Quels présupposés des méthodes de
traduction et d’analyse des textes bibliques ?
Gaëll Guibert, Equipe LaLICC
Langage, logique, informatique, cognition et communication
UMR 8139 - CNRS/Paris-Sorbonne
Résumé
Une question peut être posée eu égard à l‘analyse de textes
bibliques, lorsqu’on étudie le discours résultant de l’application de certaines
méthodes ou même dans le cadre de la traduction d’un texte.
Peut-on déceler une pré-compréhension, une
interprétation tacite du texte qui jouerait le rôle d’un présupposé par rapport
à l’analyse de texte mise en œuvre ? En ce cas, comment qualifier les
résultats d’une telle traduction ou d’une telle analyse ? Qu’apportent des
présupposés, s’il en existe, à la mise en œuvre d’une traduction ou d’une analyse
textuelle ? Faut-il chercher comment éviter cette mise en œuvre de
présupposés dans l’analyse textuelle et pourquoi ? telles sont les
questions que nous soulevons, sans pouvoir toutes les résoudre, dans cet
article.
Introduction
Nous voudrions exposer quels
peuvent être les présupposés de la traduction et des méthodes d’analyse
littéraire ou sémiotique, afin d’interroger sur la possibilité d’une analyse du
texte libérée de ces présupposés. De tels présupposés existent-ils ? Quels
sont-ils en ce cas ? Comment influent-ils sur les résultats obtenus par
l’application de la méthode ou de la traduction qui comportent de tels
présupposés interprétatifs ? Si tel est le cas, que dire des résultats
obtenus vis à vis du texte ? Tout d’abord, faut-il proposer une traduction
sans présupposé interprétatif ? Cette traduction serait-elle seulement
possible étant donné le travail du traducteur : compréhension du texte-source, reformulation dans le texte-cible.
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Que dire également, de
la méthode utilisée : celle-ci doit elle avoir des présupposés propres au
fait qu’il s’agit de tel ou tel texte dans tel ou tel genre littéraire :
texte narratif, texte technique, texte biblique ? Doit-on accepter les
résultats obtenus sans critique si la méthode utilisée pour les obtenir met en
œuvre des présupposés de toute sorte ? identifier de tels présupposés ne
revient-il pas alors à pouvoir utiliser la méthode en connaissant à l’avance le
statut relatif des résultats obtenus ? Enfin, quel genre de présupposé,
une fois décelé, permettrait de mieux juger le résultat de la méthode, et quel
serait le genre de présupposé capable d’être bénéfique au résultat de
l’application obtenu, à la connaissance donc ? en d’autres termes, faut-il
les déceler pour les éliminer ou sont-ils profitables d’un point de vue
épistémologique ?
Finalement, quels sont les
présupposés mis en œuvre par l’analyse exégétique ? Ces présupposés
existent-ils, et quelle est leur nature ? Sont-ils toujours présents ? En quoi
diffèrent-ils du “ point de vue ” qui caractérise l’approche par
rapport à la méthode, tandis que l’application méthodique n’en comporterait pas
? La question du présupposé épistémologique des méthodes mises en œuvre sur les
textes est importante. Il faut également étudier plus en détail les présupposés
mis à l’œuvre dans l’application de la sémiotique et de l’analyse de la
conversation. Nous aboutissons ainsi à soulever des questions épistémologiques
et à réfléchir au type de connaissance ainsi construit. Puis, nous essayons de
définir des critères de scientificité, pour le discours de l’exégèse, en
continuant à nous interroger sur son type spécifique s’il existe. Nous nous interrogeons alors sur l’objet et les méthodes qui
pourraient s’y appliquer, où ces derniers se trouvent définis et quelle
pourrait être l’utilité de ce type d’approche.
Les méthodes linguistiques,
utilisées actuellement par l’exégèse, outre la sémiotique, concernent la
traduction du texte, la conversation parlée à laquelle on peut le rapporter, ou
encore le niveau narratif du texte. Ces méthodes travaillent au niveau du texte
littéraire, en synchronie (au sens du mot dans l’exégèse, sur le texte final)
et au niveau historique, qui concerne encore la construction littéraire.
La traduction travaille sur la sémantique, afin de donner, dans une
langue d’arrivée, les mêmes sens des mots, des phrases et de l’ensemble du
texte, qu’ils comportaient dans une langue de départ. Ce niveau sémantique du
texte est élargi, ensuite, dans le cas de l’étude de Meschonnic,
qui étudie la rythmique du texte de départ, en plus de sa sémantique. Puis, des
études comme celle de Person font droit à l’aspect
pragmatique du texte, et non plus seulement à la traduction. Ainsi, ils
étudient le texte dans sa dimension communicative, même si celui-ci, en temps
qu’écriture, rompt au contraire avec la dimension du texte, comme échange
parlé. L’analyse du texte, au niveau pragmatique, commence à intégrer la
dimension de l’auteur implicite, et du lecteur impliqué, comme éléments actifs,
pour établir le sens du texte. Enfin, l’étude du texte au niveau narratif, en
temps que pièce de littérature, comme le propose G. Genette, est effectivement
réalisée. Cette étude au niveau narratif est également étudiée par J.M. Adam : la « stratégie narrative » se
présente comme une recherche de la cohérence (Adam
1985 : 7).
Ces différentes études ne sont pas sans rappeler l’essai sémiotique de Greimas. En effet, la sémantique et la narratologie étaient
également des domaines internes, d’une analyse sémiotique, menée au niveau
littéraire. Ces domaines ne pouvaient être couverts par l’analyse de
l’énonciation, ou toute analyse spécifique des significations internes au
texte, comme système de signifiants. Le problème de la traduction n’était pas
davantage analysé, il relève du problème linguistique spécifique, puisqu’il
concerne le texte et son sens. Le problème de l’intégration de l’aspect
pragmatique était, en revanche, soulevé par l’analyse sémiotique. Cet aspect
est donc, de plus en plus, intégré dans l’analyse sémiotique. Mais voyons de
plus près les domaines respectifs de la traduction, de l’analyse pragmatique et
de la narratologie, en temps que
procédés linguistiques et sémiotiques, à l’œuvre dans l’analyse actuelle des
textes, qui sont éventuellement appliquées à des textes bibliques.
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A titre d’exemple, l’ensemble des
traductions ou analyses présentées au cours des pages suivantes, porteront sur
le livre de Jonas[1].
De cette façon, il sera possible de comparer les résultats entre eux, puis de
comparer avec la méthode linguistique proposée dans la deuxième partie. Le
lecteur se remémorera ce texte en n’importe quelle Bible, pour mieux comprendre
les analyses suivantes.
3.1. Le
problème de la traduction
Une traduction, si
proche d’un texte qu’elle soit, pose cependant de nombreux problèmes. Celle-ci
ne peut jamais trouver l’équivalent dans une langue étrangère de la totalité du
signifiant langagier d’un texte. Etienne Nodet
signale que le surplus de signifiant résiste à l’audition, ou à la lecture d’un
texte, résiste à la traduction. C’est d’autant plus vrai, selon lui, que la
langue est inconnue ou morte ; le signifié devient infime (Desclés 2000). Cette réalité de la résistance doit être
prise en compte a fortiori dans le cas de l’hébreu biblique, même s’il s’agit
d’une théorie générale.
En effet, une belle
traduction, par exemple, est une reconstruction dans une autre langue d’idées
perçues dans l’enchaînement de mots de la langue originale (Greenstein
1989: 97) Pour G. Mounin, dans les problèmes de la
traduction, « si elle est belle, elle est infidèle, si elle est fidèle,
elle n’est pas belle ». Plus cette traduction du texte tend à s’écrire de
façon littéraire dans une langue étrangère, plus elle risque de s’éloigner par
rapport au texte de départ, dans la langue en laquelle le texte a été écrit (Meschonnic 1970 :
413)[2]. En tous cas, elle
exige de trouver des équivalences en passant d’une grammaire à une autre; or,
celles-ci n’existent pas toujours (Nida, Taber 1969: 12)[3].
Toutefois, une traduction qui renonce à une certaine esthétique du
langage, en essayant d’être plus littérale, ne vaut en réalité pas mieux qu’une
belle traduction : il s’agit seulement d’un outil qui permet de comprendre
le sens global d’un texte; c’est le cas
de celle que nous proposons ici, qui ne recherche pas à être écrite dans un
français littéraire. Elle nous permettra seulement de comprendre quelle est la
nécessité de concevoir d’autres voies de compréhension d’un texte en langue
étrangère que celle de la traduction. Cette dernière peut cependant être
conservée à titre d’outil, puisqu’elle instaure une relation entre une langue
de départ et une langue d’arrivée (Meschonnic 1970 : 345).
