Fisette, Jean : « Pour une pragmatique du signe linguistique »

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    Autre exemple : toute la logique du don est fondée sur cette relation : A donne C à B. L'objet du don, le C, c'est ce qui est étranger aux partenaires de l'échange, à leur relation et qui, simultanément, confère une signification à leur relation. D'ailleurs, pour quelle raison autre donnerait-on un cadeau, que de marquer ou signifier, d'une façon particulière, une relation ? En somme, le cadeau, l'objet du don agit comme l'interprétant peircéen, la troisième composante du signe qui vient conforter la relation entre les deux premiers termes et puis conduire l'ensemble dans un ailleurs suivant un mouvement de croissance... C'était d'ailleurs là précisément la signification que donna naguère Marcel Mauss (1923) à la logique de l'échange et du don : le don, étant un facteur de communication et d'échange entre les membres de la société vient conférer un surcroît de cohésion à cette dernière, c'est-à-dire, je pense, une existence symbolique.

    Il n'y a plus maintenant qu'à imaginer que SA et SÉ comme les partenaires d'une relation d'échange ou, comme on l'a suggéré plus haut, de la passation d'une fonction mutuelle de désignation ou encore d'une passation d'un « droit partagé de parole » ; et alors le « Il », l'objet du don ou encore le référent constituent le troisième, le présent-absent, le support du symbolique... Et si le texte littéraire travaillait essentiellement à faire surgir ce troisième absent - présent, puis à le déplacer...

     Je me référerai ici à un exemple simple qui n'est pas strictement littéraire mais qui pourtant pourrait constituer un modèle assez convaincant d'un des enjeux de la problématique du signe dans le texte de fiction.

    On connaît tous ce conte de Christian Andersen intitulé « L'habit neuf de l'empereur » où deux filous ont réussi à imposer à une cour et à l'empereur lui-même une supercherie suivant laquelle un habit tissé de fil d'or, demeurerait invisible à tous ceux qui ne posséderaient pas les qualités morales exigées par le niveau et la dignité de leur fonction. L'empereur ayant commandé un tel habit se trouve, en quelque sorte, à avoir renoncé à sa gérance du symbolique pour l'avoir abandonnée entre les mains des deux filous. Et l'on connaît la suite. Aucun des ministres ne voit le costume neuf ; l'empereur lui-même, allant s'enquérir de l'avancement des travaux des deux couturiers, ne voit pas plus le costume. Mais chacun, craignant de perdre sa notoriété, affirmera avoir trouvé l'habit très beau. Puis la fin : à l'occasion d'une procession, un enfant crie, devant tout le peuple réuni, que le roi est nu. La gérance du symbolique que le roi avait abandonnée aux deux filous est prise en charge par l'enfant qui est effectivement le seul à pourvoir dire qu'un empereur nu devant la foule de ses sujets, cela ne se fait pas !

    Ce conte est particulièrement intéressant en ce qu'il met précisément en scène cette question de la présence - absence du troisième, que ce soit le référent, le don ou encore le « Il », la non-personne.




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 2 : Page 4 / 9


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22.11.1996