Éditorial d'introduction / Introductory Editorial


    Comme responsable de ce numéro de Applied Semiotics/Sémiotique appliquée, je me sens une double responsabilité : suggérer un cadre général pour appréhender ce « monstre sacré » de la sémiotique - d'où mon article et sa position dans l'économie générale du numéro -, présenter quelques-uns des points saillants de chaque article - d'où cette introduction.

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    L'article que je présente développe un point de vue méta-théorique, combinatoire et matriciel. Il vise deux objectifs : donner les caractéristiques obligatoires du référent, c'est-à-dire celles qui sont communes à la plupart des théories référentielles ; donner les principales caractéristiques oppositives facultatives (sensible/intelligible, individu/classe, etc.) qui rapprochent ou distinguent ces théories. Au sens le plus large, le référent est le terme aboutissant d'une relation ou d'une série de relations unilatéralement orientées qu'on peut appeler référence (ou référenciation) ; ce terme appartient ou est associé à un signe, à une sémiosis. L'article présente également une typologie des parcours référentiels, enchaînement de termes et de fonctions qui va du signifiant au référent. Pour définir le référent, j'ai cherché à construire une combinatoire de variables, dont certaines sont obligatoires (les caractéristiques de base du référent) et certaines facultatives et oppositives (les caractéristiques qui distinguent ou rapprochent les différentes théories référentielles.

    Dans le deuxième article, Fisette donne d'abord des définitions minimales du référent et du parcours référentiel (du signifiant au référent). Il complète ces définitions sommaires avec quelques-unes des caractéristiques oppositives facultatives (sensible/intelligible, individu/classe, etc.) qui départagent les théories référentielles. Enfin, à l'aide d'un hyper-signe tétradique (signifiant, signifié, concept, référent), il dresse une typologie des parcours référentiels, du plus simple (dyadique : de signifiant à référent) au plus complexe (tétradique). De l'ordre de l'absence-présence, le problème référentiel, selon Fisette, résiderait dans l'impossibilité de rejeter dans l'absence totale ce que l'on symbolise et l'inutilité, devant la présence symbolique, d'une présence réelle. Le signifiant et le signifié, interdéfinis et liés par solidarité, ne peuvent avoir d'existence positive qu'en chassant la négativité du référent, laquelle justement confère sa valeur au couple (comme la relation « JE-TU » chasse « IL »). Cependant, c'est le référent (comme le « IL ») qui évite un bouclage signifiant-signifié, fût-il commutationnel, sans gain sémiotique. Le modèle ternaire « contient toujours une certaine part d'incertitude alors qu'à l'inverse, la formalisation binaire présente toujours une certitude quelque peu factice. » Avec Peirce, Fisette opte pour un modèle ternaire, inférentiel (et non référentiel) et dynamique qui donne place au référent « en le reconnaissant, d'abord, comme objet du monde réel donné préalablement au signe (objet immédiat), comme lieu symbolique de réalisation du signe (au niveau de l'interprétant, principalement l'interprétant second) et enfin, comme produit du mouvement de sémiose (objet dynamique) que le signe ne peut pas désigner exhaustivement, mais qu'il peut, tout au plus, suggérer... »

    Portelance voit dans la nomination « l'acte de référence par excellence ». Le langage, rappelle-t-elle, a même été souvent confondu avec cette opération (cf. Wittgenstein). La nomination étant une production de sens convoquant et le langage et le monde, cette référence-là n'est pas un simple étiquetage, puisque le linguistique informe le réel. L'auteure démontre, à travers une étude du fonctionnement de la composition nominale en langues de spécialité, « que la souplesse des liens sémantiques empêche le figement définitif des composés ». Autrement dit, la composition des termes est susceptible de varier diachroniquement (sans pour autant que la langue dans son ensemble passe d'une synchronie à une autre). Conséquemment, le rapport signifiant-signifié n'est pas fixe. Selon Portelance, cette flexibilité interne au signe, « constitue une stratégie cognitive permettant d'adapter l'outil langagier au fil de l'expérience. »

    Bourque définit le référent comme « ce à quoi un signe renvoie » et couvre par là l'ensemble des transitivités dont le signe ou un signe donné est le point d'origine. La référence est assimilée à un échange et réglée par lui. Cet échange fait intervenir la valeur (« mesure qui permet de fixer le cours du sens ») et le sens (« terme abouti de la valeur » et « ce qui reste une fois l'échange advenu »). Référence, valeur et sens procèdent de paramètres textuels dont la textique tente de dresser l'inventaire et la dynamique.

