Boulanger, Chantale : « L'irréel photographique »

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     Par ailleurs, cette donnée nouvelle qu'est le photographique repose sur la trace, l'empreinte. Là résiderait la vérité première de la photographie : avant d'être une image reproduisant les apparences d'un objet, d'une personne ou d'un spectacle du monde, elle serait dépôt et marque. Dans cette optique, la photo appartient à une catégorie de signes que le sémioticien Charles S. Peirce a baptisé index par opposition à icône et à symbole. Par le biais du statut indiciel, l'image photographique a été appréhendée dans sa dimension de pure émanation du référent; elle rejoint, en cela, cette idée de la photo comme inscription référentielle et la pensée de Barthes qui veut qu'au-delà des codes, la photo est message sans code et genèse automatique, d'où l'emprise de la référence sur le représenté. La photographie comme trace, le discours de l'index et de la référence, repose la question du réalisme dans toute sa prégnance. Cette donnée qu'est le réel se positionne, selon ce point de vue, comme l'inéluctable de la photo, son essence même. L'image se voit « déterminée uniquement par son référent, et rien que par celui-ci », dit encore Dubois (1983: 41).

    Dans sa Petite histoire de la photographie, Walter Benjamin soulignait déjà l'emprise du référent, lequel fait retour lorsque nous contemplons une photographie. Plus tard, Barthes reprendra cette réflexion et la poussera à son point d'aboutissement en faisant de la référence le lieu par excellence d'un investissement émotif et subjectif. Cette quête, ce « désir ontologique » de savoir ce qu'est la photographie en soi lui fera dire: « face à certaines photos, je me voulais sauvage, sans culture » (Barthes, 1980: 19), « je ne voyais que le référent, l'objet désiré, le corps chéri » (Barthes, 1980: 20). Lire une image photo, cela signifiait pour lui se relier à ce qui lui est extérieur, à un au-delà du représenté qui n'est accessible qu'à celui qui est concerné, parce qu'il entretient avec ce qui est montré un lien de connaissance.

    La photo considérée comme index se donnerait à décoder dans sa dimension de contextualisation des signes, ce qui peut laisser supposer que les images n'ont pas de sens en elles-mêmes. Leur signification s'élaborerait dans le rapport établi entre l'objet montré, sa situation d'énonciation et le regardeur. La photo-index exprime davantage l'existence, le ce qui a été là, plutôt que le sens de ce qui est montré. « En tant qu'index, l'image photographique n'aurait d'autre sémantique que sa propre pragmatique » (Dubois, 1983: 49). C'est de surcroît en prenant en compte la vision barthésienne du ça a été là que nous pouvons établir que la photo, en tant que preuve et que témoin muet sur lequel « il n'y a rien à ajouter », (Krauss, 1990: 12) change de statut et devient objet théorique. Il devient alors possible de mettre en parallèle l'évidence brute de la photographie et les codes culturels et sociaux qui entrent dans sa composition.




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 8 : Page 2 / 11


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22.11.1996