Pour une pragmatique du signe linguistique

Jean Fisette
Université du Québec à Montréal1




La langue ne se constitue comme telle qu'en intégrant quelque chose qui est radicalement hors langage.

D.-R. Dufour



Le référent, c'est l'exclu !

    Le référent, c'est l'exclu du signe linguistique. Ou, pour le dire autrement : la théorie linguistique s'est construite sur l'exclusion du référent : et de fait, à partir du moment où l'on prendrait en considération le référent, se perdrait la relation d'interdépendance entre le SA et le SÉ, soit l'autonomie de cette cellule qu'est la fonction sémiotique ; le signe serait de nouveau enchaîné à quelque chose qui est hors langage. Le signe risquerait de se perdre et l'on reprendrait le débat du Cratyle. Umberto Eco (1976 : 85) écrivait que la possibilité même du mensonge vient démontrer que la sémiotique n'a pas à prendre en compte le référent. Tout semble dit.

    Et pourtant les choses ne sont pas aussi simples. On parlera d'un exclu ou, plus finement, d'une nécessaire absence. Lorsque l'on se situe dans le domaine des signes, l'absence est impossible à signifier; pour signaler une absence, on doit nommer la chose absente ; et, en la nommant, on la consigne à une présence symbolique. Puis la présence symbolique, à son tour, rend superflue la présence réelle, puisqu'elle en remplit la fonction : on se souvient tous de « la rose, l'absente de ce bouquet... » (Mallarmé).

    Tout le débat sur le référent en linguistique repose sur cette ambiguïté qui tourne autour de l'impossibilité de rejeter dans l'absence totale ce que l'on désigne symboliquement et de la non-nécessité d'une présence réelle face à la présence symbolique. On se souvient aussi tous du triangle d'Ogden et Richards, fameux pour sa contradiction interne ; c'est précisément là que réside la difficulté : référent et symbole sont en concurrence : il n'y a pas de place pour les deux termes...

    J'avais commencé en suggérant que le référent c'est l'exclu. Je puis maintenant nuancer : « exclusion » signifie : « maintien dans une position ambiguë de présence - absence ».

Le signe comme lieu d'échange

    Je voudrais reprendre cette vieille définition binaire du signe linguistique en tentant de l'articuler à cet exclu, cet absent / présent qu'est le référent. En somme de penser le signe dans la perspective pragmatique de l'échange.

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1 Ce texte est largement inspiré de « Les positions des signes, les pôles de la communication et les voix de la signification », le chapitre six de Fisette (1996). [POUR RETOURNER AU TEXTE]

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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 2 : Page 1 / 9


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22.11.1996