Portelance, Christine : « De la nomination : catégorisation et syntagmatique »

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Dans cette image naïve du monde, existerait une géométrie naïve, une physique naïve, une botanique naïve, etc. Wierzbicka (1985) réplique à cet égard que l'opposition image scientifique / image naïve n'existe que dans certaines cultures 6, qu'elle est donc l'apanage du monde occidental. Une forme d'ethnocentrisme. Pour un même concept, Wierzbicka propose l'existence d'un concept maximum ainsi qu'une échelle conceptuelle reflétant la variété d'expériences que l'on peut avoir de ce même concept, échelle qui va de la compétence du profane à celle de l'expert 7. Il est vrai que l'on peut utiliser un ordinateur, le mot et la chose, avec une idée plus ou moins précise du fonctionnement interne de l'appareil. Il en va de même du téléphone ou de l'électricité, pour ne nommer que ceux-là.

    Par ailleurs, pour utiliser une telle opposition, il faudrait de surcroît se situer en synchronie parce que dans une perpective diachronique les traits [naïf] et [non naïf] pour qualifier l'expérience du monde perdent de leur pertinence. En pensant aux changements successifs apportés à la physique par les Kepler, Galilée, Newton et Einstein (cf. Kuhn, 1970), on peut se permettre d'affirmer, sans trop de risques, qu'on est toujours naïf par rapport à quelqu'un. Par conséquent, je propose de définir la notion de catégorie de langue à partir d'une dichotomie à caractère pragmatique : expérience partagée par l'ensemble des locuteurs d'une communauté linguistique / expérience partagée par des sous-ensembles de locuteurs. Un sous-ensemble se définit par une situation de communication ou un univers de discours communs 8. Polanyi (1958) propose de voir dans la connivence des scientifiques une connaissance tacite indissociable de toute communauté scientifique. On comprend alors que certaines propriétés lexico- sémantiques n'existent que du fait de cette connivence Ainsi, selon le niveau de connivence, les termes seront plus ou moins descriptifs, plus ou moins transparents. Pourtant, on ne peut s'empêcher de penser aux implications épistémologiques d'une attitude nominaliste extrême ou d'une position à la manière d'un Quine, pour qui seule la totalité de l'expérience peut constituer l'unité de la signifiance empirique.

6 Ce qu'elle appelle les « science-oriented cultures ». [POUR RETOURNER AU TEXTE]

7 L'existence de théories «  populaires  » (folk theories) témoigne de cet états de faits. (cf. Kempton, 1987) [POUR RETOURNER AU TEXTE]

8 Pour traduire la notion de «  langues de spécialité  », l'anglais a également recours à l'expression sublanguages. [POUR RETOURNER AU TEXTE]




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 3 : Page 3 / 9


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22.11.1996