Fisette, Jean : « Pour une pragmatique du signe linguistique »

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Le signe et les apprentissages qu'on y fait

    Cette histoire met en scène un jeune enfant qui par sa prise de parole, fait sont entrée dans la société, dans le monde du symbolique. Puis, à un autre niveau, ce conte permet à un autre enfant, narrataire, de faire ce même apprentissage des signes, puis du symbolique. Je m'intéresserai plus particulièrement à cet enfant narrataire.

    Quels sont les apprentissages qu'il y fait: d'abord, il découvre le monde, il apprend à la fois l'existence de choses, de personnes (on l'imagine demander « qu'est-ce qu'un empereur ? ») et il apprend aussi des mots ; en somme, il fait simultanément l'apprentissage d'une encyclopédie et d'un dictionnaire.

    Puis, second apprentissage, il arrivera à comprendre le jeu de rôles qui se construit entre les divers personnages ; l'enfant du conte exercera certainement une fascination particulière sur lui : il sera tenté de s'identifier à lui, mais il s'en distanciera nécessairement puisqu'il n'y a pas d'empereur dans son univers d'enfant narrataire du XXe siècle. Bref, sa relation à l'enfant du conte sera celle, encore ici ambiguë, d'une identification / différentiation. L'enfant du conte sera, auprès de lui à la fois présent et absent, bref il représentera une valeur symbolique.

    Enfin, et c'est le point d'aboutissement, l'enfant narrataire découvrira la forme même du conte comme instance symbolique. On peut facilement imaginer qu'après s'être familiarisé avec cette histoire, il entreprenne d'aller la raconter à ses petits amis... Bref, il aura compris que cette histoire qu'il raconte, c'est précisément « une histoire », ce n'est ni vrai ni faux, c'est utile, c'est mobile, c'est transportable auprès de ses petits amis, que, selon son bon vouloir, c'est présent ou absent. Cette compréhension des formes symboliques c'est d'ailleurs ce qui nous conduit à les porter nous-mêmes. Peut-être ai-je accéléré indûment les choses en ce qui concerne cet enfant narrataire, car apprendre ainsi à porter le symbolique, c'est probablement l'oeuvre de toute une vie...

    Dans tous les cas, les apprentissages que fait l'enfant consistent à reconnaître l'incertitude, l'ambiguïté de la présence - absence. En somme il découvre des signes et comprend que ces signes, en raison même de leur incertitude, conduisent au symbolique.


Pour une pragmatique du signe

     J'ai construit cette brève réflexion sur la base d'une similarité entre la définition saussurienne du signe et la relation d'interdépendance entre les pronoms « Je » et « Tu ». Puis je suis remonté de la nécessaire complémentarité du troisième, de la non-personne, le « Il », dont l'action rétrospective sur la relation « Je - Tu » représente les conditions de l'accès au symbolique pour revenir au signe linguistique et reconnaître une position nécessaire, complexe qui est aussi une place fine et souple pour un troisième constituant que - par mauvaise habitude je crois - on continue toujours de nommer le référent.

     Une mauvaise habitude parce que le terme « référent » appartient, pour reprendre l'énoncé de départ de notre colloque, au paradigme référentiel. J'ai tenté de démontrer que seul le paradigme inférentiel permet de rendre compte de la nature particulière de ce troisième défini par le caractère ambigu de la présence - absence.

     Alain Rey suggère, dans son dictionnaire étymologique (1992 : Article : « Référer », t. II, p. 1741-2), que le mot référence provient de ferein, qui signifie « transporter », alors que la particule initiale « ré » signifierait « retour en arrière ». Et effectivement, la référence est une sorte d'indice ou d'index pointant vers l'arrière, vers l'antérieur, vers l'origine ou vers la légitimation... Le plus étonnant dans tout ceci c'est que, étymologiquement, le mot « référence » serait exactement l'inverse du mot métaphore qui lui signifie « transporter vers l'avant, vers l'au-delà ». Alors que l'un pointe vers l'acquis, la certitude, l'autre marque une avancée vers l'imprévu...




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 2 : Page 7 / 9


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22.11.1996