ordre de « l’existence sans existant » (Levinas, De l’existence à l’existant, p. 93), de l’existence dépersonnalisée, réifiée par la violence des lois physiques qui le traversent : la loi physique du monde rejoint la loi psychique d’Oreste1.

L’Erinye, jamais nommée, figure le sang, la terre et le souffle desséchant, forces chtoniennes, puissances souterraines et souveraines du monde matériel, dernière limite de résistance pour les instances divines (Apollon et Athéna) et symboliques (les lois humaines).

Oreste devient un sujet impossible, un héros en négatif qui ne s’inscrit nulle part, une figure errante qui vit l’illusion de sa corporéité : extérieur désormais à toute détermination, son corps se situe dans l’impossible et disparaît de l’espace-temps commun aux hommes. Ainsi pour Levinas, « cet exister n’est pas un en-soi, lequel est déjà la paix il est précisément l’absence de tout soi, un sans-soi. On peut ainsi caractériser l’exister par la notion d’éternité, puisque l’exister sans l’existant est sans point de départ » (p. 27 dans Le temps et l’autre). D’un strict point de vue logique et phénoménologique Oreste n’est plus, il est « non-récupérable » dans le processus historique, car ce « sujet éternel est une contradiction in adjecto, car un sujet est déjà un commencement » (op. cit. p.28). Levinas signale en ces mots l’impossibilité d’un devenir : « Je penserais à Héraclite. Non pas au mythe du fleuve où on ne peut se baigner deux fois, mais à sa version du Cratyle, du fleuve où on ne se baigne même pas une fois ; où on ne peut se constituer la fixité même de l’unité, forme de toute existant ; fleuve où disparaît le dernier élément par rapport auquel le devenir se comprend. » (op. cit. p.28). Oreste n’agit plus pour son devenir, il est l’extériorité qui va agir pour que s’organise non plus le salut d’un individu et d’une identité, mais la transcription d’un acte en termes symboliques puis mythiques. « On nous appelle les Imprécations » rappelle que le caractère propre des Erinyes est d’interdire la psyché et d’instaurer une relation non-médiatisée au cosmique : « Par une vigilance sans recours possible au sommeil, nous allons précisément caractériser la façon qu’a l’exister de s’affirmer dans son propre anéantissement. Vigilance, sans refuge d’inconscience, sans possibilité de se retirer dans un domaine privé. » (op. cit. p.27). Levinas insiste sur le caractère « désertique, obsédant et horrible » de cet espace d’ « inhumaine neutralité », la généralisation de cet espace étant la généralisation de la folie d’Oreste. Son acte fait défaut à l’ordre du monde, Oreste, coupé du symbolique et du mythique, n’entretient plus qu’un rapport univoque à un signe, le recluant en lui et l’ouvrant à l’extériorité. « Plus il s’enferme, plus il appartient au Dehors », dit Maurice Blanchot dans Le pas au-delà (p.141), ébauchant une phénoménologie de la folie (analyse logique et anti-psychologique qu’il ne formulera pas). Suivant en cela Maurice Blanchot, nous pourrions dire qu’il y a bien plus qu’une simple transgression d’interdit dans l’acte d’Oreste : l’interdit n’est plus une limite symbolique ou mythique que la loi désigne, dans un ordre profane/sacré par exemple, et en même temps intègre ; il est une limite réelle de la psyché et de l’esprit qui, une fois atteinte, ne renforce pas la loi mais l’emporte avec elle. C’est en cela que Maurice Blanchot, contre les analyses sociologiques et anthropologiques (mais il se situe sur un autre terrain), signale : « La transgression ne renforce pas la loi, elle l’emporte avec elle » (op. cit. p.139). Plutôt qu’un interdit (religieux ou social – conventionnel), il s’agit d’un « trait d’interdit sans interdiction » (op. cit. p.144) qu’il associe à la folie lorsqu’il se fait actuel : « Ce trait d’interdit sans interdiction : devenant de plus en plus visible jusqu’à cette singularité où il se dénonce en folie » (op. cit. p.144). Comment Oreste va-t-il, selon l’expression de Blanchot, opérer une « tentative pour délimiter avec l’absence de limites encore un certain territoire » (op. cit. p.141) ?