Le problème du texte soumis à différentes traductions, en diverses
langues humaines, est qu’il s’exprime, de cette manière, au niveau du
phénotype ; or, sachant qu’il existe un langage génotype, il est possible
de travailler, dans une langue donnée, à un niveau différent de l’épiphénomène
de la traduction. La première analyse que nous effectuerons, sera celle d’un
texte soumis à différentes traductions. Le texte que nous choisirons comme
texte de référence pour nos applications est celui de la T.O.B.,
tout en restant conscients de la justesse de certaines remarques par exemple
d’un Massignon (cité dans Meschonnic
1970 : 412)[4], qui nous invitent à
formuler d’autres propositions que celle d’une traduction.
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Par exemple, la traduction de la T.O.B. n’accepte pas les expressions littérales telles que
“ la chaleur de son nez ”, désignant la colère de Dieu et ne la
mentionne qu’en note. De même, “ les buées de néant ”, expression
hébraïque désignant les idoles, n’est pas traduite de façon littérale.
Certaines expressions idiomatiques sont en effet intraduisibles en français. Il
suffit de comparer deux traductions d’un même texte pour apercevoir qu’elles
peuvent diverger, par rapport au texte d’origine. Une traduction travaille avec
une « langue source » et une « langue d’arrivée » (Meschonnic 1970 : 365). Elle comportera toujours un
écart par rapport à l’expression première du texte dans une langue étrangère;
toute notre approche cherchera donc à cerner des invariants. En vue, d’une
part, d’une compréhension du texte dans sa langue d’origine; et d’autre part,
d’une modélisation plus formelle, allant vers un traitement informatique du
langage. Nous verrons donc comment analyser un texte par un autre moyen que
celui de la traduction (Desclés 1995 : 53-81).
Un enjeu réel de traduction peut apparaître lorsque la traduction
réalisée affecte le sens du verset. D’une part, en ce qui concerne la réalité
sémantique du verset, d’autre part en ce qui concerne le sens théologique que
l’on peut en dégager. Des problèmes célèbres de traduction existent, tel que le
fameux Ex 3 : 14, où le ‘ehye hébreu fut traduit par o on en grec, et où la
compréhension du verset devint ‘Dieu est l’être’. Il s’agit d’un problème
grammatical qui se règle au niveau 2 (génotype). Un autre exemple propose un
problème lexical : le texte d’Isaïe 7 : 14 déjà cité, mentionnant la
“ almah ”
hmly ((« Jeune fille ») dans l’A.T. en langue hébraïque, traduit « parthenos » parqenov ((« Vierge » puis « Jeune
fille ») dans la Septante en grec. Ce terme a été lu, compris et traduit
dans la T.O.B. par « vierge » dans le N.T. (Mt 1 : 23 citant Is
7 : 14 en grec, mentionne la parthenos du grec
de l’A.T.), comme si le mot hébreu était bethoula hlwtb (« Vierge ») et non almah (« Jeune
fille »). Pourtant Isaïe avait le choix, puisqu’en 23 : 12, il
mentionne bethoula
hlwtb (« Vierge ») pour la fille de Sidon.
Dans le N.T., en Lc
1 : 27, parthenos, parqenov ((« Vierge »)
est choisi pour dire « une vierge fiancée à un homme, son nom
Joseph », puis « le nom de la vierge était Marie », choix du
terme confirmé par le verset 1 : 34 où Marie dit : « Comment
cela peut-il être, puisque aucun homme ne m’a pénétrée ? ». Or la
traduction du N.T. Hébreu des juifs messianiques est
“ almah bethoula ”
hmly (hlwtb (« Jeune
fille vierge »), puis “ almah shema ” hmX hmly « son nom était Marie », traduit
« Jeune fille » dans la T.O.B., dont la
note précise que le verset 1 : 34 lève toute ambiguïté : c’est une
vierge. Mais encore, toujours dans le grec de l’Evangile ou du N.T., le « achréion doulon » de Mt 25 : 30, acreion
doulon “ serviteur inutile ”, qui était en
réalité un « simple serviteur » (c’est-à-dire un serviteur
« sans intérêt »).
Des difficultés de traduction peuvent être réelles, soit parce que le
mot original est trop ancien et qu’on en a perdu l’usage au moment où est
réalisée la traduction, soit qu’un sens possible est compris en fonction du
contexte alors qu’un autre sens devait en réalité être attribué au mot qu’on a
traduit. Ou encore, le mot que l’on doit traduire n’a pas d’équivalent dans la
langue de traduction, soit que l’objet n’y existe pas concrètement, soit que
son concept ne fasse pas partie des concepts de la langue de traduction. En ce
sens, le passage d’une langue à l’autre pose problème pour toutes sortes de
raisons.
Les problèmes posés par la traduction existent dans le domaine de
l’exégèse biblique. Par exemple, certaines structures grammaticales existent
dans une langue-source, et pas dans une langue-cible (Nida 1980 : 162). Une nouvelle
traduction doit par ailleurs répondre à certains critères d’acceptabilité (Nida 1996 : 233) ; comme si le principe de canonicité pouvait
s’appliquer aussi aux traductions des textes bibliques. La traduction fut un
outil politique au 18° siècle (Chedozeau 1992 : 127) ; mais aujourd’hui, certaines sont
scientifiques ou littéraires (Gueunier 1997 : 265) ; les unes privilégient le texte-source,
les autres le texte-cible (Gueunier 1997 : 261). Manifestement, la
formation exégétique du traducteur est prépondérante, par rapport à sa
formation de traducteur (Margot 1979 : 30). Mais C. Taber pense que ce devrait être le contraire (Margot
1979 : 35). Nida soulève le problème de l’analyse componentielle dès 1975 ;
ainsi que celui de la signification, faisant appel à des bases linguistiques (Nida
1975 : 64).
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La traduction évolue ensuite, en tenant
mieux compte des contextes, et en traduisant des écarts (Escande 1978 : 353,
355)
qui existent, entre la représentation et la réception. Enfin, le contexte de
départ est considéré (Carroll 1996 : 259). Toujours est-il
qu’une analyse exégétique fait partie de la traduction, en tant qu’interprétation
du texte à traduire (O’Donnell 1999 : 165). Tel est aussi le sentiment de J. Barrie Evans,
alors même que l’environnement cognitif généré par le texte doit être pris en
compte (Evans 1997 : 129, 137). Puis, la participation du
lecteur devient nécessaire au procès de communication ; l’équivalence
dynamique ne suffit plus (Lategan 1993 : 171). L’équivalence
transitionnelle représente alors la signification (Louw 1991 : 130), qui est le contenu à
communiquer, dont les mots ne sont que les représentants. Mais, pour Greimas, cette traduction n’est jamais innocente ;
elle re-crée toujours le sens (Greimas 1983 : 2, 10), même si elle n’a plus les mêmes fins qu’au 18°
siècle.
Par exemple, le manuel à l’usage du
traducteur du livre de Jonas est destiné à aider à la traduction du livre de
Jonas de l’hébreu en français (Price, Nida, Peter-Contesse 1997 : 125p). L’introduction
qu’il comporte débute l’ouvrage, par une relation au sujet du message du livre
de Jonas. Puis, la structure et le titre du livre de Jonas sont les critères
qui suivent la question du message, dans l’introduction. Le message du livre
concerne préférentiellement deux points du livre de Jonas, qui sont deux points
de la théologie proposée par ce Le commentaire se veut être un ouvrage
linguistique, destiné à aider les traducteurs dans leur travail. Sa seconde
préoccupation est de savoir quelle est la structure du livre de Jonas, en tant
qu’œuvre littéraire. En effet, deux parties sont visibles, la première
comprenant les chapitres 1 et 2, la seconde, les chapitres 3 et 4. Dans les
chapitres 1 et 3, Jonas se trouve en compagnie des marins et des ninivites,
tandis qu’aux chapitres 2 et 4, il se trouve seulement en présence du Seigneur.
