Roy, Lucie : « Essai pour une phénoménologie de la référence : l'image au cinéma »

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    En tant que la référence est textuellement communicationnelle, elle laisse supposer une lecture ; or, on le sait, le lecteur lit autrement les références fournies par le texte. La lecture des références serait, en quelque sorte, soumise à une écriture changeante, de laquelle dépendrait, en gros, le savoir encyclopédique particulier du lecteur.

    En tant que la référence est textuellement ontologique, elle laisse deviner une série d'implications. On peut penser, comme bien d'autres, que l'écriture constitue référentiellement une lecture du monde, mais on ne saurait supposer que de la lecture du monde dépend l'écriture sans admettre que tous les langages, dont la parole ou les gestes, parlent d'une écriture du monde ; en sorte que l'on retrouverait, sur le sentier de l'analyse et dans les textes mêmes, des références de références, des références à d'autres textes à l'intérieur du texte premier, des références à des gestuelles, à des organisations « géographiques » dans le récit, des références temporelles, des références... En ce sens, tout à l'intérieur d'un texte ferait référence ou participerait, selon le terme de Barthes, de la « référentialisation ».

    Il ressort de ce qui vient d'être dit que l'on ne peut songer aux choses nominatives ou référentielles sans penser le mouvement des choses nominatives ou référentielles3. Penser le mouvement, c'est, forcément, oublier quelque peu les choses qui sont nommées ou, en quelque sorte, « référentialisées », pour penser la pensée, le mouvement de la pensée dans le langage ou l'écriture.

    Il faut le rappeler, est considérée la phénoménologie de la référence, le mouvement et non le moment du référent. En tant que tel, le mouvement de la référence s'oppose, en quelque sorte, au moment du référent ; or, le mouvement, c'est ce qui est à l'origine du moment. Pour le dire autrement, est au jeu de la présente analyse, la référence qui trace le moment, celui qui, dans le texte, « intrigue », fait « image » ou correspond à une sorte de « punctum »4 textuel, d'instant référentiel poignant qui renvoie le lecteur à une autre « intrigue », voire à une expérience de monde.

    Si je propose, dans l'intitulé de cette petite phénoménologie de la référence, l'ajout du terme « Essai », c'est que, animée par un esprit de découverte plus que par un esprit de méthode, j'entends me livrer à une sorte de cascade d'interrogations. Celle-ci a pour départ la supposée coïncidence du monde avec le langage et porte sur les problématiques de la réeffectuation, du monde et du récit. Elle recouvre, par conséquent, mais de façon plus ou moins implicite, la supposée coïncidence entre l'Histoire et les histoires. Elle vise enfin, cette cascade d'interrogations, une étude, même sommaire, de la charge référentielle qui colle à l'image, à une image qui, au cinéma, s'inscrit traditionnellement dans une mimèsis, un récit. Au coeur de ces interrogations se trouve un lieu de convergence et il a pour nom la référence, celle qui, à l'instar des personnages chez Duras, « appelle ».


Le monde et le récit ou la pensée d'un locuteur muet5

    On a maintes fois opposé le langage - l'expressivité - et la réalité - ce qui demande à être exprimé - et on a, dans un même souffle, supposé que toute compréhension de la réalité passait par le langage, les langages ou l'écriture, les écritures - et cela est plus vrai encore pour ce qui concerne les réalités historiques, celles qui, grâce aux écrits, sont gardées en mémoire6. Cette opposition entre langage et réalité, comme cette supposition qui veut que la réalité passe par le langage et l'écriture, a diversement incité les historiens, sémioticiens et philosophes à se prêter à l'étude de l'une (l'opposition) et de l'autre (la supposition).

3 « L'événement n'est pas désigné, mais il est signifié par une nominalisation du message initial. Pour parler d'un événement (et en faire un objet de discours), il faut partir d'une proposition narrative (par exemple, César a franchi le Rubicon) et la changer en expression nominale (par exemple en préfixant le fait que à la phrase de départ). » (Descombes, 1986 : 770) [POUR RETOURNER AU TEXTE]

4 Je fais, là, référence au texte de Barthes, La chambre claire, dans lequel il discutait pour la photographie d'un punctum, d'un instant poignant et même d'un punctum temporel, d'un temps saisi au moment de la pose. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

5 J'ai été tentée de reprendre le titre « L'image mue », qu'avait utilisé Pierre Ouellet (« La perception : expressions et interprétations », Protée, 1995) pour dire autrement que, de fait, dans le texte, la pensée d'un locuteur « mue » ou se « transmue ». La pensée-locuteur se modifie, dans le site textuel, en pensée en écriture. Il faut dire que je reprends là une notion que j'avais amplement examinée dans mon article, « Langage cinématographique et faillibilité  », « Questions sur l'éthique au cinéma », Cinémas, 1994. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

6 Pour expliquer cette opposition, je reprends la citation de Barthes : « [...] il suffit de rappeler que, dans l'idéologie de notre temps, la référence obsessionnelle au " concret " (dans ce que l'on demande rhétoriquement aux sciences humaines, à la littérature, aux conduites) est toujours armée comme une machine de guerre contre le sens, comme si, par une exclusion de droit, ce qui vit ne pouvait signifier et réciproquement. » (1993 : 184) [POUR RETOURNER AU TEXTE]




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 7 : Page 2 / 9


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22.11.1996