Roy, Lucie : « Essai pour une phénoménologie de la référence : l'image au cinéma »

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    « En se croisant, disait autrement Ricoeur, les deux interprétations de la référence font apparaître la constitution polaire de la référence elle-même, qui peut être appelée l'objet, si on considère le référent du nom, ou l'état de choses, si on considère le référent de l'énoncé [du croquis] entier » (1975 : 275-276).

    Pour expliciter plus vivement les termes de réeffectuation, de monde et de récit, l'on peut dire que i) si ce dernier constitue une sorte de parole, de langage qui parle le monde ou fait référence au monde, ii) en tant que tel, en tant que récit qui parle le monde, il induit une sorte de frontière, ou une limite, entre choses pensées et choses impensées, iii) il tisse, à cause de son intrigue, un réseau de ressemblances et, donc, quelque rapport d'identité, de similarité entre choses du langage et choses du monde ; iv) le récit participe d'un croquis qui ne parle le monde qu'en tant que tel et, donc, qu'en tant que mimèsis : « [...] la mimesis est le nom de la "référence métaphorique" » (1975 : 308).

    Ce croquis en récit n'est pas ressemblant ou il n'est pas que ressemblant, il retrace imaginairement, mais réellement, en le schématisant, l'entretien des faits entre eux. Bertrand Russell, qui voulait rendre compte d'un argument important de la logique du langage de Wittgenstein, mentionnait que : « pour qu'un certain énoncé affirme un certain fait il faut, de quelque façon que puisse être construit le langage, qu'il y ait quelque chose de commun à la structure de l'énoncé et à la structure du fait » (1993 : 14).18

    Bref, s'il est vrai qu'un récit témoigne des états de choses pensables ou imaginables, des choses dont on peut effectivement se faire une image ressemblante, différente, vraisemblable ou invraisemblable ; s'il est vrai, pour reprendre la problématique dans l'autre sens, que les états de choses trouvent des « images » où être réeffectués par la parole ou, plus largement, par la mimétique du récit, c'est dire que derrière ou devant chacune de ces images se trouve une pensée qui, semblable à un locuteur muet, fournit, dans son avancée, des « morceaux19 » ou des objets, qui font référence au texte lui-même, au monde.

    Admettant que le récit réfère - référer, c'est le verbe qui décrit l'appel fait au référent -, admettant, donc, que le récit réfère au moins virtuellement à un locuteur muet, on doit songer, dans la même logique mais explicitement cette fois, qu'il participe d'une pensée en écriture, laquelle, de quelque façon qu'on la prenne, fictionnalise, par intrigue ou schématisation, les états de choses, le monde donc.

    Il faut mentionner, en outre, que si, le fictif réfère au non-vrai ou, sur le plan du contenu et non du discours, à ce qui est feint, la fictionnalisation n'inclut pas que le fictif : elle rappelle simplement le procédé de mise en intrigue, de schématisation, des événements par le récit. Schématisés, refigurés, réeffectués, ces événements peuvent être de l'ordre du documentaire historique, tenus pour vrais, pour non fictifs20.

La référence au cinéma ou la référence dédoublée

    L'étude de la référence n'est pas liée qu'au domaine littéraire, elle entretient également quelque rapport avec l'écriture cinématographique ; elle devrait, conséquemment, inclure un examen, même sommaire, de la problématique de l'image.

    On sait assez que l'« image » littéraire et le référent qui s'y rapporte se distinguent, par leur matériau, de l'image filmique. Cette distinction de l'une par rapport à l'autre a pour origine l'impression de réalité21, selon l'expression désormais en usage, ou l'apparence de réalité des images filmiques, selon le présent examen de la phénoménologie de la référence.

18 Russell signait l'introduction de l'ouvrage de Wittgenstein intitulé Tractatus logico-philosophicus. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

19 Barthes et Descombes utilisent ce terme, je les cite plus loin. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

20 « C'est pourquoi, entre un récit et un cours d'événements, il n'y a pas une relation de reproduction, de réduplication, d'équivalence, mais une relation métaphorique : le lecteur est dirigé vers la sorte de figure [fictionnelle ou documentaire] qui assimile (...) les événements rapportés à une forme narrative que notre culture nous a rendue familière. » (1985 : 278) [POUR RETOURNER AU TEXTE]

21 L'impression de réalité est fonction, selon les Jacques Aumont, Alain Bergala, Michel Marie et Marc Vernet, de la richesse du matériau filmique qui reproduit les voix, les sons et, par ses images, le mouvement. (Esthétique du film, Paris, Nathan, 1983, pages 105 à 109) [POUR RETOURNER AU TEXTE]




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22.11.1996