Essai pour une phénoménologie de la référence :
l'image au cinéma

Lucie Roy
Université Laval

 

 


« Un état de choses est pensable » signifie : nous pouvons nous en faire une image.
  - L. Wittgenstein

Référence ou « co- référence »

    Tout projet sémiotique porte de façon plus ou moins privilégiée sur l'écriture et le monde. Il le fait, à mon avis, « de façon plus ou moins privilégiée » dans la mesure où, plus de se tenir dans le texte, le référent est susceptible de se rapporter au monde en le reportant dans le texte, l'écriture. Or, parce que tout projet sémiotique s'attache à l'étude du sens qui induit une pensée et à l'étude du sens qui passe par la référence, il s'adresse à la pensée et au monde en tant qu'ils sont soumis à l'écriture. Pour le dire autrement, le projet sémiotique s'attache au monde et à la pensée en écriture.

    Pour introduire et pour distinguer quelque peu le projet phénoménologique du projet sémiotique et de la trajectoire d'analyse qu'il commande, il faut noter que la frontière s'établit ici clairement : la sémiotique ne s'occupe pas de la pensée, du « penser » ou du monde, mais pense les textes, les univers, les mondes du récit.

    Par ailleurs, tout projet philosophique, soulignait Wittgenstein, « est "critique du langage" » (1993 : 51) et tout projet phénoménologique s'attache à l'examen du phénomène. « Le phainomenon, en tant que le "paraissant", se rapporte à la phantasia, l'imagination. L'imagination, [...] est le mode du "porter-au-paraître", du "porter-au-paraître" l'éclat du paraître. » (Escoubas, 1986 : 176) La phénoménologie donc, comme la philosophie, se préoccupe du langage, du « paraissant » en tant que ce dernier signifie ou « porte-au-paraître » l'imagination, c'est-à-dire la pensée.

    La trajectoire sémiotique s'occupe du produit ou du référent, du texte conséquemment. De fait, comme les références, même extra-linguistiques1, sont produites par le texte, le texte constitue le référent ultime, le référent à partir duquel ou pour lequel la cible référentielle, celle qui enjoint le monde de passer, tire son « efficace ». À cet égard, on peut dire que le texte produit en énonçant des états de choses et en référant aux états de choses qu'on appelle le monde - y compris le sien - ou qu'il est susceptible de reproduire relativement les choses du monde en y faisant référence.

    Si, donc, la trajectoire sémiotique s'occupe du produit, l'autre, la trajectoire phénoménologique, se préoccupe de la production du langage, du « penser », de l'imagination. Entre les deux projets, sémiotique et phénoménologique, un même coeur : la référence. Cette référence est plus ou moins systémique pour l'une et plus ou moins phénoménologique pour l'autre2. Elle est, là aussi, « plus ou moins phénoménologique », car le monde et la pensée du monde retombent perpétuellement dans le langage ou l'écriture, sitôt qu'on souhaite les exprimer ou les donner à paraître.

    Relativement à cette sorte de croisement des trajectoires, la référence devrait être tenue pour une co-référence dialogique ou textuellement communicationnelle et dialogale ou textuellement ontologique. Ainsi, le choix posé ne concernerait pas uniquement le texte lui-même ou le sens même du texte entendu comme une oeuvre communicationnelle mais, et à l'instar de l'hypothèse posée par Paul Ricoeur, il concernerait aussi l'expérience « portée au langage ».

Toute référence, disait-il, est co-référence, référence dialogique ou dialogale. Il n'y a donc pas à choisir entre une esthétique de la réception et une ontologie de l'oeuvre d'art. Ce que reçoit un lecteur, c'est non seulement le sens de l'oeuvre mais, à travers son sens, sa référence, c'est-à-dire l'expérience qu'elle porte au langage et, à titre ultime, le monde et sa temporalité [...] (Ricoeur, 1983 : 148)

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1 « La "réalité extra- linguistique" n'est pas forcément la réalité tout court. Elle est la réalité extérieure du morceau de langage considéré plutôt que la réalité extérieure au morceau de langage en question. Ce morceau est par exemple L'île au trésor [...] L'île au trésor n'a de réalité extérieure au texte du roman que dans ce roman même. La réalité extra-linguistique de référence n'est donc pas à chercher au dehors, là où le texte dit qu'elle est, mais au dedans, là où le texte parle d'elle. L'extérieur doit être cherché à l'intérieur. Ce qui est en fait trouvé dedans est donné dedans comme se trouvant en fait dehors, etc. C'est là une dialectique familière. » (Descombes, 1986 : 768). [POUR RETOURNER AU TEXTE]

2 On sait combien l'étude même du référent a préoccupé les sémioticiens. On en connaît les conséquences, dans la mesure où, pour elle, on a dû pratiquer une sorte d'ouverture sur une sémiotique du monde naturel et sur une phénoménologie du signe selon qu'il est considéré en soi, en rapport à l'objet ou en rapport à l'interprétant. (Peirce) [POUR RETOURNER AU TEXTE]




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 7 : Page 1 / 9


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22.11.1996