Roy, Lucie : « Essai pour une phénoménologie de la référence : l'image au cinéma »

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    Ces propos autorisent donc à dire, de façon lapidaire et provisoire, que pour ce qui concerne l'histoire, on ne saurait retrouver le référent dans le récit ou, selon la traditionnelle acception du terme, « les objets du monde réel », les événements historiques mêmes12, sans faire le détour, sans considérer l'intervention de l'imagination13, c'est-à-dire le travail de la réeffectuation du passé ou de la référence au monde.

    Selon Wittgenstein, le monde qui, par la parole ou le récit, demande à être réeffectué « [...] est tout ce qui a lieu. Le monde est la totalité des faits, non des choses [...] Car la totalité des faits détermine ce qui a lieu, et aussi tout ce qui n'a pas lieu [...] Ce qui a lieu, le fait, est la subsistance d'états de chose. L'état de choses est une connexion d'objets (entités, choses). » (1993 : 33-34)

    Le récit - c'est la description qu'en fait Ricoeur - participe, quant à lui, d'une sorte de synthèse de l'hétérogène, d'une métaphore vive, d'une mimèsis du monde, d'une mimèsis du temps du monde.

    C'est cette synthèse de l'hétérogène qui rapproche le récit de la métaphore. Dans les deux cas, du nouveau - du non encore dit, de l'inédit - surgit dans le langage : ici la métaphore vive, c'est-à-dire une nouvelle pertinence dans la prédication, là une intrigue feinte, c'est-à-dire une nouvelle congruence dans l'agencement des incidents14 [ou des faits]. (1983 : 10)

Compte tenu de ce qui vient d'être dit, la question de la référence se pose de façon, pourrait-on dire, phénoménale - selon l'acception merleau-pontienne.

    Si, en effet, le monde est tout ce qui a lieu et, si tout ce qui a lieu, ce sont les faits à l'« inclusion » de ce qui n'a pas eu lieu ou n'a pas encore eu lieu, si ce qui a lieu est la subsistance d'états de choses, et si ces états de choses participent d'une connexion, c'est-à-dire d'un réseau de relations entre des faits hétérogènes, le récit, lui, devrait référer, sous forme d'intrigue, aux faits, aux états de choses, c'est-à-dire aux liens ou à l'entretien des faits entre eux. En tant que le récit recourt à l'intrigue, il implique un « re-penser », une « réeffectuation » des événements en imaginaire. Il participe, on l'a dit, d'une synthèse d'hétérogène, d'une mimèsis du monde, d'une mimèsis temporelle du monde15.

    Bref, l'intrigue « [... recourt à une] assimilation prédicative [ou à une nouvelle congruence dans l'agencement des faits] : elle "prend ensemble" et intègre dans une histoire entière et complète lesévénements multiples et dispersés et ainsi schématise16 la signification intelligible qui s'attache au récit pris comme un tout. » (1983 : 10)

    Puisque donc, et selon la pensée de Wittgenstein, la limite du monde est fonction de la frontière du « penser » et du « parler », cet entretien des faits entre eux exige - l'explication par Ricoeur de travaux de Collingwood y menait - une réflexion sur l'état imaginatif du « parleur » des actions, des événements et des états de choses : un examen, bref, du récit qui parle et qui parle les événements historiques17.

    Un trajet à double voie de la référence se dessine. La première voie participe de l'orientation du texte ou de sa schématisation comprise comme un croquis entier, un univers donc, qui ne retourne pas immédiatement au monde, mais médiatement, dans la mesure où le texte vaut, en termes de poétique, pour lui-même. « Une expérience pensée, soulignait Wittgenstein, [est] comme le croquis d'une expérience qui n'est pas effectuée » (1980 : 34) ; or, à l'inverse, une pensée en écriture et en récit, précisément, constitue le croquis d'une expérience réeffectuée.

    La seconde voie concerne ponctuellement l'orientation du nom ou de l'image comprise comme un moment du croquis. Bien qu'il soit produit par le texte, le sens est, en quelque sorte, réeffectué au moment du retour à ces états de choses, à cet autre sémiotique qu'on appelle le monde - c'est le mot ou l'image qui convoque un fait, une chose du monde et qui, précisément, a recours ou fait référence aux états de choses du monde pour le « parler ».

12Cela pour ponctuer cet idéal ou cet hypothétique rapport de pleine identité entre événements historiques racontés actuellement et événements historiques passés. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

13 Ce commentaire trouve pleinement écho dans l'évolution même des pensées qui ont eu cours à propos du référent. « Traditionnellement, on entend par référent les objets du monde "réel", que désignent les mots des langues naturelles. Le terme d'objet s'étant montré notoirement insuffisant, le référent a été appelé à recouvrir aussi les qualités, les actions, les événements réels ; par ailleurs, comme le monde "réel" semble encore trop étroit, le référent se doit d'englober aussi le monde "imaginaire". » (A.J. Greimas et J. Courtés, 1979 : 311). [POUR RETOURNER AU TEXTE]

14C'est moi qui souligne la dernière partie dela phrase. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

15 Dire cela, c'est admettre une sorte de « métaphorisation », par le récit, des « faits » ou des états temporels. La référence au temps passé joue, comme n'a cessé de le démontrer Paul Ricoeur, d'une refiguration, d'un « comme-si » : ce n'est pas le temps passé, mais cela rappelle un temps passé. « Ce qui, selon moi, donne à la métaphore une portée référentielle, véhicule elle- même d'une prétention ontologique, c'est la visée d'un être- comme... corrélatif du voir-comme..., dans lequel se résume le travail de la métaphore au plan du langage. » (1985 : 281) [POUR RETOURNER AU TEXTE]

16C'est moi qui souligne. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

17Je ne reviendrai pas là-dessus. J'indique simplement que même les récits de fiction ou même les images fictionnelles passées contiennent, maintenant qu'on les regarde, des données historiques, des renseignements sur la vie passée. Cette question aurait pu être abordée sous l'angle de la « référence croisée » comme l'avait proposé Ricoeur. [POUR RETOURNER AU TEXTE]




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 7 : Page 4 / 9


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22.11.1996