Enfin, “ En hébreu, le livre s’achève sur une question rhétorique,
mais la réponse implicite est claire. ” (Price, Nida, Peter-Contesse
1997 : 11-12). Au terme de la détermination de la structure, une question rhétorique
se fait jour, cette question est étroitement corrélée à la structure de surface
du texte, qui s’achève ainsi sur une ouverture. D’autres y perçoivent la
stratégie de communication de l’auteur du texte, avec le lecteur de cette
histoire, qui s’y trouve ainsi progressivement impliqué. De fait, la question
posée laisse le lecteur face à un choix, ce choix peut être, tout d’abord,
celui de la fin de l’histoire. Ensuite, il peut être celui du lecteur qui s’est
mis à la place de Jonas. Le commentaire proposé par ce manuel parcourt les
différentes possibilités de traduction, à partir de l’hébreu, dans différentes
langues. Ces diverses traductions sont envisagées, de façon à rester le plus
fidèle possible à la langue-source. Mais, ce faisant,
il prend nécessairement des options sur le sens du texte; il réalise donc,
simultanément aux propositions de traduction qu’il formule, des choix
interprétatifs. Ce manuel, qui se veut linguistique, donc être une étude de
langue, manifeste tout à fait à la fois qu’il existe un réel problème de
traduction, et que le passage d’une langue-source à
d’autres langues ne va pas de soi. Ce passage nécessite une interprétation des
expressions de la langue de départ, puis un choix de l’expression la plus
appropriée, dans la langue d’arrivée. Mais, d’une part, l’interprétation de
l’expression ou du syntagme, dans la langue de départ, relève de l’attribution
d’une sémantique aux mots considérés, donc il s’agit d’une interprétation.
D’autre part, le choix du syntagme, de l’expression ou de la périphrase dans la
langue d’arrivée relève du seul choix du traducteur, ou de l’équipe chargée de
la traduction. Pour cette raison, le choix du mot correspondant conserve
toujours quelque chose d’arbitraire. Il est aussi lié au contexte, car tout
texte est considéré, non pas “ en lui-même ”, mais dans un contexte,
où il entre en résonance avec d’autres textes, à travers divers phénomènes,
tels que la citation, le motif récurrent d’un texte à l’autre, un palimpseste
...
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Dès le titre, le traducteur commence par effectuer des choix, dont il
doit pouvoir rendre compte, mais dans lesquels, comme en tout choix, est une
part d’arbitraire, relevant de la subjectivité. Car, certains mots sont
effectivement traduits différemment, par d’autres traducteurs; cette traduction
différente, est tout aussi argumentée, et relève tout autant, en dernière
analyse, d’un choix arbitraire. Ces deux raisons principales font de la
traduction, fut-elle linguistique, un projet problématique, qui renvoie les
linguistes et les logiciens à la possibilité du choix. Or, le choix est ce qui,
finalement, explique mieux que tous les autres arguments, les mots préférés par
les traducteurs, parmi d’autres mots. Ces choix sont, certes, justifiables par
le groupe auquel le texte d’arrivée est censé s’adresser, qui diffère s’il
s’agit de la Bible de la Pléiade ou de la Bible en français courant.
Ce type de choix présuppose, d’une part, qu’il existe des bons et des
mauvais choix, en matière de traduction. D’autre part, les choix de traduction
présupposent que le sens du verset, ou de l’expression, en langue originale,
est parfaitement éclairci, ou tout au moins, que l’on a opté pour la solution
la plus simple, ou la plus claire. Donc, tout d’abord, si certains choix sont
finalement meilleurs que d’autres, c’est donc qu’il existe de bonnes et de
mauvaises traductions. Pour cette raison, les traductions sont sans cesse
refaites, parce qu’elles sont susceptibles d’être améliorées. Les critères qui
permettent d’évaluer si une traduction est bonne ou mauvaise, sont établis par
les différents groupes de traduction; ceux-ci critiquent, avant de proposer une
nouvelle traduction, les traductions anciennes. De bons critères de traduction
sont donc présupposés, d’où il est possible de conclure qu’il existe une
certaine forme de correspondance, entre les langues humaines.
Or, les logiciens et les
linguistes contestent, de plus en plus, ce fait que les traducteurs croyaient
acquis. De l’hypothèse d’un mentalais, en passant par des correspondances de
catégories de pensée, d’une langue à l’autre[5]. Cette correspondance,
presque automatique, d’une langue à une autre, est de plus en plus
controversée. Depuis trente ans déjà, d’autres hypothèses sont discutées. Par
exemple, pour la position universaliste (langage interne), le système central
de la pensée (Fodor) est relié au système
périphérique linguistique, par la forme logique : constituée de concepts,
celle-ci (Sperber et Wilson) est le correspondant
logique d’une représentation conceptuelle (Moeschler 1989 : 125). En tant que
concept, une représentation mentale est générique (détermine des catégories,
des classes extensionnelles d’individus, satisfaisant les informations
contenues dans la représentation mentale correspondante) ou spécifique
(identifie un individu) (Reboul 2000 : 13). Elle semble pourtant acquise, pour les traducteurs
bibliques, qui ne font jamais référence à la possibilité d’invariants du
langage. Ce premier présupposé de la traduction biblique, même si elle se veut
correspondre au sens du texte de départ, est sans doute une présomption par
rapport à ce qu’elle peut faire. Le second présupposé de ces traductions est
dans le fait qu’une correspondance existe, malgré tout. Mais, les traducteurs
ne font pas toujours état de la nature de cette correspondance, qu’ils jugent
pourtant avérée. Leurs options en faveur de tel ou tel type de traduction sont
souvent claires et exposées. Par contre, ils ne présentent pas toujours leur
théorie de la traduction, ni le niveau auquel cette correspondance présupposée
est effective.
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Un second exemple consiste en la traduction rythmique proposée par Meschonnic, qui fait appel à la rythmique du texte et en
particulier, aux accents proposés au 8° siècle, pour segmenter chaque verset.
En donnant plein droit d’exercice à ces accents, Meschonnic
réalise une traduction originale. Etant donné que la graphie des signifiants
utilisés est aussi importante, dans le cadre de la compréhension et de la
lecture d’un texte, la graphie de Meschonnic voudrait
tenir compte de ce fait acquis. Cette graphie respecte l’accentuation hébraïque
tardive, qui permet de découper chaque verset en segments plus petits. Ce
découpage est une interprétation, parce que, par ailleurs, en ce qui concerne
le verset d’Isaïe, bien connu maintenant, lire “ voix qui crie dans le
désert: “ préparez les chemins du Seigneur ”. ”, est différent
de lire “ voix qui crie : “ dans le désert, préparez les chemins du
Seigneur ”. ”. Il est donc important aussi, en ce qui concerne
l’interprétation, car la ponctuation induit un sens. De même, le découpage des
versets en sous-segments de la chaîne écrite
hébraïque, oriente la compréhension d’un verset, dans telle direction. Cette
interprétation s’exerce, jusque sur le corps du signifiant, lorsque la graphie
n’est pas restituée. Cette graphie, en tant que projection subconsciente du scripteur,
quel qu’il soit, est aussi importante que le texte écrit. C’est pourquoi, le
choix de présenter le texte selon les retours induits par les accents, est un
choix de donner au texte français, un rythme semblable à celui du texte hébreu.
Ce procédé de traduction présuppose, à son tour, que la rythmique
hébraïque, quoique tardive, est tout à
fait digne d’intérêt, en matière de traduction. Il faut supposer que le respect
de cette rythmique est une précision, au sujet du sens réel des mots, dans leur
contexte, en matière de traduction. Il présuppose, aussi, qu’il est judicieux
de décaper le texte de son hellénisation, et de sa christianisation habituelle.
C’est pourquoi, il prône ainsi qu’une meilleure traduction tient compte de ce
décapage, pour retrouver le sens original des textes bibliques; ceux-ci n’ayant
pas été formulés, au départ, à travers les cadres de la pensée hellénique et
chrétienne. Mais, au contraire, suivant des schèmes de pensée propres aux
langues sémitiques et parmi ces procédés, l’accentuation selon Meschonnic. Dans la traduction qu’il propose, le présupposé
épistémologique est donc le suivant: il s’agit de transformer le sens du texte
traduit, dans le sens de ce décapage possible. La vérité du sens du texte
augmenterait, dans cette perspective, en fonction de ce décapage, qui révèle le
sens original. Retrouver les formulations des textes originaux, avant qu’on les
traduise et qu’on les interprète, serait donc un moyen de mieux comprendre les
textes et de mieux transmettre leur sens premier. Ce présupposé
épistémologique, qui permet à Meschonnic de proposer
une autre forme de traduction, est le garant de la validité, de la valeur de la
nouvelle traduction proposée; en d’autres termes, si l’ancienne manière de
traduire avait de meilleures raisons, Meschonnic
s’éloignerait au contraire de la vérité du sens réel, contenu dans les textes.
