Fisette, Jean : « Pour une pragmatique du signe linguistique »

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     Ce qui suppose que je m'éloigne du domaine linguistique au sens strict. On reconnaîtra que lorsque nous exportons ce modèle du signe dans un domaine autre que celui de la langue proprement dite, suivant le projet « sémiologique » tel qu'il avait été envisagé par Saussure lui-même, les deux termes constituants, le SA et le SÉ perdent leur appartenance à leurs domaines spécifiques que sont le plan phonique et le plan sémantique. Hjelmslev l'avait bien vu lorsqu'il affirmait que les deux termes expression et contenu avaient été choisis simplement pour leur commodité mais que, dans les faits, ces dénominations restent arbitraires et que les deux dénominations de fonctifs sont parfaitement interchangeables.2

     J'imagine que, dans ces conditions où SA et SÉ seraient parfaitement interchangeables, ces deux constituants se mirent l'un dans l'autre, échangeant mutuellement leurs positions, l'un évoquant l'autre et vice-versa, et cela indéfiniment. Un peu à la façon des deux interlocuteurs « Je » et « Tu » qui échangent simplement des tours de parole.

     Or qu'arrive-t-il avec « Je » et « Tu » : ils sont co-présents l'un à l'autre - et même interdépendants à la façon du SA et du SÉ. Ils se confèrent mutuellement une existence. Mais leur relation n'est possible qu'à la condition qu'ils s'inscrivent l'un par rapport à l'autre, dans la présence d'une totale positivité c'est-à-dire qu'ils aient préalablement chassé l'absence, la négativité hors de leur territoire et de leur relation. Cette négativité, cette absence, c'est précisément ce que, dans un article bien connu, Benveniste (1946) désignant le « Il », nommait la « non- personne ».

     Et c'est aussi exactement ce qui arrive dans le Cours de linguistique générale: lorsque Saussure construit le signe sur la base de deux entités pleinement positives, la négativité, la différence est chassée hors de ce lieu, renvoyée dans le paradigme, lieu, par excellence, du virtuel.

     On reconnaîtra donc la situation paradoxale que voici : « Je » et « Tu » n'ont d'existence, l'un par rapport à l'autre, qu'à la condition que l'absence ait été chassée hors de leur relation. Mais simultanément, c'est la présence symbolique de cet absent qui confère une signification à leur relation.

     Par exemple, « Je » et « Tu » parlent de « Il » ou de « Elle », se prêtant disons à quelque médisance ; pour que leur échange soit possible, il faut que « Il » ou « Elle », l'objet de leurs racontars, soit absent mais « Il/Elle » doit aussi être présent symboliquement dans leur conversation, servant de prétexte, de décor, de toile de fond, de sujet de conversation, de point de ralliement, de lieu de consensus, de pomme de discorde, etc... la série de termes utiles pour désigner le troisième est très variée... Et il est remarquable que toutes ces expressions, désignant le troisième, décrivent en réalité la relation entre les deux interlocuteurs, les « Je » et « Tu ».

2 « Les termes mêmes de plan de l'expression et de plan du contenu et, d'une façon plus générale, d'expression et de contenu ont été choisis d'après l'usage courant et sont tout à fait arbitraires. De par leur définition fonctionnelle, il est impossible de soutenir qu'il soit légitime d'appeler l'une de ces grandeurs expression et l'autre contenu et non l'inverse. Elles ne sont définies que comme solidaires l'une de l'autre et ni l'une ni l'autre ne peuvent l'être plus précisément. » (Hjelmslev 1943 : 79) [POUR RETOURNER AU TEXTE]




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 2 : Page 2 / 9


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22.11.1996