Fisette, Jean : « Pour une pragmatique du signe linguistique »

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     Bref, c'est le troisième, l'absent qui confère une existence symbolique à leur relation. En dehors de la présence symbolique de ce « Il » troisième, « Je » et « Tu » seraient condamnés à se redonner à l'infini un même tour de parole, à répéter les mêmes phrases sans aucun gain, aucune croissance. Comme dans une mauvaise pièce de théâtre où rien d'autre ne se passe que du bavardage, où absolument rien d'autre ne survient que la présence de deux figures. La télévision nous en donne trop fréquemment l'exemple.

     Il n'y a aucune raison d'imaginer que la situation ne pourrait pas être la même en ce qui concerne le signe linguistique. D'autant plus que la triade des pronoms « Je - Tu - Il » représente certainement un fondement du langage tout aussi essentiel que le signe que construit la théorie.

Le « troisième » comme fondement du symbolique

    Danny-Robert Dufour (1990 : 59), à qui j'emprunte cette problématique des pronoms le formule de façon on ne peut plus claire : « [...] pour être un, il faut être deux, mais quand on est deux, on est tout de suite trois [...] ». Le troisième, c'est le « Il » c'est le présent - absent, c'est l'étrangeté, l'altérité ; puis c'est aussi le fondement du symbolique. Le symbolique repose sur l'ambiguïté de la présence - absence.

     Je crois que ce dont il est question ici, c'est de la concurrence entre des modèles de formalisation logique ; je pourrais formuler ceci par une question : un modèle binaire (comme SA - SÉ ou « Je - Tu ») est-il suffisant pour rendre compte de la formation du symbolique ? Je crois que de la même façon que le couple « Je - Tu » ne peut accéder à une existence symbolique qu'en se situant par rapport au « Il », le présent - absent, le signe ne peut lui aussi accéder au symbolique qu'en regard d'un troisième terme qui porte cette même ambiguïté de la présence - absence.

     Dany-Robert Dufour donne cet exemple de la relation amoureuse qui resterait non représentable en dehors du fameux triangle amoureux. Plus précisément, le triangle amoureux permet de jouer des relations entre paires. C'est d'ailleurs là une situation que l'on rencontre régulièrement dans la vie courante où des relations entre paires (binaires) viennent se substituer à des relations multilatérales... C'est-à-dire qu'il y a toujours une troisième personne qui risque d'être l'objet d'une exclusion. Une expression populaire saisit cette situation d'une façon à la fois juste et colorée : « jouer à la chaise musicale ! ». Ce glissement constant entre des relations binaire et ternaire est purement et simplement logique avant d'être psychologique. C'est que le ternaire contient toujours une certaine part d'incertitude alors qu'à l'inverse, la formalisation binaire présente toujours une certitude quelque peu factice.




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 2 : Page 3 / 9


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22.11.1996