Il présuppose effectivement ainsi, que le schème de la pensée hellénique
et chrétienne d’une part, et celui de la pensée sémitique d’autre part, ne se
correspondent pas. Dans le même temps, il juge nécessaire de retrouver le
schème de pensée sémite, qui s’est perdu au fur et à mesure, dans les
différentes traductions, de la Septante aux traductions dans les langues
courantes modernes. Les présupposés de cette nouvelle traduction proposée
apparaissent donc, en conflit avec les anciens présupposés qui ont permis la
traduction biblique, jusqu’à aujourd’hui. C’est-à-dire, avant que la rythmique
ne soit réhabilitée, par une pensée comme celle de Meschonnic.
Certains de ces présupposés épistémologiques, qui garantissent qu’elle puisse
être valide, sont mis en œuvre par une pratique de la traduction, telle que
celle de Meschonnic.
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Ces réflexions de Meschonnic
montrent la neutralité impossible de la traduction. Elle ne peut se détacher de
celui qui la pratique, car ce dernier effectue simultanément une herméneutique
religieuse, tout en demeurant incapable de comprendre réellement l’univers
religieux et culturel dans lequel le texte a vu le jour, parce que cet univers
est bien trop ancien. Dans la pensée de Meschonnic,
l’Ancien Testament est traduit dans le Nouveau, c’est-à-dire qu’il y est
transmis, comme un signifié par le signifiant du Nouveau Testament. Ce signifié
fait partie du signe de la lettre et le signifiant qui le porte est l’Ecriture
du Nouveau Testament. Mais la conséquence immédiate de cette traduction de
l’Ancien dans le Nouveau, qui permet sa transmission, en est aussi une
annexion: une christianisation, d’une part, alors que l’Ancien Testament n’est
pas chrétien, au départ, une francisation ou occidentalisation, d’autre part,
puisque l’Ancien Testament n’est pas indo-européen, mais sémitique.
De surcroît, Meschonnic
conçoit ainsi que l’Ancien Testament doit être compris comme le signifié du
Nouveau, qui serait le signifiant de l’Ancien. Mais l’établissement d’un
rapport de ce type, entre deux corps de texte écrits, ayant chacun été précédé
d’une tradition orale, suppose que l’on mette deux choses concrètes, dans le
rapport d’une chose concrète avec une chose abstraite. D’une part, le signifié
est alors de l’ordre d’un concept, de ce qui est transmis: peut-il être encore
lui-même un transmetteur ? Cette comparaison n’est-elle pas trop radicale ? Ne
risque-t-elle pas de gommer la réalité signifiante de l’Ancien Testament ?
Certes, au profit de ce qu’il signifie, mais en modifiant, là encore, son
statut propre, et en ne faisant pas droit à sa matérialité, donc à son
histoire, et aux circonstances dans lesquelles il a vu le jour. C’est l’exemple
déjà cité que les juifs reprochent encore aux chrétiens : la “ alma ” (en hébreu « jeune
fille ») d’Isaïe, devenue “ parthenos ” (en grec « vierge », puis « jeune
fille ») dans la Septante, pourtant traduction juive de la Bible
hébraïque, et interprétée “ bethoula ” (en hébreu « la vierge ») dans le
Nouveau Testament.
“ La tradition massive porte la
traduction biblique vers la langue d’arrivée, du moins en France depuis
Lemaistre de Sacy, au XVII ° siècle, qui traduisait
d’après la Vulgate. Le transport de la Bible vers le français est une traduction-annexion. ” (Meschonnic
1991 : 31).
Non seulement l’empreinte, dans le texte traduit, est une empreinte
religieuse, mais cette marque est aussi la trace du conditionnement culturel du
traducteur. Ce conditionnement est donné à travers la langue, qui permet à
celui qui pense dans une langue donnée, de penser avec des catégories de pensée
exprimables, qui le précèdent, et au moyen desquelles il peut se faire
comprendre, par les autres utilisateurs d’une même langue[6]. Ces catégories sont
également présentes, lorsqu’il s’agit de traduire un texte. Or, dans le cas du
français, par exemple, par rapport à l’hébreu, la seule certitude que l’on peut
concevoir est qu’il existe effectivement des catégories, dans chacune de ces
langues. Il ne s’ensuit absolument pas que ces catégories se correspondent, ni
que la pensée primitive et de type oral de l’hébreu, puissent être transmises
sûrement au moyen du français. En effet, il existe des catégories de pensée propres
et internes à la langue de l’hébreu, mais lorsqu’un traducteur, en français,
veut transmettre la pensée du texte biblique, il travaille davantage le
français, afin de se faire comprendre. Par exemple, les aspects hébraïques ne
sont pas réductibles aux temps du français, aucune correspondance stable ne
peut être établie, à laquelle on ne trouverait pas d’exceptions : on ne
peut pas associer l’inaccompli en hébreu et le futur en français sans plus de
discussion, il ne s’agit donc pas d’une simple correspondance d’une catégorie
dans telle langue à une autre catégorie dans telle autre langue.
AS/SA nº 18, p.
74
3.2.
Problématique de la méthode d’analyse
L’analyse de la conversation telle que la pratique Person,
sur le texte de Jonas, utilise elle aussi certains présupposés. Cette analyse
particulière, réalisée par Person, que nous avons
exposée (Desclés 2000), est une analyse linguistique, qui utilise l’approche pragmatique.
Pour la pragmatique, tout langage a une dimension de communication; cette
dimension doit être prise en compte, et les actes de langage doivent être
considérés. Mais, ils doivent être considérés en fonction de la dimension
essentielle, grâce à laquelle ils communiquent. Dans cette perspective,
l’analyse de la conversation se définit, en fonction de certains paradigmes.
Ainsi, certaines répliques sont attendues après telle expression et utilisées
dans tel contexte. La conversation utilise certaines “ paires
adjacentes ”, des expressions qui fonctionnent en binôme. Elle est, de ce
fait, organisée et structurée en relation avec l’organisation de base de tout
langage.
L’objection qui demeure, pour ce type d’analyse, et que Person rappelle lui-même, est la suivante (Person 1996 : 28): tandis que les
conversations orales sont généralement composées de “ paires
adjacentes ”, même lorsqu’elles sont entrecoupées de plans narratifs, leur
mise à l’écrit pose la question de savoir ce qui change, dans leur statut, par
rapport à l’oral. Les écrits narratifs ne peuvent représenter complètement les
aspects variés de la conversation orale. De plus, l’analyse des intentions, du
caractère, de l’atmosphère, et du ton réel, dans le livre de Jonas, supposent
qu’il existe en toute narration, susceptible d’être analysée d’un point de vue
narratif, une intention, un caractère, une atmosphère et un ton réels.
Une telle analyse suppose donc qu’il existe au départ des modèles, qu’il
est judicieux d’appliquer à tel et tel texte. Ces modèles sont notamment celui
des paires, à l’œuvre en toute conversation, et qui déterminent simultanément
le ton, l’intention, le caractère et l’atmosphère de l’histoire. De tels
modèles travaillent, eux aussi, avec un présupposé épistémologique, puisqu’ils
sont censés servir de catégories adéquates, pour analyser le texte étudié et mettre
en évidence sa structure, ses contenus de sens, et toute l’organisation
narrative. Cette organisation ne peut être déterminée autrement, qu’à partir
des paires adjacentes, qui façonnent l’ensemble du texte; la composition de
celui-ci est donc prédéterminée, connue comme composée de paires adjacentes,
avant que l’analyse ne débute.
Ce type d’étude analyse également la
situation du narrateur, dans l’organisation du matériel narratif; elle
détermine ainsi l’action de ce narrateur dans les autres paramètres utilisés (Person 1996 : 82-83). La situation du
narrateur et son action dans le texte rejoignent l’intenté de l’auteur, étudié
par d’autres méthodes. La situation du narrateur est aussi l’empreinte humaine
dans ces textes; la façon dont celui qui raconte organise l’histoire, d’une
façon plutôt que d’une autre. Cette position du narrateur définit
l’intervention de celui-ci dans le matériel à organiser. Le matériel peut venir
de plusieurs endroits, de plusieurs strates de la rédaction. D’après Person, dans le livre de Jonas, ce narrateur est clairement
omniscient, étant donné qu’il connaît toute l’histoire, il l’organise en toute
liberté. Il influe, à travers la manière dont il rapporte l’histoire, sur le
lieu laissé au “ lecteur implicite ”. De ce fait, il informe la
situation du lecteur, et la façon dont celui-ci sera impliqué dans le texte.