AS/SA nº 14, p.23



Cet espace extérieur, parce que rebelle à toute appréhension dans un ordre profane/sacré, Oreste cherchera à le sacraliser. D’où d’abord l’étape du sanctuaire de Delphes, tentative religieuse de sacralisation par l’humain et le symbolique de cet espace qui par la transgression, est soit devenu entièrement profane et il n’y a plus de dieux pour justifier l’ordre humain, soit s’est sacralisé à outrance en libérant des lois cosmiques dépassant les dieux et mettant en danger la société humaine. Dans les deux cas, sans circulation de sens entre le profane et le sacré, et sans garantie de retour à un ordre quelconque, c’est toute la société humaine qui est en danger.

III. Delphes.

Apollon accueille Oreste dans le sanctuaire où le Dieu endort les Erinyes. Oreste peut se reposer mais à leur réveil il lui faut repartir. Apollon chassant les Erinyes, elles lui intentent alors un véritable procès.

« Hors d’ici, je l’ordonne ; sortez vite de cette demeure, débarrassez le temple prophétique… Votre place est là où la justice abat des têtes, où l’on arrache les yeux, où l’on détruit la liqueur séminale chez les enfants, où l’on tranche l’extrémité des membres, où on lapide. » (Apollon) « Roi Apollon, à ton tour, entends-moi. Tu es toi-même, je ne dirai pas le complice, mais l’unique auteur, entièrement responsable du crime commis. » (Chœur des Erinyes) « … la déesse Pallas se chargera de trancher la cause. » (Apollon) Delphes voit la généralisation de la paralysie et du conflit entre les dieux (l’ordre mythique), les lois humaines (l’ordre symbolique), et Oreste qui, limite de l’impensé, remet en cause la circulation des significations entre les dieux, les lois, les hommes. On peut faire ainsi un résumé du conflit :

les lois humaines, apr s les épreuves imposées Oreste (sacrifices, purifications…) sont pr tes l’accueillir. Ainsi Oreste déclarera Athéna : « Je ne suis pas un tre impur et je n’avais pas de souillure sur la main en m’asseyant pr s de ta statue. La loi veut que l’homme souillé reste muet jusqu’au jour o on le purifie en faisant couler sur lui le sang d’une jeune b te immolée. Il y a longtemps déj que ma souillure a disparu au contact d’autres maisons et sur les chemins de terre et de mer. » (entre les vers 424 et 460). Or l’instance mythique, dans son conflit interne, ne le permet pas. Oreste demeure en dehors des lois humaines, du coup celles-ci sont caduques. l’instance mythique, d’une part approuve Oreste (Apollon), de l’autre le condamne (les Erinyes). Oreste demeure en dehors des lois divines qui voient leur conflit d’intér t se généraliser toutes leurs fonctions. la généralisation du conflit au niveau mythique instaure un troisi me conflit entre les dieux et les lois o il y a rupture de significations. On peut ainsi formaliser le triple conflit dans le schéma suivant.





AS/SA nº 14, p.24



Il s’agit en 1 du conflit mythique qui condamne Oreste et tous les Atrides. En 3 du conflit symbolique qui rompt le contact entre la loi de la cité des hommes et les dieux. En 2 le conflit existentiel qui interdit à Oreste le rapport aux hommes. Eschyle présente une analyse du triple conflit à travers les paroles d’Athéna, déesse de l’intelligence : « Il ne m’est pas permis non plus à moi de prononcer sur un meurtre qui excite d’âpres colères, alors surtout qu’en dépit de ton crime tu t’es présenté en suppliant entièrement et sans nuire à ma demeure, et qu’à mes yeux tu es aussi sans reproche à l’égard de ma ville. D’un autre côté, elles [les Erinyes] sont chargées d’une tâche qu’il n’est pas facile de leur retirer, et, si elles n’ont gain de cause en cette affaire, plus tard le venin de leur cœur, tombant sur le sol de ce pays, sera pour lui un triste, un intolérable fléau. Voilà où j’en suis, que je les accueille ou que je les repousse, je ne saurais échapper à de pénibles conséquences. » (entre les vers 460 et 507)

