Boulanger, Chantale : « L'irréel photographique »

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    La pièce intitulée Écho (Fig.3), toujours de Roberto Pellegrinuzzi, invite à considérer la photographie comme un système signifiant aux ramifications multiples, comme un univers autonome à appréhender à partir des effets plutôt que de la source de l'image. La dimension artistique de la photographie résiderait davantage dans sa capacité à s'auto-réfléchir à travers la représentation et à interroger la nature du rapport au réel qu'elle met en signes. Une grande photographie de paysage occupe l'espace; en face de celle-ci, un cabanon de bois qui se reflète dans une flaque d'eau placée entre lui et le paysage. Le spectateur pénètre à l'intérieur du cabanon comme dans une camera obscura, expérimentant métaphoriquement l'essence même du dispositif photographique. Le paysage qui s'offre à sa vue se recadre différemment.

Echo

de Pellegrinuzzi. Scanné par Alison Dias
Figure 3

    Les fonctions de cadrage et de découpe s'affirment comme la substance même de l'opération de mise en image et de mise à distance du réel. Entrer dans le cabanon, c'est expérimenter doublement : à la fois la mécanique de la prise de vue, la délimitation d'un territoire par le cadrage et la coupe et le hors-champ, « cet espace off, invisible où se tirent les fils des effets dont nous, spectateurs, sommes agités » (Bonitzer, 1976 : 29). Une chaise renversée à l'intérieur du cabanon, de même que la vibration du reflet de la mare qui ébranle la perspective, tous deux évoquent le renversement photographique, là où le réel devient signe.

    Pascal Bonitzer établit des points de comparaison avec le cinéma, ce qui contribue à élargir notre compréhension de « l'au-delà » du dispositif propre à la représentation photographique. Avec l'oeuvre de Pellegrinuzzi, la photo met en scène ses propres rouages d'énonciation tout en questionnant le réalisme dans sa relation avec le signe photographique. Payant évoque à ce propos les figures d'Écho et de Narcisse. Écho fait figure de métaphore du décalage temporel, lui-même générateur d'une image coupée du réel. Narcisse en tant que fantasme de la reproduction fidèle au modèle, de la ressemblance parfaite, de la présence totale de la chose à travers la transparence des signes sert de contrepoint à ce raisonnement. Et Payant de conclure que l'art de Pellegrinuzzi se situe en dehors du leurre, du côté d'Écho, dans l'univers troublant de la passion de la photographie (Payant, 1987 : 523). Le mot passion renvoie à la pensée de Bonitzer : le dispositif d'énonciation se laisse circonscrire, analyser, puis oublier ; ensuite vient un moment où le sujet de la photographie s'impose et envahit le regardeur.




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 8 : Page 7 / 11


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22.11.1996