AS/SA nº 18, p.
75
Un autre présupposé de ce type d’analyse
consiste en la notion d’implication du lecteur, d’interaction entre le lecteur
et le texte, à travers la notion de lecteur implicite donc impliqué, “ implied reader ”. Dans le
dernier couple de décades, les critiques littéraires ont peu à peu accordé plus
d’importance à ce rôle du lecteur, dans la création de sens. Ce type de notion
suppose que le sens du texte est effectivement différent pour chaque lecteur et
varie en fonction de l’implication du lecteur, de la force de l’interaction,
entre le texte et le lecteur. Les lecteurs apportent, au fur et à mesure, une
nouvelle manière de voir le texte. De ce fait, les lecteurs présupposent une
certaine stratégie narrative, à l’œuvre dans le texte. La stratégie du
narrateur et sa situation jouent donc un rôle, par rapport à cette implication
du lecteur. La situation du narrateur et l’implication du lecteur influent
considérablement sur les significations à l’œuvre dans le texte (Person 1996 : 98). La théorie
correspondant à ce type d’analyse est une réelle analyse de la logique de
conversations, avec constamment la notion de la réplique, attendue, d’une paire
adjacente; c’est-à-dire, que dès que quelqu’un dit quelque chose, une réplique
implicite est attendue. En fonction de ce critère implicite, chaque proposition
est supposée comporter une autre proposition, avec laquelle elle forme une
paire. Si cette proposition n’est pas dans le texte, il faut cependant la
supposer. Cette théorie est tirée de la logique de H. Paul Grice,
dans Logique et conversation.
Ensuite, ce type de lecture du récit, nécessite que le commentateur fasse, lui
aussi, certaines présuppositions, en entrant dans cette stratégie de la
narration. La narration de Jonas comporte ainsi de nombreuses présuppositions,
sur lesquelles repose le récit (Person 1996 : 109). C’est-à-dire, en somme, qu’il faut présupposer que
l’histoire est cohérente, organisée, et que chaque détail est susceptible
d’entrer dans la stratégie du narrateur. Cette stratégie rend finalement raison
de tous les éléments du texte, dont aucun ne peut plus être qualifié d’étrange.
Tous les éléments présents dans le texte sont ainsi justifiés, à travers une
logique d’analyse conversationnelle. Le texte de Jonas ne comporte plus aucune
faille, aucun élément n’est étranger à cette logique conversationnelle, qui les
prend tous en charge. Le présupposé majeur qui résume cette suite de faits
devant être tenus pour acquis, si le lecteur veut entrer dans cette analyse de
la conversation, est que ce texte est un texte cohérent, dont chaque élément
fait partie d’une stratégie narrative, et dont aucun n’est laissé au hasard. Là
où il y a une stratégie narrative mise à jour, apparaît nécessairement, encore,
un intenté de l’auteur.
Finalement, une fois que la stratégie du
narrateur a fait entrer le lecteur dans le texte, en interaction avec lui, la
narration de Jonas devient celle du lecteur. En effet, le lecteur finit par
lire sa propre histoire, en lisant une histoire, dans laquelle il est impliqué
complètement. Cette implication est en réalité l’intention narrative,
c’est-à-dire l’intention de la situation du narrateur, de l’organisation
stratégique qu’il fait du matériel dont il dispose. Le présupposé de cette
stratégie est donc qu’il existe, de façon implicite, dans le texte, un
narrateur, qui écrit en fonction d’une certaine stratégie et un lecteur, qui
s’implique dans le texte, en fonction de l’interaction qu’il possède avec le
texte en question. Le narrateur joue avec le lecteur, ainsi qu’avec ses
attentes. Comme le lecteur impliqué le sait, le narrateur omet parfois le
dialogue, en vue de ses propres buts. De tels buts sont à l’œuvre dans le
texte, et la narration les sert avant tout. Donc, si le narrateur veut créer un
récit satirique, il peut le faire en fonction de ces intentions. Mais analyser
de cette façon le report du refus des marins, et celui du refus de Jonas,
revient à présupposer que le narrateur a effectivement un tel jeu et une telle
intention, en plus de la stratégie narrative qui vise à impliquer le lecteur.
Le lecteur n’est pas seulement impliqué, le narrateur possède de surcroît une
intention précise, en rapportant cette histoire de telle manière spécifique.
Cela suppose encore que le lecteur, en entrant en interaction avec ce texte,
est acheminé vers une intention précise, fixé par le narrateur. Une telle
intention est sans doute, elle aussi implicite, puisque le livre de Jonas est
supposé être un livre prophétique. Elle a trait au genre littéraire de ce
livre, qui est ici, de cette façon, défini comme une satyre. Cette prise de
position de l’analyse de la conversation, au sujet de l’intention du narrateur,
revient à définir un genre littéraire, lié à l’intention de l’auteur, selon
d’autres méthodes littéraires, dont il semble qu’on retrouve ici une des
particularités.
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76
Un autre exemple de méthode d’analyse est
la méthode sémiotique. Les essais de Greimas
expliquent et tentent de mettre en œuvre la sémiotique. Cette méthode
s’apparente à la conception de F. de Saussure, selon laquelle la langue est un
système de signes, et de relations entre ces signes; elle a évolué depuis, sous
l’influence de linguistes (Klinkenberg 1996 : 22)[7]. La sémiotique, bien que sa
relation avec la sémantique soit sujet à controverse dans la linguistique, ne
devrait pourtant pas être exactement un mode d’analyse littéraire des textes.
Elle devrait plutôt se situer au niveau de la structure profonde des textes, et
les envisager comme systèmes de signes, en étudiant les relations profondes qui
y sont solidaires de leur existence comme unité; c’est-à-dire, enfin, comme
texte. De fait, son objet principal est la communication et la signification (Klinkenberg 1996 : 81) ; la structure
élémentaire de cette signification étant le carré sémiotique (Klinkenberg 1996 : 167). Or, cette
sémiotique produit une analyse littéraire des textes, basée sur le principe
d’opposition (comme c’est le cas dans la description du carré) :
l’opposition structure tout l’univers sémiotique (Klinkenberg
1996 : 168)
Cette grille d’analyse induit une pré-compréhension du texte sur la base d’oppositions. La
signification se fonde sur la constitution interne du signe, et non sur le
rapport des signes aux choses; cette dernière relation relève de la fonction
référentielle du signe. Dans cette perspective, les mots relèvent d’une
structure de discours, et gardent la mémoire de leurs emplois, en contexte de
discours. Dans le cas de l’étude d’une langue morte, la signification de chaque
mot fait appel à tous ses autres emplois en contexte (corpus fermé). La
signification dont elle traite est davantage liée à une organisation logique,
qu’à des mécanismes sémantiques, ou une interprétation.
Dans les années quatre-vingt,
l’étude du langage en action s’est beaucoup développée, sous forme d’analyse
pragmatique, d’étude des actes de parole, d’analyse conversationnelle, ainsi
que d’études littéraires, s’intéressant à la coopération du lecteur. Les études
sémiotiques s’orientent vers l’instance que le discours présuppose et la
recherche porte peu à peu sur l’organisation discursive et sa compétence, ou le
sujet de l’énonciation qu’appelle l’articulation du discours. L’organisation
discursive est le lieu de la recherche de structures narratives, puis de
structures profondes ; elle constitue l’objet de l’étude sémiotique.
La sémiotique comprend également une étude
de l’énonciation, bien que cette dernière soit peu pratiquée dans l’application
aux textes bibliques, hormis le CADIR et ses précurseurs. Cette étude de
l’énonciation a tout d’abord été appliquée au langage de la foi par le P. J.-P.
