Bourque, Ghislain : « La retrempe référentielle »

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    Selon une envergure parfois molle, parfois rigide, la lecture se trouve d'office confrontée à deux excès :

    1.  Un premier qui porte jusqu'à l'inflation la valeur d'un texte. Parce que trop généreuse de son propos, la lecture attire dans le polysémantisme un référent par trop personnalisé. Avec pour résultat peu commode que se trouve projeté tous azimuts le sens, sans pour autant qu'ait été accordé au texte une valeur explicite. Chaque lecteur y trouvant son compte, l'échange se départit de son ancrage matériel, pour ne conserver du texte qu'un référent exempt de tout réglage. Domine, ici, l'idée quelque peu fantasmée de la valeur d'un texte.

    2.  Un second qui engage jusqu'à la récession la valeur d'un texte. Parce que trop économe de son propos, la lecture opère un repli interprétatif qui rabat sur un même référent tout texte. En la circonstance, l'échange par voie de lecture confine à sans cesse renvoyer le texte vers un référent arrêté ; c'est-à-dire, dès lors, adopté à titre de mesure étalon. Un référent, donc, réglé à l'excès, susceptible de ne retenir que le sens déjà programmé. Et qui se trouve assujetti à une grille (en exemple de cette programmation lectorale serait le carré sémiotique) faite en quelque sorte pour contrôler de manière uni-lectorale la production de sens.

 

Ce à quoi un signe ramène

    Détachée par la distance qui gère l'opération, une susceptibilité sans heurt guide la lecture dans son exercice échangiste. Foin des mesures menant, ici, vers l'inflation, là, jusqu'à la récession, l'aventure de détection du référent peut, sans déraper, mener plus loin l'échange par construction. En cela qu'elle ne va pas bloquer la représentation - laquelle se trouve légitimée par l'exercice de conversion sémantique - mais plutôt la favoriser afin de mieux s'en servir, histoire d'indexer sur des paramètres autres le travail qui règle la construction d'un nouveau référent.

    À la rencontre d'un texte bref, produit à dessein, il ne sera pas inutile de suivre les diverses nouvelles modalités de l'échange :

    À la manque...

    Les chemins tortueux parcourus avec elle
    Invitent à descendre fourbu jusque là.
    Néanmoins aligné, certain manque à l'appel
    En retour de sentier saura me ménager.

    Quand bien même énigmatique, le propos diffusé par ces quatre alexandrins peut, de sa trace, être converti. Initiée sur le plan sémantique, la lecture obtiendra par conversion un référent plus ou moins catégorique, tel que traduisant, d'abord l'idée un peu vague d'une descente escortée sur un chemin étroit qui fatigue. Ensuite, plus ou moins métaphorisé, la perspective d'un égarement qui, au retour, permettra de récupérer.

    Cela restant un peu flou, on doit en convenir. Mais qui, tout de même offre une base représentative indéniable, et que la lecture ne peut tout à fait contourner, du moins pour son premier passage. Ici non seulement l'échange ne se trouve pas compromis (ou bloqué) sur le plan de la représentation, mais en y regardant à deux fois, il y a fort à parier qu'il autorise sa relance à même cette représentation.




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 4 : Page 6 / 9


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22.11.1996