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OU LE SUBLIME DES ŒUVRES INEFFABLES
Vassilena Kolarova
…on peint parce qu’on ne sait pas dire certaines choses. L’écriture va aller à la recherche de cet inconnu…La peinture est donc une perpétuelle incitation pour l’écrivain…
Butor, a-t-il donné un coup de pinceau (ou de bâton), dirait-il à la manière de
Jackson Pollock pour essayer de représenter en bref parcours et en mobilité perpétuelle,
recherchée, (perpetuum mobile) ce que son esprit scriptural n’arrive pas à « survoler »
d’emblée ? Tel un oiseau qui n’interrompt pas son cours (il se met soit même au-dessus de
l’œuvre en « peignant » et plus spécialement il prend distance physique se positionnant juste
au-dessus du déjà peint recréant la gestuelle de l’action painting du peintre américain
auquel il dédie son livre, il est déjà difficile de parler de livre, qu’on n’arrive pas à lire
mais à sentir, on se limiterait à œuvre d’art. En lisant et en feuilletant l’œuvre on se sent
perdu, on a besoin de connaissances géographiques et même si on en possède de telles, il
est nécessaire d’avoir sous les yeux une surface plane pour imaginer et comparer à l’abstrait
sémiotiquement l’écrit et, le parcours en avion que Butor avoue
L’élan de Butor vers la peinture et la musique est grand, mais pourquoi avoir choisi
ce peintre et pas un autre ? Peut-être que l’une des raisons est déjà celle-là qu’on vient de
citer, une parmi d’autres. En plus, « Pollock used a combination of oil, enamel and
aluminium paint, and the colours and tones create recession and depth which makes
them strangely three-dimensional. For this reason the spatial experience is sometimes
referred to as environmental because it involves total immersion on the part of the
spectator.”
Ce qui ne cesse de le passionner jusqu'à présent
Avec « Mobile » on est dans la peinture. À la manière de Jackson Pollock … c’est
comme si son œuvre artistique se faisait le double de l’œuvre artistique du peintre, toujours
aussi incroyable et excentrique que la sienne, inqualifiable de par sa mobilité… « Pollock
…was fascinated by the idea of making the space and form move into the area between the
spectator and the picture plane. He was also interested in Surrealism and its search for
meaning through the unconscious and the world of dreams;”
Deux couples de colombes pleureuses se béquetant sur un buisson à grossesfleurs blanches. (Cette image revient perpétuellement sous différents aspects et couleurs gardant la même structure)
… Le ciel nocturne qui pâlit. … L’étoile du matin. … - A l’équinoxe de prin- temps, quand le jour se lève a nuit noire à CORNIG, temps du Pacifique. La mer la nuit. Le désert la nuit. Sur les montagnes, l’ancolie du Colorado, avec ses fleurs bleues à cœur blanc. (p.23)
L’écriture fait révérence à la peinture, pour ne pas dire qu’elle soit détruite au
sens traditionnel, car les arts sont en relation constante perpétuellement. On avance dans
l’espace, pas dans le temps comme le voudrait Lessing en littérature. C’est que ce n’est plus
de la littérature à la manière qu’on la comprend d’habitude, c’est un phénomène qui se
codifie de plus en plus de nos jours, en se frayant le chemin. « Mobile » qui fait un peu un
effet étrange en 1962, l’année dans laquelle paraît « L’Œuvre ouverte » de Umberto Eco,
en rappelant cette coïncidence et en insistant sur le fait que l’œuvre de Butor est le début de
quelque chose qui est plus différent que l’oeuvre ouverte dans la vision de l’écrivain
français qui échappe d’ailleurs à cette qualification et on dirait plutôt artiste tel qu’il est.
C’est comme si le continent lui-même pas seulement l’écriture sur lui, se faisait tableau ou
bien texte
La nuit claire pleine d’étoiles. … La nuit claire. … La nuit.
Les lettres soulignées semblent recréer une autre tonalité, celle du refrain car elles
alternent avec d’autres types d’écriture. C’est sur cette pièce que se termine l’œuvre.
