Fisette, Jean : « Pour une pragmatique du signe linguistique »

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     L'habit invisible c'est évidemment le troisième. L'habit est absent puisqu'il n'existe pas; mais l'habit est présent symboliquement pour deux raisons qui s'enchaînent : d'abord parce que l'on croit à sa présence ; puis que cette croyance c'est précisément ce qui vient assurer une cohésion entre les divers personnages qui, dans leurs interrelations constituent des « Je » et des « Tu ». Et si cette croyance est feinte, le non-dit, l'implicite partagé entre les personnages est encore plus fort. L'essentiel tient en ceci : en dehors de la croyance à l'existence de ce troisième, point d'histoire !

     Mais l'habit invisible, à la fois inexistant et nécessairement présent symboliquement c'est aussi le référent. Cette situation nous fournit une occasion superbe pour réfléchir sur cette question du référent.

La place et la fonction du référent

     Alors quelle est la nature du référent ? Je reprends les questions posées par l'organisateur du colloque concernant le référent en cherchant à les appliquer à l'habit invisible : est-ce un individu ou une classe (en somme, un « designatum » ou un « denotatum » ?) Est-il « réel » ou fictif ? [dans le texte de présentation de la problématique de ce colloque, le mot réel est mis entre guillemets, ce qui indique bien la gêne que l'on rencontre, à employer ce mot, à se confronter au réel quand on est dans l'ordre du symbolique !] L'habit est-il sensible ou intelligible ? Est-il interne ou externe au signe ? J'aimerais ajouter, car le signe a une durée et une causalité interne : le référent est-il antérieur ou postérieur au signe ? détermine-t-il le signe ou est-il déterminé par ce dernier ?

     Aussi longtemps que ces questions seront posées à l'intérieur d'un paradigme simplement référentiel, c'est-à-dire sans que ne soit posée la question du mode d'existence logique de ce troisième terme, je crois que ces questions resteront sans réponse ; et ce, pour la raison bien simple que le postulat d'un simple référent existant (ou préexistant) de façon positive dans sa relation au signe est trop simple pour satisfaire au questionnement ici amorcé. C'est d'ailleurs là la question centrale que pose, sans d'ailleurs la résoudre, la proposition d'Ogden et Richards inscrite dans le célèbre triangle. Et, de la même façon, la proposition d'un « parcours référentiel » me paraît une contradiction dans les termes, le mot référence désignant, plutôt qu'un parcours, un arrêt ou encore - et j'y reviendrai en conclusion - peut-être simplement un regard jeté vers l'arrière. La notion de « référence » est trop simple pour porter et jouer l'ambiguïté de la présence - absence, de la même façon qu'une flûte, fût-elle traversière, n'arrivera jamais à se substituer à un grand orgue.

      Par contre, poser ces mêmes questions dans une perspective inférentielle permet, me semble-t-il, d'ouvrir des avenues. L'inférence peut être définie, assez simplement, comme un mouvement de l'esprit ; loin d'être un élément à la fois statique et singulier comme l'était la notion de référent, la notion d'inférence suppose une pluralité de mouvements ; ces caractères dynamique et pluriel de l'inférence introduisent une souplesse qui permettra de rendre compte de l'ambiguïté de la présence / absence fondant le symbolique.




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 2 : Page 5 / 9


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22.11.1996