Boulanger, Chantale : « L'irréel photographique »

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5. Raymonde April

    Payant met son espoir en certaines images qui nous troublent et de ce fait nous préoccupent et restent dans la mémoire. Roberto Pellegrinuzzi nous introduit dans la substance du photographique, loin de la corrélation au réel sous-jacente au procédé. Dans un autre texte, L'étrange vérité de la photographie, Payant élabore sa vision d'une photographie qui explore le hors- cadre, un au-delà du représenté. Il nous présente des facettes de photographies qui « bouleversent tellement qu'elles en rendent beaucoup d'autres inutiles, insipides » (Payant, 1987 : 511).

    En contrepoint à l'oeuvre de Raymonde April, Payant pose le fétichisme comme ce qui clôt l'image sur elle-même. Il soutient ainsi que l'oeuvre d'April n'est pas fétichiste, qu'elle n'isole pas un objet surdéterminé pour en faire une image pleine, une totalité. Ses images recèlent des doubles scènes. La photo se donne alors à voir dans toute sa complexité, entre les situations et les objets transmués en signes et les effets de l'oeuvre; un mouvement oscillatoire se dessine entre les deux. A la fois index et icône, énonce Payant, de telles photos sont le lieu où l'acte photographique s'articule à l'image.

    Voici qui pourrait tenir lieu de paradigme pour l'ensemble de l'oeuvre de Raymonde April. L'artiste agence des mises en scène à l'intérieur desquelles elle agit comme personnage, mais aussi comme forme. Les oeuvres ne reflètent pas le réel, elles travaillent à partir de lui. Dans certains cas, elles proposent à la méditation une donnée artistique. Par exemple, ce portrait où April de dos fait face à un châssis sans toile appuyé au mur (Fig.4). Les références à la peinture (la fenêtre sur le monde) et à l'histoire de la photographie (le cadre comme découpe) s'entrecroisent. La photo ainsi mise en abîme révèle son artificialité; espace indépendant, coupé du monde, elle s'affiche comme réalité fabriquée. A cet égard, les procédés utilisés par April semblent éloquents : l'amplification des ombres, l'utilisation du contre-jour dénaturalisent en quelque sorte les scènes. L'image ne retransmet aucunement un réel tangible, incontournable, elle invite plutôt à la découverte. Peu importe que l'artiste photographie ses amis ou elle-même, l'oeuvre est une médiation.

Figure 4 [R. April].

Scanné par Alison Dias
Figure 4




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 8 : Page 8 / 11


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22.11.1996