Fisette, Jean : « Pour une pragmatique du signe linguistique »

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     Je reprends donc les questions : l'habit invisible de l'empereur est-il « réel » ou fictif ? [le mot réel est toujours entre guillemets] sensible ou intelligible ? interne ou externe au signe ? antérieur ou postérieur au signe ? déterminant le signe ou déterminé par ce dernier ?

     Les réponses varieront selon que l'on se place dans la perspective de l'empereur lui-même, des courtisans, de l'enfant du conte ou encore de l'enfant réel auquel on raconterait cette histoire.

     Je ne procéderai pas à une analyse exhaustive me contentant de suggérer que les courtisans et l'empereur lui-même découvrent que l'habit est fictif mais ils sont piégés : il font donc comme s'il était réel [ici je ne mets pas de guillemets]... Ils savent qu'il est intelligible mais ils font comme s'il était sensible... et ce, pour camoufler leur propre insensibilité à la fois physique et morale... Ils savent qu'il est postérieur au signe mais ils font comme s'il était antérieur... Bref, il découvrent que l'habit est absent, mais ils font comme s'il était présent ; en d'autres mots, ils se confrontent douloureusement au symbolique.

     L'histoire n'est possible c'est-à-dire qu'elle n'accède à une signification qu'à une condition : c'est que le sens soit construit non pas comme simple renvoi à un référent, mais comme une pluralité de mouvements inférentiels renvoyant à autant de présences - absences... De façon encore plus précise, cette histoire se situe dans un entre-deux : au départ, deux filous, affirmant frauduleusement la présence de l'habit, amorcent l'évocation alors qu'à la toute fin l'enfant, affirmant l'absence du vêtement, vient y mettre un terme. Comme quoi l'évocation, en somme la fiction proprement dite, repose sur une fraude. C'est toujours le cas : par définition, la fiction est une fraude; et le positiviste se suffit de cette sanction. Mais pour nous qui sommes tout de même un peu plus nuancés, nous ne savons pas par rapport à quoi cette fraude pourrait être jaugée. C'est cette incertitude qui nous fait passer de la notion de fraude à celle de présence - absence ; puis l'ambiguïté de cette relation de présence - absence nous conduit au symbolique.

     Le symbolique comme on le sait tous, ce n'est pas une fraude, c'est un lieu de virtualités, c'est une incertitude prometteuse d'avenirs... Seule la définition du signe qui se fondera sur ce caractère d'incertitude remplira adéquatement sa fonction.




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 2 : Page 6 / 9


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22.11.1996