L’effet est fabuleux. C’est comme si on avait écouté un air de musique qui nous a mis hors
de nous-mêmes, dans un état fulgurant, invraisemblable. C’est le comble si on veut illustrer
la sensation artistique que seule l’âme dans sa pureté tournée vers la contemplation
paisible des profondeurs célestes et insondables, puisse être touchée pour s’inspirer par
l’esprit divin. L’œuvre éclate aux mille éclats pour revivre dans toute sa splendeur
inoubliable. Butor fait un aveu fascinant sur cette sensation artistique qu’on n’a pas la force
d’oublier, qui reste gravée dans la mémoire de tous ceux qui éprouvent le même
sentiment inexprimable face à l’art, qui vivent dans l’art et dont la vie est impossible sans
lui : « On peut faire de l’histoire de l’art ou de la critique d’art. La poésie insiste sur la
disposition spatiale du langage ; elle est donc la connivence avec la peinture. Elle la fait
chanter. »
Création du monde suppose l’interprétation des nombreuses relations :
Livre/peinture/musique/architecture Monde { Bible/monde (le cercle qui se referme dans l’interprétation)
1) création de l’église (architecture combinaison de peinture sculpture et la Création,
l’église en tant que microcosme de l’univers et du monde par rapport au macrocosme
biblique, surtout avec le chant sacré
2) création de la cantate (musique, jouée à l’intérieur de l’église du même nom, à la base de l’ Ecriture sainte – motif, l’église San Marco, où le chant est exécuté, chant, à la base du texte de l’ Ecriture sainte intériorisée. C’est déjà le texte de l’ Ecriture sainte qui est contenu dans l’œuvre musicale, à l’intérieur de l’église et enfin dans le livre. )
3) création du livre (littérature, Ecriture sainte – motif, l’église San Marco, chant et musique sur San Marco qui contient en soi le texte sacré) l’œuvre de Butor décrit l’église (Bible), le chant qui est chanté (Bible) dans l’église (Bible) et la Bible même qui est citée tout en contenant des psaumes qui peuvent être chantés.
On pourrait parler d’une hyperesthésie esthétique qui prolifère comme un arbre ou une rhizome dans des directions inconnues dont le chant doux retentit en écho…
Le texte sacré est extériorisé et intériorisé à deux niveaux de ce paradigme : (Bible – monde)
1) livre de Butor – contient des passages de la Bible et la cantate qui contient de tels aussi 2) église – contient des œuvres bibliques et la cantate aussi
On n’en finit pas avec l’imbrication l’une dans l’autre des structures artistiques. Comment définir le genre et surtout dans sa dimension interartistique ?
Butor manie l’œuvre en virtuose. Parfois c’est la peinture qui fait chanter la musique
du texte. (« Mobile »)(1962). D’autre fois c’est la musique qui engendre des mondes de
peintures textuelles à l’intérieur des cathédrales (architecture) assistant à l’édification du
livre. (« La description de San Marco » (1963)) pour arriver au « brouillage » musical du
«Dialogue avec 33 variations de Ludwig van Beethoven » (1971) où la correspondance des
sons et des couleurs fait pendant aux œuvres précédentes mais la palette du poétique est
exquise. C’est sans doute pas seulement pour sa forme brève que la poésie permet des
variations de genre.
A l’intérieur des textes étudiés plus haut, on pourrait distinguer suivant le type de
peinture
Si l’on analyse un texte littéraire, et il y a une peinture cachée, c’est à d. qu’on peint à l’aide des mots, on suit le schéma d’analyse connu : les mots, donc le premier système, en tant que contenu deviennent forme du second système, qui à son tour aurait un autre contenu et ainsi de suite. Le contenu et la forme des deux systèmes littérature et peinture seraient différents.