On s’aperçoit qu’Oreste ne délimite pas un interdit, mais un arbitraire, et qu’à son contact tout le devient : oracles, jugements, droit, cités, hommes. Il semble un cumulateur de l’impensé, de l’indéterminé de tout un ordre cosmique installé depuis longtemps. Ce sujet, exilé dans l’indéterminé, se situe hors de toute symbolisation, de l’écriture et du langage. Par opposition, auront à se définir le monde et le langage. Cependant, pour opérer un retour à la signification, toutes les structures du monde antique grec devront se refonder en un acte d’une autre nature qu’auparavant : la comparution, préalable à la constitution du nouveau droit.

III. Athènes : la comparution d’Oreste, la comparution du monde symbolique et mythique grecs.

« Puisque l’affaire en est à ce point, je vais choisir des juges du meurtre que je lierai par un serment, et former un tribunal destiné à durer toujours. » (Athéna, vers 460 à 507)

« Tandis que le tribunal se remplit, il convient de faire silence pour que toute la ville entende les lois que je viens d’établir pour toujours. » (Athéna, vers 508 à 573) « Oreste. – Ô Phoibos Apollon, comment le débat va-t-il être tranché ? Le Coryphée. – Ô sombre Nuit, ma mère, vois-tu ce qui se passe ? Oreste. – Finirai-je par me pendre, ou verrai-je encore la lumière ? Le Coryphée. – Et moi par disparaître, ou garderai-je encore mes honneurs ? » (vers 731 à 774) « Le nombre voix est égal des deux côtés ; cet homme est absous de l’accusation de meurtre. » (Athéna, vers 731 à 774) Les Euménides

Les plaidoyers précédant l’acquittement auront vu le paroxysme du conflit entre Apollon et les Erinyes, auquel le vote des citoyens aura dû mettre un terme. Mais peut-on dire que les citoyens ont tranché ?

L’égalité des voix d’un côté et de l’autre exprime le caractère d’irrésolution qui a envahi l’univers des lois. C’est Athéna qui, se déclarant elle aussi agir sur volonté de Zeus (« Il y avait là d’éclatants témoignages de la volonté de Zeus », dira-t-elle plus tard aux Erinyes), décide donc « arbitrairement » du sort d’Oreste et de l’orientation de tout un collectif. Les derniers mots d’Oreste seront : « Adieu Pallas, adieu peuple d’Athènes, puisses-tu accabler tes ennemis de coups inévitables et sortir vainqueur de la lutte ». La fin des Euménides verra l’exposition du nouveau droit aux citoyens athéniens à travers un long débat entre Athéna et les Erinyes, devenues Euménides (« bienveillantes »), débat qui sera l’occasion pour Eschyle de justifier un véritable code civil et religieux que représentera la nouvelle assemblée des citoyens, l’Aréopage. Oreste a alors disparu du texte. Eschyle semble dès le début souligner le caractère conventionnel et statutaire – en même temps qu’impérieux – de la nouvelle réorganisation, s’agissant d’un relancement du processus historique – en « reconnectant » le réel, le mythique et l’imaginaire – sur décision a priori de Zeus, qui, lui, n’apparaîtra jamais. Est-ce une façon pour Eschyle de placer l’homme et ses représentations au centre de l’histoire en soulignant le caractère symbolique du réel et du mythique et donc désormais du caractère construit et conventionnel du processus historique ? Se rapproche-t-il déjà de la philosophie de Protagoras selon laquelle « l’homme est la mesure de toute chose », pour adhérer à l’aspect fiduciaire et relatif, en tout cas insoluble, non des réalités religieuses et historiques, mais de leurs représentations et interprétations dans un système symbolique proprement humain et social ? En ce qui nous concerne faut-il comprendre la disparition d’Oreste comme une entrée dans le symbolique et en inférer une mutilation de sa réalité intraduisible en termes historiques ?



