De la nomination : catégorisation et syntagmatique

Christine Portelance
Université du Québec à Rimouski




« Quid est ergo tempus ? Si nemo ex me quærat, scio ; si quærenti explicare velim, nescio », Augustin, Confessions XI,14 1

     Il sera ici question d'un jeu de langage si trivial qu'il a souvent été confondu avec le langage lui-même : nommer. Wittgenstein ouvre les Investigations philosophiques avec ce problème en le reprenant à partir d'Augustin pour en fait nous amener plutôt à considérer la multiplicité des jeux de langage. La question de la nomination, l'acte de référence par excellence, sera abordée par le biais du fonctionnement de la composition nominale en langues de spécialité 2 et j'entends montrer que la nomination est plus qu'un simple acte de désignation. La nomination sera certes traitée ici comme un procédé de référence, mais surtout comme un phénomène de découpage linguistique de la réalité, comme une opération de production de sens comportant deux partenaires, le langage et le monde. Le mot sens doit être compris dans la ligne de pensée de Gottlob Frege (1970 : 107) :

 La dénotation d'un nom propre est l'objet même que nous désignons par ce nom ; la représentation que nous y joignons est entièrement subjective; entre les deux gît le sens, qui n'est pas subjectif comme l'est la représentation, mais qui n'est pas non plus l'objet lui-même. 

     Lors de travaux antérieurs en syntagmatique des langues de spécialité, je me suis consacrée à la description de nomenclatures en recensant les modèles syntaxiques des termes. À partir de matrices théoriques de description permettant de reproduire les configurations syntagmatiques de différentes classes de termes, j'ai procédé à des inventaires lexicaux d'un corpus de dizaines de milliers de termes. L'étude quantitative du vocabulaire montre que dans une nomenclature le nombre de mots graphiques croît avec le nombre de termes, mais que cet accroissement est de plus en plus faible au fur et à mesure que les termes augmentent. Concrètement cela signifie que pour une nomenclature de dix mille termes comportant trente mille mots graphiques, les cent mots les plus fréquents représentent trente pour cent des occurrences. Cette saturation du vocabulaire s'explique par le nombre de syntagmes, de composés, soit quatre-vingt-cinq pour cent des termes, et par l'existence dans les nomenclatures de deux types de séries, soit les syntagmes à tête identique et les syntagmes à détermination identique. Cette combinatoire des constituants de termes révèle la présence d'un potentiel de nomination au sein d'une nomenclature et fait de la place qu'occupe un terme dans une nomenclature un élément de sa définition. Ces travaux ont déjà fait l'objet de publications (Portelance, 1987, 1989, 1990). Je me suis intéressée par la suite à la nature des liens entre constituants ainsi qu'au comportement des termes en situation de référence, c'est-à-dire les termes actualisés dans le discours.

1 Cité par Wittgenstein dans les Investigations, nº89. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

2 L'expression en anglais me semble plus heureuse : language for special purposes. [POUR RETOURNER AU TEXTE]


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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 3 : Page 1 / 9


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22.11.1996