Fisette, Jean : « Pour une pragmatique du signe linguistique »

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     Cette contradiction entre la référence et la métaphore n'est pas étonnante : à l'intérieur du paradigme inférentiel qui a été au mieux illustré en sémiotique par l'oeuvre de Charles S. Peirce, c'est la métaphore qui désignerait l'état le plus parfait du signe et alors le troisième terme c'est le « would be », le serait, l'interprétant, tandis qu'à l'inverse, dans les théories reliées au paradigme référentiel, c'est la dénotation qui constitue la normalité : une dénotation faisant remonter à un référent, à une chose du monde réel, mais placée entre guillemets.

     Ce caractère triadique marque la spécificité de l'apport de Peirce à cette problématique du signe. Sans entrer ici dans le détail de l'analyse, je me contenterai de suggérer que la reconnaissance de cette troisième composante du signe, définie par son caractère virtuel, permet, en regard du signe linguistique tel qu'il a été défini par Ferdinand de Saussure, de « libérer » les deux premiers constituants du signe de leur « enfermement à l'intérieur de la sphère psychique » (le SÉ comme « trace mémorielle » et le SA comme « empreinte psychique ») pour les retourner dans une existence « en plein jour », soit, comme premier constituant, le représentamen ou le fondement du signe, en somme l'artefact, le support du caractère représentatif du signe puis, comme second terme, l'objet qui est, à la fois objet du monde antérieur au signe et exerçant sur ce dernier une « causalité sémiotique » (cette expression est empruntée à Savan 1991) - il s'agit alors de l'« objet immédiat » - puis aussi un objet tel que réalisé ou créé par le signe (on parle alors d'un « objet dynamique »).

     C'est ainsi que la définition peircéenne du signe fondée sur une problématique inférentielle plutôt que référentielle, permet de ménager une place à ce que l'on nomme le « référent » en le reconnaissant, d'abord, comme objet du monde réel donné préalablement au signe (objet immédiat), comme lieu symbolique de réalisation du signe (au niveau de l'interprétant, principalement l'interprétant second) et enfin, comme produit du mouvement de sémiose (objet dynamique) que le signe ne peut pas désigner exhaustivement, mais qu'il peut, tout au plus, suggérer... Ce sont d'ailleurs précisément là, les trois états successifs que connaît l'habit invisible dans le conte auquel on s'est référé.



     Le linguiste et le sémiologue qui, simplement pour respecter une position méthodologique, voudraient substantifier ce troisième terme, risqueraient de se retrouver dans la même position que l'empereur du conte qui, ayant abandonné à une « convention implicite » la gérance du symbolique, découvre la nature fictive de cet habit invisible mais doit, pour ne pas perdre sa face (signifiante), faire comme s'il était réel et sensible.

     Et à l'inverse, le linguiste et le sémiologue qui voudraient ignorer totalement ce troisième terme se retrouverait dans cette autre position de l'empereur qui, après le cri de l'enfant, feint d'ignorer ce qui se passe autour de lui et se hâte avec une lenteur qui sied à sa dignité, s'avance vers le palais... pour aller s'habiller, c'est-à-dire pour aller mettre fin à l'incertitude, à l'ambiguïté, bref pour aller réaliser le signe ou au moins un substitut... Mais il sera trop tard !

     Et effectivement, on sait bien que le signe n'est jamais totalement réalisé, que le référent, de la même façon que tout costume - et encore plus celui d'un empereur - se situera toujours à quelque part entre le réel et le fictif, entre l'individualité et la classe, entre le sensible et l'intelligible; que ce costume comme le référent se situera toujours partiellement dans l'antériorité partiellement dans la postériorité du signe, que ce costume est à la fois interne et externe au signe qu'il constitue, qu'il est déterminé par le signe mais qu'il le détermine aussi.



     Tels sont les caractères du symbolique que cette question sur le référent m'a permis de faire surgir et de vous suggérer. Il est certainement significatif que la question du référent m'ait déplacé sur le terrain du symbolique. Peut-être en somme le référent ne représente-t- il rien d'autre que la tentation, toujours présente, de réduire le symbolique, de l'arrêter dans sa dynamique, de le singulariser dans sa pluralité. Mais il faudra reconnaître que cette tentation même est de l'ordre du symbolique.




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 2 : Page 8 / 9


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22.11.1996