AS/SA nº 14, p.25



Triade mythique, triade historique. Une société traditionnelle vit une certaine relation à son imaginaire. Dans les sociétés antiques la trilogie du réel qu’on schématise conventionnellement dans les recherches sur l’imaginaire comme un système de rapports efficients entre l’imaginaire, le réel et le symbolique, n’est pas tant une triade qu’une monade : en effet ces rapports sont non-médiatisés, originels, de nature archétypale et la société évoluant, elle cherchera à les conserver comme tels. Ainsi imaginaire, réel et symboliques ne sont pas hiérarchisables, ils ne participent pas de catégories différentes, ils s’inscrivent directement et indissociablement dans tout fait historique, acte, parole ou rituel. On peut formaliser ainsi la structure en schématisant la triade seulement visible de l’extérieur de ce monde, et le cercle indiquant le caractère non-vécu, invisible, de cette triade qui, perçue de l’intérieur, est un monde un, une monade.



Les Euménides représente un triple conflit où successivement, une dyade (un couple de termes interrompt le processus – qui, quoique de structure mythique est tout de même historique et temporel – en un hors-temps excluant le troisième terme.




C’est le hors-temps de l’oracle d’Apollon : Apollon, instance mythique et imaginaire, ordonne à Oreste, personnage réel et historique, de tuer sa mère. Cela sans la médiation du symbole, c’est-à-dire de la société.




C’est le hors-temps du conflit existential d’Oreste, existentiel parce que renvoyant à son « exister » (Levinas). Il est en dehors des représentations collectives : le rapport dyadique est conflictuel et d’opposition. Les dieux (l’imaginaire) sont absents.




C’est le hors-temps qui règne durant le procès et à la fin de la pièce lorsque Athéna, les citoyens et les Erinyes établissent le nouveau système de loi et le nouveau rapport au réel. Oreste qui, lui, en tant que réel, disparaît de la structure. Le nouveau droit se fonde sur la mise entre parenthèses du sujet du processus historique : le réel se fonde sur un autre du réel, qui, en tant qu’autre, demeure extérieur.



AS/SA nº 14, p.26



Des rapports dyadiques sont conflictuels et problématiques et demandent à être réparés. La réparation des dyades se fait alors par la médiation du symbolique : c’est dans le cadre des lois et des conventions humaines que seront reliées l’imaginaire et le réel (la volonté de Zeus en faveur d’Oreste), le réel et le symbolique (la bienveillance des nouvelles lois envers Oreste), l’imaginaire et le symbolique (la nouvelle institution de l’Aréopage attribuée à Athéna).

Les instances seront reliées par la médiation du langage. Nous passons de la structure mythique à la structure historique, qui, elle, n’aura accès aux rapports que par la médiation du symbolique. Une hiérarchisation, une catégorisation dès lors s’effectue où le symbolique est l’élément de lecture et de manipulation du réel et de l’imaginaire, l’accès à la maîtrise du réel étant l’objet du symbolique. La triade ainsi catégorisée en instances non-indifférentes justifiera une numération, qui signifiera que chaque rapport a une nature précise. Nous aurons en 1 l’instance symbolique, en 2 le réel et en 3 l’imaginaire.