    Sorin s'intéresse à la lisibilité sémiotique, constituée de dix composantes interreliées, lieu d'intégration des parcours génératif (cf. Greimas) et interprétatif (cf. Eco). Le personnage est un vecteur prééminent de lisibilité (et d'illisibilité). Sorin s'attarde au personnage-référentiel, avec le personnage-embrayeur et le personnage-anaphore, l'un des trois types de personnage selon Hamon. Ces personnages historiques, mythologiques ou sociaux servent l'ancrage réaliste du texte et assurent ainsi son acceptabilité (sa lisibilité), sa cohérence et sa vraisemblance. Sorin s'intéresse en particulier aux personnages-référentiels d'un roman de littérature jeunesse (Le Roman d'Agatha d'Yves Arnau) dont les personnages portent des noms parodiques (Agatha Grisly, Alfred Thicock, etc.) et appellent des connaissances culturelles spécifiques chez le lecteur modèle.

    Dubois assimile le référent au monde réel et prend le parti des référentialistes contre les immanentistes. Constatant que le modèle de Jakobson exclut le référent du message et l'assimile à un simple site du signe (contexte), il s'interroge sur les modalités du rapatriement du référent dans le terme texte (qui remplace celui de message) du modèle jakobsonien. Il en vient ainsi (à l'instar de R. Payant, par exemple) à distinguer le référent construit (assimilable au signifié) du référent réel ou mondain.

    La conjonction entre sémiotique et phénoménologie, conjonction appliquée à l'étude du cinéma, se trouve au coeur de l'article de Roy. La frontière entre les deux domaines s'établit comme suit : « la sémiotique ne s'occupe pas de la pensée, du « penser » ou du monde, mais pense les textes, les univers, les mondes du récit. » Roy assume les positions de Ricoeur : la référence est toujours coréférence, parce qu'à la fois communicationnelle (liée à une esthétique de la réception) et ontologique (liée à une ontologie de l'oeuvre). De plus, la référence est toujours dédoublée (« doublée par la mimèsis, le récit »). Elle distingue enfin le mouvement et le moment du référent, le premier étant à l'origine du second.

    La photographie est certes l'une des sémiotiques qui posent avec le plus d'acuité le problème du référent. Dans la première partie de son article, Boulanger passe en revue les grandes conceptions de la photographie : trace et dépôt, signe sans code, témoin indicible (« ça a été là »), index, icône, etc. Entre le réel et sa reproduction, croit R. Payant, s'installe une brèche qui laisse voir les jeux de l'autoréférence (fonction poétique), de l'autoréflexivité (fonction critique : histoire, rapport au réel, conditions d'existence) et de l'autoreprésentation. C'est ce qui se dégage de l'analyse, en seconde partie de l'article, des oeuvres de Roberto Pellegrinuzzi et de Raymonde April.

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    Ce numéro de Applied Semiotics/Sémiotique appliquée constitue l'aboutissement du colloque « Le référent » tenu en mai 1996 dans le cadre du congrès de l'Association canadienne française pour l'Avancement des Sciences (A.C.F.A.S.). Il s'agissait du deuxième colloque annuel de la Société de Sémiotique du Québec.

    Mes remerciements vont aux auteurs des articles pour leurs substantielles recherches, ainsi qu'aux rédacteurs qui ont accepté avec enthousiasme et diligence d'éditer les actes de ce colloque.


Louis HÉBERT, novembre 1996

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22.11.1996