Voilà pourquoi le contenu devient une forme, puisque si on se réfère à la
terminologie de Hjelmslev, les fonctifs dont il parle sont en relation constante. Et il ne peut
pas être autrement. C’est le sens qui donne une idée abstraite de ce que l’on se représente
dans la tête et c’est ainsi qu’il devient forme, car la forme est un fondement commun
(principe de construction non pas soumis linguistiquement
Mais comment pourrait-on exprimer cette « confrontation » entre les signes
appartenant à differents systèmes artistiques dans le texte littéraire, à une intersémiotique
proliférante ? Peut-on parler d’une confrontation de différents points de vue ? C’est qu’il y
a une différente forme du contenu, tandis que la forme de l’expression reste la même (à un
niveau post-structuraliste au sens général en laissant de cote les particularités spécifiques
des differents domaines étudiés), car c’est la forme pure qui est le fondement même de
tout ce qui nous entoure. Elle aussi pourrait changer de valeur et de compréhension suivant
la perception particulière. Le contenu devient expression du second système (voila pourquoi
il est différent, seulement ce n’est pas ce qui nous intéresse, au contraire on cherche la
forme qui supplante celle du contenu devenant forme, sans vouloir éviter ce fait dont on
vient de parler car il explique déjà la relation interartistique en enchâssant les signes sous la
structure linguistique, alors qu’on voudrait imaginer une structure plus complexe dégagée de
la sensation prouvée par l’analyse des textes, et dont parle Saint Paul dans la Première
épître aux Corinthiens
12.4 Il y a diversité de dons, mais le même Esprit; 12.5 diversité de ministères, mais le même Seigneur; 12.6 diversité d'opérations, mais le même Dieu qui opère tout en tous. 12.7 Or, à chacun la manifestation de l'Esprit est donnée pour l'utilité commune. 12.8 En effet, à l'un est donnée par l'Esprit une parole de sagesse; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit; 12.9 à un autre, la foi, par le même Esprit; à un autre, le don des guérisons, par le même Esprit; 12.10 à un autre, le don d'opérer des miracles; à un autre, la prophétie; à un autre, le discernement des esprits; à un autre, la diversité des langues; à un autre, l'interprétation des langues. 12.11 Un seul et même Esprit opère toutes ces choses, les distribuant à chacun en particulier comme il veut. 12.12 Car, comme le corps est un et a plusieurs membres, et comme tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu'un seul corps, ainsi en est-il de Christ. 12.13 Nous avons tous, en effet, été baptisés dans un seul Esprit, pour former un seul corps, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres, et nous avons tous été abreuvés d'un seul Esprit. 12.14 Ainsi le corps n'est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres. (des paraboles)
Le contenu du contenu est différent car le contenu s’exprime d’une manière différente dans le cas des deux arts. Les deux arts du temps (littérature) et de l’espace (peinture) expriment un même contenu (à un supra niveau) à leur manière chacun, d’autant plus que chaque lecteur le déchiffre à sa guise. Ainsi Butor qui compare son œuvre à un quilt,(pourtant ce n’est pas une peinture habituelle,implantée dans le texte ou le texte ne dessine pas une peinture, le texte est peinture, alors on pourrait parler d’un rapprochement, d’une identification de forme et contenu au sein d’un « même » art, qu’est la peinture ici, bien sur il y aurait deux peintures doubles, cas particulier de l’interpicturalité en miroir) ce qu’il y a de plus significatif, c’est la disposition des lettres et du texte en son entier de façon inverse sur la page. Il le dit une seule fois explicitement, « La partie la plus étonnante en est peut-être la collection de courtepointes, ou « quilts », en mosaïque d’étoffes. Ce « Mobile » est composé un peu comme un « quilt », les autres allusions sous forme de citations-peintures, masquées redoublent en écho musical ou mosaïque cette mise en abyme à fonction interpicturale en profondeur dans le texte. (p.45). (p.289, 295, 325). Les états sont bien délimites, autant de peintures, dont l’information sur chacun se termine comme dans un carre (du quilt) qui pourrait être mis spatialement a cote du précédent , donc la succession n’est plus temporelle. Ut pictura poiesis. Mais le texte est percé transversalement aussi grâce à la mise en abyme ce qui donne dans l’intersection des deux plans spatial et temporel (l’histoire du quilt dans les passages cites) un effet musical.
Donc, si on sort en dehors de l’analyse du texte littéraire, (car avec la conception de Hjelmslev ainsi donnée, on part du linguistique,…Au commencement était le Verbe…), si on est dans le domaine d’un autre art que la littérature ? Le fondement est aussi biblique et universel, en fonction de la traductibilité de la langue ou bien des peintures en musique par exemple…il y aurait des configurations à l’infini, tellement l’art est inqualifiable, l’interart est suprême.