Sonnet s.j., en 1984 (Sonnet 1984). Celui-ci propose
d’adapter la théorie des actes de langage, qui vient d’Austin puis de Searle,
ainsi que la linguistique de l’énonciation, au langage de la foi ; tout au
moins, de se rendre compte de leurs points communs. Cette adaptation est rendue
possible par la relation entre le signe et l’acte, qui est le symbole chez Peirce ;
cette relation permet de penser le signe “ transi ” par
l’actualisation, et par le fait même la réalité dont il parle rendue présente
par sa seule présence. Comme si l’horizon du langage constituait ce dont il est
le media, une réalité invisible mais existante. Le “ symbole ” rend
présent ce qu’il représente, car il en est le témoin, tandis que
l’actualisation par le dire transit le signe (Sonnet
1984 : 67 )[8]. L’énonciation elle-même
est tout d’abord l’énonciation évangélique, puis la ré-énonciation,
par l’Eglise, du récit évangélique (Sonnet 1984 : V-VI de la préface). Cette “ énonciation ”, en temps
qu’étude linguistique, est adaptée au récit évangélique, qui est lui-même au
départ une énonciation (Sonnet 1984 : 124 )[9].
AS/SA nº 18, p.
77
Dans la pratique sémiotique, l’énonciation
ne se réduit pas à un jeu de structures en transformation. Elle s’atteste, par
l’agencement des figures de contenu. Cette énonciation sera conçue comme une
instance immanente de mise en discours. Le texte est ensuite envisagé comme un
système clos, en temps qu’unité globale de signification. L’analyse sémiotique
est alors l’étude de la structure des significations, comme le dit très
justement Louis Panier, dans un article de 1997, “ Du texte biblique à
l’énonciation littéraire et à son sujet ” (Panier
1997 : 323). L’énonciation littéraire concerne la lettre, le statut d’écriture
dans lequel se trouve le “ média ” (le texte) d’une relation entre le
lecteur et l’écrivain (Panier 1997 : 316-317). L’antériorité de
la parole est fondatrice de la spécificité du sujet humain en temps que sujet
parlant. L’écrit, comme répercussion d’une parole vive et spécifique, doit être
analysé comme tel, comme énonciation scripturaire ou littéraire, réitérée à la
fois par la lecture et par l’écriture. Ce type d’analyse, clairement
différencié des analyses au niveau littéraire du texte (niveau de l’intenté de
l’auteur) se situe au-delà d’une considération de l’écrit comme « objet-message ». Un texte est ainsi davantage
qu’une somme ou une juxtaposition d’énoncés, comportant différentes strates de
rédaction, il forme un système, un ensemble ayant sa propre cohérence.
Il
convient de proposer dès maintenant la théorie de l’énonciation de Jean-Pierre Desclés ; car l’énonciation n’est pas seulement un
mot, mais encore un outil original d’analyse, pouvant être utilisé pour étudier
des textes. Jean-Pierre Desclés fait une distinction
préalable, empruntée à Charles Bally, entre le Dictum
et le Modus. Le Dictum est le corrélatif du procès
qui constitue la représentation, tandis que la modalité, composée du verbe et
du sujet modal, constitue le modus. Le sujet énonciateur, à la suite d’E.Benveniste, est le sujet modal qui compose le
modus ; le sujet prend en charge le dictum, i.e.
« ce qui est dit » (Desclés et Guentchéva 2000 : 79). Le sujet
énonciateur ne va pas sans un sujet récepteur, qui est lecteur du texte. La
pragmatique étant, dans la distinction de Charles Morris, une sous-division de la sémiotique, l’intérêt pour l’acte de
lecture peut être une sous-partie de l’intérêt pour
l’énonciation; le texte s’adresse encore, de façon actuelle, au lecteur. Cette
prise en compte du sujet est appel à interprétation pour l’herméneutique.
Le sémioticien voit
et met en scène des actants : le sujet et l’objet.
Un Sujet sémiotique existe comme sujet s’il est en
relation avec un objet ; de même un objet, s’il est visé par un sujet (en
relation avec un sujet) (Coquet 1989 : 10).
Entre ces deux instances, le langage est
mis en action ; l’actant sujet est le lieu d’une combinatoire modale (Coquet 1989 : 11). Dans cette combinatoire : pouvoir, devoir,
savoir, vouloir, s’origine sans doute un certain nombre d’oppositions. La
définition modale octroie à ces quatre modalités, des traits génériques et
spécifiques capables de caractériser les actants. L’identité sémiotique se
construit avec l’actant sujet et ces modalités ; le programme de cet
actant sujet est objet de l’analyse sémiotique (Coquet
1989 : 30-38). Ce programme peut être en fonction de diverses modalités :
programme d’appropriation, d’acquisition. L’actant peut être sujet destinateur
et non-sujet :
Il n’est pas exclu d’ailleurs que l’on puisse faire
apparaître, du moins à l’occasion de certains textes, le double statut de
l’actant, à la fois sujet et non-sujet.
C’est ce qu’a tenté de faire Julia Kristeva, auteur de l’une des théories les plus fortes de
la dernière décennie. Si le sujet, dit-elle, est soumis aux principes de la
raison (il se manifeste dans les écrits scientifiques par exemple) le non-sujet « se meut dans un espace « vide »
[ situé au] pôle opposé de notre espace logique dominé par le sujet
parlant ( Shmeiwtikh Seuil 1969, p . 274) »
(Coquet 1989 : 105). Ce non-sujet
est constitué par l’actant sujet entré dans la catégorie du non-sujet,
une fois réduit à l’opérateur grammatical ; dans cette catégorie, l’actant
est en jonction aléatoire avec le pouvoir, ou réduit à la fonction qu’il exerce
malgré lui (Coquet 1989 : 110). La catégorie du non-sujet
se caractérise par un actant opposé au sujet comme choisissant librement son
acte et demeurant un actant destinateur. Il s’agit d’un actant
individuel ; seul le sujet cartésien est un actant collectif, avec pour
trait identitaire pertinent l’invariance (Coquet
1989 : 178). Le sujet du discours est donc très important en sémiotique ; il
fait partie des actants du texte : sujet, objet, accusatif. La primauté du
sujet caractérise ainsi l’analyse sémiotique, au détriment de la référence (Bertrand 2000 : 69). Le texte peut-il s’organiser sans sujet, le
discours sans auteur vivant ? Certes, cette approche a le grand mérite de
faire droit à la réalité du sujet. Toutefois, nous voudrions analyser un
objet ; un discours-objet, avec lequel la
subjectivité du récepteur n’entre pas, dans un premier temps, en interaction.
De ce fait, est-ce bien les actants du texte que nous devrons chercher en tant
que sujet, destinateur, objet, ou bien l’ensemble des protagonistes sans les
caractériser dans ce modèle ? Les énonciateurs dans le texte sont des
instances de prise de parole et donc d’action, susceptibles d’être non
seulement, de ce fait, actants, mais encore acteurs.
AS/SA nº 18, p.
78
Un dernier problème consiste à analyser un
texte-discours et un texte-récit.
La sémiotique a permis de mieux connaître le récit (Coquet 1997 : 224)[10].
Ces différentes instances sont
l’expression du sujet dans et par le texte, énoncé en discours. Dans le cas des
textes qui sont lus, tout récit devient ainsi discours en retrouvant une
instance extérieure qui le ré-énonce. De ce fait, le texte-récit lu, retrouve sa dimension de discours, à
condition qu’il ait déjà des instances internes de prise de parole,
d’énonciation. La sémiotique a pris en compte le récit ; elle a également
pris en compte l’énonciation ; elle est ainsi susceptible d’étudier le
discours.
Le commentaire biblique est un discours à part entière, qui ne peut
servir le texte commenté sans s’en servir. L’analyse sémiotique est provoquée
par ce qui se passe entre eux. Traiter de la relation entre le commentaire et
le texte revient à traiter une relation de discours; c’est compter avec
l’instance d’énonciation de l’un et celle de l’autre.
La question de savoir ‘qui parle à qui’, dont fait état l’article
‘sémiotique ’, est-elle suffisamment posée au texte ? La question de
l’énonciation, qui indique l’énonciateur ultime du texte, au-delà des auteurs
implicites, et des lecteurs impliqués, est-elle suffisamment examinée dans les
textes ? Qui en a tenu compte, depuis le travail du P. Sonnet sur
l’énonciation, hormis quelques rares et très récentes publications, paraissant
dix années plus tard ? L’écriture qui a donné sa pérennité à une parole
n’est-elle pas un objet privilégié d’analyse pour la théorie de
l’énonciation ?