De plus si la réparation séparée des trois dyades ne restaure pas la triade mythique, c’est parce qu’en termes logiques une triade n’est pas un combinaison de dyades : « Il faudrait pour cela que ces relations binaires soient fondues en un seul fait. Nous ne pouvons analyser une triade en dyades. » (C.S. Peirce, Ecrits sur le signe, p. 78). Ceci justifie une nouvelle formalisation insistant sur le caractère indissoluble du processus à trois termes :




Nous voyons que 3 interprète 1 pour 2. Une formalisation sémiotique sera alors possible.

2. L’extériorité et le caractère irrécupérable de l’objet historique.

Au moment où l’acquittement se produit à cinquante pour cent des voix plus une, le monde grec est paralysé. Le retour d’Oreste parmi les siens est la condition virtuelle de l’achèvement de sa trajectoire. La tragédie d’Oreste consiste en ce que l’effacement de son acte et de son entrée dans le symbolique s’accompagnent d’un effacement de son univers d’inscription et d’un détournement du collectif vers d’autres structures. Le changement de structure qui est la résolution de la tragédie pour le collectif en est aussi la permanence pour Oreste : il est abandonné à sa réalité mythique, en tant qu’être appartenant à un certain monde. S’il est certes entré dans le symbolique, n’y perpétue-t-il pas son inachèvement ?

Si l’objet, selon Umberto Eco, n’est pas un « ensemble de propriétés mais l’occasion et le résultat d’expériences actives » (Lector in fabula, p. 52), s’il conserve son caractère existentiel et historique, et à tel point existentiel qu’Oreste demeure extérieur à toute symbolisation, il conservera alors dans les nouvelles structures son caractère d’extériorité, son perpétuel inachèvement. A cette différence près que le véritable objet du processus, Oreste, inscrit dans une réalité mythique, ne sera plus porté et ne gardera son caractère d’extériorité qu’à titre symbolique.



AS/SA nº 14, p.27



Ainsi se dessine le rôle de l’extériorité dans tout système de symbolisation : elle est organisatrice de psyché. Elle est « l’indéterminé par lequel se posera le possible » (Cruzeiro semiotico n?13, p. 922). Introduite à niveau symbolique, une réorganisation des structures réintégrant notamment le système interdit/transgression, profane/sacré, etc., permettra à nouveau la circulation de sens. Que l’extériorité soit destructrice de psyché, c’est ce qu’indique Emmanuel Levinas lorsqu’il construit sa philosophie de l’autre : élément de réel, ne dépendant pas de nos représentations, il sera à l’origine lié au concept d’extériorité. Ce n’est que plus tard, lorsque l’ouverture se fera non vers un continuum de matière mais vers un continuum de sens, que Levinas le distinguera de l’extériorité ; il n’en reste pas moins qu’avec le concept d’extériorité Levinas aura défini le concept de possible ; la possibilité de l’Autre ne sera que la possibilité d’un extérieur de l’extériorité, soit un monde organisé : « Seuls les bruits extérieurs qui peuvent marquer l’insomnie introduisent des commencements et des fins dans cette situation sans commencement ni fin. » (Le temps et l’autre, p. 27). Or Oreste est l’homme condamné à la vigilance sans fin, à la persécution et à l’insomnie.

Il y a dès lors une double tragédie d’Oreste : il n’est jamais réintégré dans son monde, et dans la sphère symbolique qui l’englobe, il en figure le caractère extérieur.



3. L’inachèvement d’Oreste : l’inachèvement symbolique de sa réalité tragique.

Nous pouvons alors définir provisoirement la tragédie comme l’acte symbolique qui rapporte un inachèvement mythique, symbolique et existentiel. Oreste, figure mythique et symbolique certes, ne s’inscrit dans le symbolique que parce qu’il en est l’objet indécidable, intraduisible, intemporel : existentiel. L’observation de Maurice Blanchot dans Le pas au-delà (p.144), « déclaré partout et toujours coupable, et, de ce fait, hors de cause », pourrait définir la situation de ce sujet interdit, perpétuant un inachèvement, mais demeurant dans ses effets : interdiction d’une existence mais accroissement de sa part de réalité, à partir de laquelle et dans laquelle un collectif aura effectué une redéfinition de ses limites et une re-symbolisation de ses représentations, vers un élargissement de sa psyché considérée dans sa réalité historique. Un monde comparaît à ses représentations et à ses déterminations parce qu’il s’y auto-représente un défaut : la tragédie considère un impensé.