La ligne qui sépare les deux plans, si elle exprime une commutation, une
interaction complexe, c’est le phénomène interartistique qui se trouve à la frontière entre
les deux signes à caractère différent, appartenant à differents systèmes et exprime leur
interaction, même si c’est dans le système de signe que propose Hjelmslev, c’est le même
genre de relation pour le texte littéraire ou la peinture ou encore la musique…transcendant
les frontières… C’est le sémiose intermediatique, de l’interart
Le fait qu’on fasse une distinction entre le signe iconique et le signe pictural, le signe
plastique, en particulier, on insistera sur le postulat suivant : la nature de l’interaction entre
les deux signes au sein même du signe complexe dont Hjelmslev parle sera unique, c.à d.
qu’on n’appellera phénomène interartistique que cette interaction, que lorsqu’il y aura
rencontre de deux arts, deux ou plusieurs systèmes artistiques
Le type d’analyse dont parle Sonneson
Surtout dans l’œuvre de Butor ou l’inextricable de l’artistique est un motif consciencieux, on commence à rechercher et à comprendre que le figuratif ou l’iconique existe à un autre niveau supra, transcendantal qui n’a pas perdu ses liens avec la conventionnalite du monde extérieur. Voila pourquoi le plastique linguistique par exemple (car on est dans le domaine de la littérature) peut être modelé. D’ici les interprétations, auxquelles l’art de l’écrivain laisse libre cours au lecteur, sur le texte polyvalent sont multiples. On recrée des modèles abstraits que la puissance artistique fait revivre dans notre esprit. Cet effet est obtenu car l’art, surtout sous cet aspect indicible, tel qu’il est, puisque polyvalent, incite à créer. C’est le spécifique de l’art que l’interartistique pousse et donne l’élan extrêmement fort, incapable d’être retenu, mais par la suite toujours ineffable.
Le caractère triple de l’intersémiotique dans la compréhension du signe artistique
est manifestée aussi grâce à l’analyse que fait Florence Rigal
Mouettes ivoire, Bécasseaux solitaires, Puffins de l’île de Man, oiseaux / poissons Oies bernacles, Canards arlequins. La mer, îles, chenaux, goulets, mer détroits, récifs. /ciel/ ……………………………………………………… La mer, hors-bord, ciel ski nautique, plongeoirs, / mer / toboggans, bouées. Grebes de Holboell, puffins d’Audubon, Pluviers des terres, oiseaux / poissons plongeons communs, sarcelles à ailes bleues. (p.285)
On pourrait voir cette structure en miroir déployée sur les deux pages, ou aussi comme empreinte symétrique d’images pareilles.
D’autres possèdent des effets musicaux grâce à la répétition :
Martinets des cheminées, roitelets à couronne d’or, plongeons rouges-gorges, râles de Virginie, petits butors. La mer, chapeaux blancs, poignets, chapeaux paille, cuisses, chapeaux sable. On entend parfois le bruit des vagues qui s’écrasant contre les rochers, on contemple l’écume des flots visuellement, grâce au jeu de mots sur la mer :
La mer, nos pas dans la nuit, le mouvement baroque illusionniste qui vient de la mer, effaces par la mer, en escalier seuls, dans le vent chaud. (p.297)
Ou des paysages poétiques en bribes, changeant de tons ou de champ visuel en deux parties enchâssées (effet qui est très exploité dans « La description de San Marco ») qui se complètent, d’autres encore jouent sur les couleurs, bariolés: La mer, Milliers de lèvres noires, Milliers de langues sombres, innombrable salive, innombrable sueur, inépuisable bain. Orchidées papillons, orchidées mouches vertes, orchidées herbes roses. (p.449)
Butor en tant qu’artiste sort en dehors du genre littéraire au sens sémiotique, bien
qu’il y soit. Parfois même littéralement, il aborde le champ de la peinture, intervenant dans
les œuvres de beaucoup de peintres
On a abordé des problèmes qui constituent un champ de recherche à part entière chacun pris isolement, mais le fondement de l’art qui guide chaque fois une référence dans le champ d’étude à côté, nécessite une telle approche pluridisciplinaire et unifiante, une optique qui englobe dans son ensemble toutes sortes de problèmes seulement posées ou bien passés sous silence, qui restent à être encore questionnés. BIBLIOGRAPHIE
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