Dans ses essais sémiotiques (1970, 1983), A.J. Greimas n’applique pas forcément
ses modèles sémiotiques aux études bibliques; il les présente, comme modèles
susceptibles d’avoir un intérêt pour les analyses littéraires. Nous voudrions
résumer ici celui du texte-invariant. Un texte-invariant est, sans doute, plus sûrement décrit par
un modèle algorithmique (c’est-à-dire une procédure), qui détermine quelles
sont les fonctions-prédicats du texte. Dans cette
perspective, il faudrait commencer par représenter chaque prédicat du texte par
un modèle abstrait, une fonction. Dans cette perspective, le récit est
algorithme (Greimas 1970 :185-187 )[11] L’ensemble des
transformations contenues dans la séquence étudiée est susceptible d’être
subsumé, sous forme d’un algorithme dialectique. Un algorithme peut, par
exemple, regrouper des procédures identifiables (Greimas 1970 : 219).
Comme l’énonciation (Greimas 1983 : 67), qui est une
présupposition logique, assertée à propos du texte, les algorithmes sont
susceptibles de se situer dans un autre registre que celui de l’intenté de
l’auteur, et de fournir ainsi une analyse sémiotique du texte. Les algorithmes
narratifs de la sémiotique sont pour la linguistique textuelle aujourd’hui un
modèle théorique susceptible de permettre l’analyse d’un texte et de rendre
compte de sa spécificité (Adam 1985 : 77 et ss.). Une telle
recherche de procédures est à l’ordre du jour dans les recherches de
psychologie cognitive, telles que celle de M. Fayol (1994 : 122)[12].
La recherche d’une structure d’ensemble
sous-jacente au texte, faisant intervenir la notion de niveau de représentation
et de macro-structure permet de chercher, avec
l’apparente organisation linéaire d’un texte, une structure arborescente
représentative des significations du texte. Cette structure est une première
organisation arborescente du texte. François Rastier
propose également une structure de significations représentée par un graphe
sémantique:
un sentiment est une structure actantielle où un actant
humain se trouve affecté d’évaluations. Cette structure peut être représentée
par un graphe sémantique, qui décrit sa molécule sémique. (Rastier 2001 : 197-198)
AS/SA nº 18, p.
79
La molécule sémique figurée comprend des
actants et différents sèmes ; elle représente un thème et non pas une
structure profonde, mais il s’agit quand même d’une certaine organisation du
sens dans un texte.
La pensée à laquelle le texte biblique nous confronte, est une pensée
autre; il s’agit davantage d’une pensée procédurale, et non d’une pensée
conceptuelle ou scientifique. La pensée biblique ne donne pas lieu à des
généralisations; elle n’est pas du type de l’induction, qui ne cesse de dégager
des généralisations, à partir des données observables. En ce sens, ce n’est pas
une pensée qui tire une leçon, une norme ou une loi, à partir de quelques faits
remarqués. Cette pensée ne déduit pas non plus de conséquences; elle est
essentiellement symbolique et parabolique (analogique), et fonctionne par
analogie plutôt comme un proverbe, un mashal (une parabole). Pourquoi la recherche de procédures,
d’un texte-invariant, n’a-t-elle pas été faite ?
Ainsi considéré comme organisation
signifiante, et significative par le fait même, le texte est comparable à
n’importe quel autre système symbolique, production langagière ou non de l’être
humain. A ce stade de l’étude, il n’est plus question de sémantique, mais
réellement de sémiotique, c’est-à-dire de science des significations; celles-ci
ne peuvent être reconstruites au niveau littéraire du texte, au niveau de son
message, coïncidant avec l’intenté de l’auteur. L’analyse sémiotique, telle que
nous la voyons pratiquée pour l’instant, ne peut en rendre compte; pourtant, ce
type d’analyse sémiotique ressortit effectivement de ses possibilités.
Les présupposés d’une telle analyse, telle qu’elle est pratiquée
actuellement, sont ceux de toute analyse littéraire. Pour ce type d’analyse,
les mots sont organisés en phrases, et ces dernières forment une somme. Le sens
du texte est celui de l’intenté de l’auteur, c’est pourquoi, la sémantique
(c’est-à-dire, en ce cas, l’interprétation) attribuée aux phrases, influe sur
la sémantique attribuée au texte. Le sens est fonction des différentes phrases,
conçues comme strates de la rédaction. Ces différentes strates déterminent
finalement le sens du texte, le message que l’auteur voulait faire passer;
celui que les différents auteurs ont voulu, les uns après les autres,
transmettre. Le premier présupposé est donc celui d’un intenté de l’auteur, qui
serait le sens du texte.
De surcroît, ces analyses littéraires pensent que l’analyse doit porter
sur la part humaine prise dans le texte; et, une fois cette part humaine
déterminée, elle l’érigent en sens du texte, dans l’interprétation. Ces
analyses littéraires ne servent pas à faire la part du sens humain, pour
ensuite déterminer la part divine éventuelle, présente également dans le texte;
elles considèrent au contraire, les résultats de leur application, comme le
sens scientifiquement déterminé du texte. L’analyse structurale ou la
sémiotique, ont valeur d’exégèse scientifique, dans ce cas. Le présupposé
épistémologique est, alors, que l’analyse littéraire détermine tout le contenu
de sens du texte; en ce sens, il y a projection du sens humain, sur la
catégorie de parole. Or, en l’occurrence, la parole mise en œuvre dans cette
écriture qui demeure et qui constitue le texte, est une parole de Dieu; en
temps que telle, celle-ci échappe, en réalité, aux sens intentionnels qu’a
voulu consigner l’être humain. Car a priori la Parole de Dieu qui se révèle à
l’auteur humain à travers ses paroles n’est pas du type de la dictée
automatique. Elle ne peut donc concerner que l’énonciation, cette première
“ fracture ” (Martin 1996 : 148) du texte. Mais, si
le premier indice de cette parole est une fracture du texte, ne doit-on pas
rechercher les endroits en lesquels cette écriture est brisée, pour en
déterminer la structure profonde ? N’est-il pas temps, dans cette
polyphonie où chacun intervient, de repérer les fractures du texte, par
lesquelles l’ultime sujet énonciateur essaie sans doute encore de se faire
entendre ?
AS/SA nº 18, p.
80
Une fois la méthode appliquée, le résultat
demeure sujet à interprétation. Des règles issues de l’herméneutique, de la
théologie biblique, de la philosophie, de l’analyse littéraire également
lorsqu’il s’agit d’une méthode de linguistique existent. Toutefois, le sujet
est livré à sa capacité de réception d’un texte en tant que sujet ; de ce
fait, sa parole, en quelque sorte convoquée par celle du texte, donne à son
commentaire et à sa vision du texte, un caractère de discours subjectivisé.
C’est pourquoi, nous voudrions nous interroger dans une deuxième partie sur la
construction de règles plus rigoureuses dédiées à l’analyse des textes, afin
que le discours issu de leur application conserve davantage un caractère
objectif, lié à l’objet analysé, c’est-à-dire à un objet-texte
(comme le réalise idéalement Jean-Claude Gardin pour
le discours des sciences humaines). Car aujourd’hui, avec l’évolution des
sciences et des techniques, le discours de la connaissance est de plus en plus
un discours dé-subjectivisé ; il ne rend pas
compte du sujet, mais des faits observables autour de lui ; la
connaissance tend à devenir une connaissance objective, vérifiable et partagée.
L’exégèse risque toujours la parole
qu’elle commente; celle-ci n’est pas forcément retransmise par le méta
discours, qui la prend cependant pour objet; en tous cas, elle est
manifestement toujours prétexte à analyse. Dans le discours de l’exégèse,
d’après J. Ladrière, il y aurait une forme de
scientificité, dont l’exégèse se réclame effectivement. Mais, cette
scientificité est toujours engagée, et dans une relation de totale démaîtrise avec l’objet qu’elle a pour objectif de
transmettre. Cet objectif est implicite, le plus souvent, puisque les
différents articles étudiés en font rarement état, si ce n’est J. Ladrière, qui semble comprendre l’objectif du discours
exégétique de cette manière, à savoir un “ discours d’une altérité du
salut ” à transmettre. Il faudrait concevoir une méthode, qui prête
attention à cette altérité, tout en ayant les moyens d’une analyse rigoureuse
du texte. Or, des méthodes telles que l’analyse sémiotique, l’analyse
linguistique ou pragmatique, étant donné qu’elles prennent en considération la
dimension dialogale, ou de communication, présente en
tout texte, semblent adaptées. Il est alors d’autant plus regrettable qu’elles
comportent des présupposés, et ne développent pas davantage l’énonciation. Ces
divers méta-discours étaient-ils donc vraiment
destinés à rendre compte de cette altérité et à transmettre son dire ?