4. Sémiotique et droit.

Le nouveau tribunal de l’Aréopage, fondateur du nouveau droit, est davantage qu’un tribunal. Il redéfinit la relation triadique du réel entre imaginaire, réel et symbolique, ou, si l’on veut, entre instances mythiques, instances symboliques et existants. Le nouveau droit se fonde sur la vacillation et l’abîme d’un existant inopérable par l’habituel traitement symbolique du collectif : les opérateurs de la description et de la symbolisation manquant pour la caractérisation, la lecture et l’interprétation d’un tel existant, celui-ci deviendra l’extérieur fondateur du droit, intégré symboliquement à la structure, mais disparu dans son apparaître, son efficience et son agissement existentiels. La disparition d’Oreste au moment de la constitution des lois, et sa relégation à l’oubli, en font le vide nécessaire et la structure absente qui soutiennent le nouveau contrat collectif. Le centre et sens de la sémiose sont un hors champ constitutif. Ce qui se perd de l’existant est distribué sémiosiquement en traits qualitatifs dans l’ensemble processuel et ne réapparaît qu’à des distances mythiques – et le mot convient parfaitement ici – de lui-même, dans cette dimension de l’oubli qu’est le mythe. Le mythe, la priméité de la priméité selon Peirce, reste, pour se préserver tel, non-affleurant au symbolique, et son efficience est à venir, portant la dimension du futurible d’un collectif, d’un champ de représentations organisatrices.



AS/SA nº 14, p.28



IV. Conclusion.

Le problème de l’identité impossible d’Oreste est celui de l’identité impossible d’un monde. La particularité des Euménides souligne l’entrée d’un ordre proprement historique – le système de comparution et la médiation impérieuse par le nouvel ordre symbolique que représente le nouveau droit – dans un ordre a priori mythique. On peut ainsi envisager le cycle de L’Orestie comme la mise en mouvement de ces structures, comme l’acte symbolique qui traduit un triple inachèvement et conduit nécessairement l’avènement d’un nouveau droit sous peine de destruction d’un monde. Si l’on veut considérer la tragédie comme système en rapport avec une extériorité, avec un impensé organisateur de psyché, une étude des processus sémiosiques propres à la tragédie peut déterminer comment se construit cette psyché, c’est-à-dire l’histoire. Nous rejoignons l’analyse de nombreux critiques envisageant la tragédie dans une société comme la condition de saisie de son histoire, l’entrée dans le régime du droit.



RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

ESCHYLE, Théâtre complet, éditions Flammarion, collection GF, Paris, 1964.
E.R. DODDS, Les Grecs et l’irrationnel, éditions Flammarion, collection Champs, Paris, 1977.
L. GOLDMANN, Racine, éditions L’Arche, Paris, 1956.
M. BLANCHOT, Le pas au-delà, éditions Gallimard NRF, Paris, 1973.
E. LEVINAS, De l’existence à l’existant, éditions Vrin, Paris, 1947.
E. LEVINAS, Le temps et l’autre, éditions Arthaud, Paris, 1948.
C.S. PEIRCE, Ecrits sur le signe, éditions du Seuil, Paris, 1978.
U. ECO, Lector in fabula, éditions Grasset et Fasquelle, Paris, 1985.
COLLECTIF, Cruzeiro Semiótico, n?13, éditions Associação Portuguesa de Semiótica, Porto, juillet 1990.




index.html




E-mail to the editors
Pour écrire à la rédaction



© 2004, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée