Portelance, Christine : « De la nomination : catégorisation et syntagmatique »

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    Le deuxième exemple illustre bien comment la nomination par sa syntagmatique souscrit au processus de catégorisation. Lors de l'apparition de la cigarette sur le marché, l'objet ne comporte pas de filtre, le référent ne s'oppose alors qu'à des objets tels cigare, pipe etc. Par la suite, on introduit une nouvelle cigarette ayant comme particularité un bout filtre ; cigarette filtre est une réduction de cigarette à bout filtre. Dans une situation de concurrence, cigarette devient l'hyperonyme de cigarette à bout filtre et de cigarette à bout uni, ce dernier objet est ainsi renommé pour les besoins de sous-catégorisation. Puis, les habitudes de consommation évoluant, le deuxième type de cigarette devient le plus répandu si bien qu'il est désigné maintenant par le générique ; il faut généralement apporter des précisions lorsque l'on désire une cigarette sans filtre, expression qui remplace maintenant dans l'usage cigarette à bout uni. On dit également, par aphérèse, des sans filtre. La transformation de la détermination [à bout uni] en [sans filtre] révèle dans la catégorisation le recours à un élément central de la catégorie, à un prototype, sans que ce dernier n'ait nécessairement une référence d'une absolue stabilité11.

    S'il n'y pas, théoriquement, de contrainte de longueur, quel type de contraintes sous-tend la composition ? Cette question est traitée à partir d'une enquête auprès de locuteurs par Downing (1977) qui affirme qu'il n'y a pas de contrainte purement linguistique pour les composés binominaux, les contraintes sont d'ordre contextuel. Un de ses répondants, par exemple, croit que egg bird serait un composé plausible s'il existait des tube birds.12 Si le composé cube sphère est impossible, c'est tout simplement qu'il ne saurait y avoir de contexte, affirme-t-elle. Et pourtant, même pour cet exemple, il est possible d'imaginer un contexte : si un cube tourne à grande vitesse, il ne peut qu'emprunter la forme d'une sphère.

Conclusion

    Les composés, dans les nomenclatures comme en situation de discours, montrent par leur organisation en séries, par la dynamique relationnelle dans les séries et entre les séries, que la souplesse des liens sémantiques empêche le figement 13 définitif des composés.

11 Pour la notion de prototype, cf. Lakoff (1984) et (1987). Pour la discussion comparant deux versions de la théorie du prototype cf. Kleiber (1990). [POUR RETOURNER AU TEXTE]

12 Oiseau éprouvette. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

13 Cette question est étudiée par Gross (1988) et par Portelance (1989). [POUR RETOURNER AU TEXTE]




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22.11.1996