Boulanger, Chantale : « L'irréel photographique »

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6. L'irréel photographique

    Cet usage non orthodoxe de la photo passe par une restitution de ce que Payant décrit comme la vision floue, proche d'ailleurs de la vision naturelle. Une absence de netteté et de précision la caractérise, propice à la lenteur du regard. Cette expression apparaît d'une grande justesse en ce qu'elle englobe le regardeur qui fait désormais partie intégrante de l'oeuvre. Celle-ci devient vaste, « le contraire de ces photos au passé simple dont la force de mort brûle les yeux », selon les mots de Raymonde April (Durand, 1993 : 13). Les frontières de l'image se font flottantes, elles sont agitées par des fluctuations et perméables au hors-cadre. La doxa s'en trouve définitivement renversée.

    Pour jouer de la profondeur des significations, Payant suggère de contourner la scène simple constituée par l'analogique et l'indiciel, tous deux étant placés sur le même pied. Contrer l'usage social du médium ira de pair avec l'aménagement de doubles fonds, de coulisses. La photo, qui ne pourra jamais se départir de cette contingence qu'est l'empreinte du réel, montrera aussi les actes accomplis, le travail du narrateur dans la narration. Le photographié et le photographique fusionnés, l'image sera perméable à l'affect. La subjectivité à l'oeuvre chez Raymonde April convoque la mémoire et excite la pulsion scopique en créant des scènes à caractère anamorphique. Le spectateur y éprouve la conscience du temps qui fait le prix de l'expérience photographique. Au centre d'événements vécus dans la beauté de la fiction, il vit l'irréel photographique. Son désir de voir, sans cesse sollicité, jamais rassasié, le maintient dans un flux; les images se répondent l'une l'autre et constituent un continuum d'espace et de temps (Durand, 1993 : 13).




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 8 : Page 10 / 11


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22.11.1996