Roy, Lucie : « Essai pour une phénoménologie de la référence : l'image au cinéma »

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    On peut signaler, pour rappeler quelque peu des propos qui ont eu cours en philosophie du langage précisément, que Ludwig Wittgenstein supposait que l'être est un être de langage. « Je suis, disait-il, mon monde [mais] les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde » (1993 : 93).

    Il convient donc, dans l'esprit de Wittgenstein, de tracer « [...] une frontière à l'acte de penser, - ou plutôt non pas à l'acte de penser, mais à l'expression des pensées : car pour tracer une frontière à l'acte de penser, nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette frontière [...] La frontière ne pourra donc être tracée que dans la langue, [...] ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens » (1993 : 31).

    À cet égard, tout être serait, de façon logique, empiriquement limité par son langage, par sa propre capacité de nommer, de rappeler, de convoquer, de raviver les choses et les états de choses ; ou encore, il serait limité par son habileté à se livrer à un travail référentiel7, voire à un travail de réeffectuation du monde qui, de fait, passerait par le langage et, j'ajoute parce que cette question est au coeur de mon propos, par le récit.

    Trois appels de définitions ou, à cause de l'incapacité dans laquelle je me trouve de les définir parfaitement, de descriptions viennent d'être suscités et ils concernent, à cause des préoccupations référentielles qu'ils impliquent, la réeffectuation, le monde et le récit.

    Qu'est-ce que la réeffectuation ? Qu'est-ce que le monde? Et puis, qu'est-ce que le récit ? Comment peut-on supposer que le récit parle la langue du monde, qu'il réfère au monde ou qu'il travaille à la réeffectuation du monde ? Sitôt qu'on a évoqué le terme, on a admis le fait que la totale et pleine réeffectuation8 ou, pour employer un terme plus usuel, la totale et pleine représentation9 de la réalité historique était impossible. En effet, entre l'histoire comme existant et sa représentation par le langage, sont en jeu des béances de deux ordres, temporels et intentionnels : une béance temporelle tout d'abord, parce que, partant du temps présent, le récit historique narre ou fait référence à des événements passés ; une béance intentionnelle ensuite, parce que le travail de l'historien consiste à « re-penser » intentionnellement10 un « penser » ou une intentionnalité initiale qui était attachée à la compréhension des événements passés11.

    Ce phénomène faisait dire à Collingwood, comme le rapporte Ricoeur : « tout acte de pensée est un acte critique : la pensée qui réeffectue des pensées du passé les critique en conséquence en les réactualisant. » (Ricoeur, 1985 : 259) Et il faisait dire aussi à Ricoeur qu'on peut faire correspondre ces trois phases d'« analyse » de la pensée historique : a) le caractère documentaire, c'est-à-dire, dans mon esprit, le caractère proprement référentiel de la pensée historique dans la cueillette de documents ; b) le travail de l'imagination dans l'interprétation du donné documentaire, du donné référentiel fourni par lesdits documents ; c) les constructions de l'imagination qui opèrent la « réeffectuation » du passé par le récit qui y réfère. (1985 : 257)

7 Des phrases tirées presque de façon éparse de la Grammaire philosophique de Wittgenstein laissent à penser que l'auteur a nuancé quelque peu son propos après la parution de son Tractatus logico-philosophicus. « Le langage nous livre une image et non point une copie du monde ; il nous en fournit une forme, un dessin, et non pas seulement une abstraction conceptuelle » (13) - cela pour soumettre au jeu de l'analyse l'ancienne assurance de la révélation du monde qui passe par le langage et la pensée qui y transite. « On comprend la "pensée" comme un processus qui accompagne l'énonciation de la phrase ; mais également la phrase elle-même dans le système du langage » (17) - est-ce à dire que l'expressivité du langage et la compréhension qui en découle seraient non seulement affaire d'énonciation, mais qu'elles seraient également concernées par les langages - les écritures et les textes - qui, restant dans le monde, constitueraient des « pièces » du monde en rapport desquelles la pensée de l'énonciation, comme celle de la phrase, serait comprise ? Plus encore, et la proposition qui suit complète l'énoncé précédent : « Mais ce que nous appelons comprendre réfère à d'innombrables processus qui ont lieu avant et après la lecture de cette proposition » (20) - le simple souligné de ce « de cette » laisse à supposer que cette proposition est assortie à d'autres plus anciennes ou à venir et, donc, que le sens est plus flottant ou est plus affaire de mouvement que de moment « "Comprendre un mot" - C'est une chose d'une incommensurable diversité » (21) - jeux de connexions et de références seraient impartis aux langages et soumis à l'interprétation. « Ce qui nous intéresse dans le signe c'est ce que contient sa grammaire [...] Ce qui appartient à la grammaire ce sont toutes les conditions de la comparaison de la proposition avec la réalité, c'est-à-dire toutes les conditions qui déterminent le sens de la proposition » (23) - le monde et l'être ne seraient plus que limités par le langage, mais le langage aiderait aussi à la comparaison et, qui plus est, à la compréhension des comparaisons entre langage et réalité.
    Bien que j'aie souhaité faire jouer l'ancienne pensée wittgensteinnienne dans le corps du présent article, à cause justement de l'urgence dont elle témoigne de mettre en rapport le monde et le langage, je me devais de tenter une ouverture, même bien sommaire et bien approximative, à cette autre pensée du langage, celle qui a cours dans le sommaire de la Grammaire philosophique. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

8 Le terme est de Collingwood. (The Idea of History, Clarendon Press, Oxford University Press, 1956) En témoigne Paul Ricoeur qui, dans les pages 252 à 283 du troisième tome de Temps et Récit, a longuement abordé cette problématique. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

9 Ricoeur soulignait, en page 253 du même ouvrage, Temps et Récit, qu'il fallait faire « [...] la distinction entre représenter, pris au sens de tenir lieu [...] de quelque chose, et se représenter, au sens de se donner une image mentale d'une chose extérieure absente [...] ». Dire cela, c'est évidemment recourir à une phénoménologie de la pensée et à une phénoménologie des systèmes langagiers. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

10 C'est tout le propos de la refiguration de l'histoire par le récit et c'est la problématique historique du récit qui, s'organisant en une large figure, convoquerait des événements passés pour lesquels, lors de la lecture comme lors d'une écriture faite à partir de lectures, l'historien devrait agir en « philosophe de l'histoire » : sa pensée devrait être mise à l'épreuve de la réflexion (voir, à ce sujet, les pages 252 à 283 du troisième tome de Temps et Récit déjà cité). [POUR RETOURNER AU TEXTE]

11 Ces propos sont largement inspirés par les travaux de Ricoeur. Il suffit de lire les entours de la phrase citée plus loin pour s'en rendre compte. [POUR RETOURNER AU TEXTE]




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 7 : Page 3 / 9


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22.11.1996