Les différentes méthodes du texte de la
commission biblique pontificale peuvent être situées sur le schéma suivant, qui
fait état d’une scission entre des méthodes qui s’appliquent à un phénotexte, ou une méthode qui définit d’abord un objet-texte multiple; contenant, à titre d’hypothèse, un
structure abstraite pour ces divers textes ou encore génotexte.
AS/SA nº 18, p.
81
L’explication linguistique commence par l’étude de l’énonciation; cette
dernière, en étudiant les conditions de production du discours, qui génèrent le
texte dans son ensemble, découvre les structures profondes du discours qu’elle
étudie. Le travail débute par la définition d’un objet, afin de délimiter ce
sur quoi porte l’investigation. Cette explication linguistique voudrait
“ faire parler le texte par lui-même ”, ou rechercher ses contenus de
signification internes.
Les méthodes proposées par la Commission Biblique pontificale portent
toutes sur le phénotexte, à partir duquel nous
définirons l’objet-texte multiple, mais auquel manque
l’horizon d’un texte, travaillé en fonction d’invariants langagiers, et non
plus en fonction d’une possible traduction. Ce phénotexte,
le plus souvent objet d’études philologiques, puis de critique textuelle, est
une réalité très complexe, si on tient compte de tous ces problèmes, en y
ajoutant ceux apportés par la traduction, et la critique de la rédaction.
L’objet comporte des strates, des variantes, différents auteurs, un état final
composite. Mais le phénotexte est pris en compte à
titre descriptif, lorsqu’il s’agit de retrouver des états antérieurs du texte,
et les différentes strates qui le composent; ou bien, il est pris en compte
dans un état particulier, l’état final, ou encore dans telle traduction, où il
est encore différent du texte massorétique.
Le phénotexte, sur lequel porte donc ces
différentes méthodes exégétiques, n’est pas décrit par le commentaire comme une
réalité multiple, dont il sera possible de faire une synthèse globale, mais
dans un temps linéaire et selon deux approches, diachronique et synchronique.
C’est pourquoi, une telle étude porte sur la critique de la formation du texte
dans le temps, ou bien elle considère le texte dans son état final,
c’est-à-dire actuel. En revanche, aucune méthode ne considère à la fois, d’une
seule étude, le texte en cours de formation et le texte en l’état actuel de sa
formation, à l’aide du concept dynamique de formation. De surcroît, ce phénotexte est considéré au niveau littéraire, et non pas
au niveau de ses articulations, logique et structure profonde. La structure de
surface est dégagée, à l’aide de l’organisation thématique, des champs
sémantiques, ou encore d’une étude de syntaxe; il s’agit de la structure
littéraire du texte. Nous voudrions créer le concept, utile pour les besoins de
l’analyse, d’un objet-texte multiple. Il ne faut pas
perdre de vue, dans l’analyse synchronique menée sur le texte tel qu’il est,
les données de l’analyse diachronique, qui figurent à titre de trace, ne
serait-ce que dans les notes des Bibles consultées. Les méthodes proposées dans le document de la Commission
Biblique Pontificale ne comportent pas non plus le caractère d’analyses de
linguistique textuelle, portant sur la structure profonde du texte.
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Pour une méthode qui tient compte du
texte, la théorie de l’énonciation s’intéresse aux opérations énonciatives.
Toutefois, les opérations prédicatives inscrivent également, dans un texte,
l’action et la parole de l’énonciateur. Il semble utile d’en faire l’analyse,
comme de tous les marqueurs linguistiques possibles, en règle générale de
l’analyse linguistique que nous proposons. Dans les approches de psychologie du
langage, la notion de prédicat et d’argument est bien prise en compte ; la
considération d’une micro et d’une macro structure s’en enrichit (Coirier, Gaonac'h, Passerault 1996 :
16-19)[13]. L’approche de
psychologie du langage permet également d’étudier le texte en fonction de ces
différents niveaux de structure, voire de construire un réseau de ses
significations, jusqu’à en extraire le résumé le plus succinct, au dernier
niveau (Coirier, Gaonac'h, Passerault
1996 : 21 )[14]. Un changement de niveau
peut aboutir à choisir les énoncés les plus représentatifs du texte, de façon à
en avoir un résumé au dernier niveau de macro-structure,
c’est-à-dire de l’analyse de l’ensemble (la microstructure portant sur les
propositions séparées). L’analyse logiciste a également pu dégager des
représentations de textes interprétatifs sous forme d’enchaînements de
propositions : elle analyse leur argumentation et permet ainsi de dégager
leurs articulation et leur enchaînement discursif et logique. En particulier,
la schématisation rassemble des
propositions au(x) sommet(s) de l’arborescence (fig. 2), mais il n’y a là
aucune trace de résumé : ces thèses du texte sont reprises dans leur
intégralité (Gardin 1974).
Ces niveaux de représentation rendent
possible une approche formelle du texte que nous ne réaliserons pas, mais dont
nous essaierons de poser la problématique. Nous proposerons pour l’instant une
représentation de la réalité du texte, tout en suggérant d’autres niveaux de
représentations structurels, de façon à approfondir le plan linguistique et
l’étude de la macrostructure. Nous n’utiliserons pas l’informatique dans
l’application proposée, mais nous avons mentionné l’état de l’art et la
démarche nécessaire à la constitution d’un système expert pour expliquer la démarche dans laquelle
nous voudrions nous situer pour proposer une méthode vraiment réitérable
d’analyse, à tel point qu’elle pourrait l’être avec l’aide d’une machine.
Nous avons montré que la traduction,
aussi bien que les méthodes d’analyse littéraire et linguistiques telle que
l’analyse de la conversation ou l’analyse sémiotique, mettent en oeuvre des
présupposés interpétatifs susceptibles de se
retrouver dans l’analyse qu’elles pourront fournir des textes. Ne faut-il pas,
de ce fait, proposer une méthode d’analyse textuelle qui analyse le texte sans
présupposer ni de répliques u’il devrait contenir en termes d’analyse de la
conversation, ni d’oppositions qu’il contiendrit
nécessairement pour instncier un carré sémiotique.
Toutefois, comme il semble possible de mettre à jour ces présupposés, il doit
être aussi possible d’intégrer la relativité du point de vue dans les résultats ;
c’est-à-dire, de savoir que ces résultats donnent une vue du texte, mais
tributaire d’une pré-compréhension, d’une grille de
lecture.
Nous avons choisi l’exemple de
textes bibliques car cet objet d’analyse comporte les textes les plus traduits
au monde et constitue de fait un objet complexe puisqu’il comporte également
parfois plusieurs versions et différents témoins dans sa rédaction. Notre
réflexion s’applique pourtant à tout texte ; cet exemple permet par
ailleurs de constater, ces textes étant
beaucoup commentés par l’exégèse, la diversité des interprétations du sens de
ces textes. Or nombre de ces commentaires utilisent des méthodes littéraires ou
sémiotiques, et les présupposés de l’explication de tels textes peuvent par
ailleurs être nombreux, indépendament de la méthode
d’analyse des textes qui pourraient en comporter. Or, une analyse linguistique
de ces textes ne doit-elle pas avoir pour objectif celui qu’elle a sur tout le
texte, à savoir dégager un sens du texte sans mettre en œuvre une pré-compréhension du texte qui pourrait fausser son analyse
« objective », c’est-à-dire de l’objet-texte
complexe sur lequel porte son application ?
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Références
COIRIER P., GAONAC’H D., PASSERAULT J.-M.
(1996), Psycholinguistique textuelle,
Approche cognitive de la compréhension et de la production des textes,
Paris : Armand Colin.
COQUET J.-C. (1997), La quête du sens, la langage en question, Paris : P.U.F.
COQUET J.-C. (1989), Le discours et son sujet, 1, Paris : Klincksieck.
KUHN T.S. (1983), La structure des révolutions scientifiques, Paris: Flammarion.
MESCHONNIC H. (1981), Jona et le signifiant
errant, Paris: NRF Gallimard.
AS/SA nº 18, p.
84
PERSON R.F. (1996), In conversation with Jonas, Conversation
analysis, literary criticism, and the book of Jonah, Scheffield:
Scheffield Academic Press.
POPPER K. (1991), La connaissance
objective, Paris: Flammarion.