Roy, Lucie : « Essai pour une phénoménologie de la référence : l'image au cinéma »

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    En conclusion, on peut dire que, malgré l'impact indiciel de l'image photo-cinématographique, le film ne fait rien de moins ou de plus que participer à une sorte de « cinémature »26, à une sorte de littérature de l'image. Elle signifie, cette cinémature, la capacité de l'image filmique de faire « image », non pas d'exprimer le réel ou le monde, mais une idée, une référence au réel ou au monde.

    L'image photo-cinématographique n'est donc pas moins vraie ou plus fausse que les images de la littérature. Elle impose seulement, non pas simplement, mais directement sa visibilité. Elle est comme le monde, mais elle n'est pas le monde. Au regard du monde, elle n'est que mimétique, mais elle s'inscrit dans une mimèsis, dans une nouvelle semiosis qui parle les faits même imaginaires du monde. Elle joue d'une poétique du récit filmique et c'est celle-là même qui, en la doublant, indique le parcours, fait « image  », « punctum », sens, référence, en réeffectuant, en imaginant les faits portés du monde - comme on peut parler d'ombres portées.

    « Les situations, soulignait Wittgenstein, peuvent être décrites, non nommées. (Les noms [les référents] sont comme des points, les propositions [les références] comme des flèches [des parcours référentiels], elles ont un sens) [celui-là même induit par une sorte d'intentionnalité référentielle : mémorielle ou imaginante].  » (1993 : 43) C'est elle, cette pensée en écriture, cette forme montrée du récit qui est à l'origine de la schématisation ou de la réeffectuation des événements du monde dans le récit.

    Exprimer cela ainsi, ce n'est pas, d'évidence, exclure le fait que toute référence n'est jamais, comme on le sait, que textuelle. Elle s'attache perpétuellement au mouvement qui la lance, au site textuel donc ; elle se rattache au moins virtuellement aux autres sites textuels ; elle rappelle ou convoque du « réel » et, enfin, elle est le fait d'une écriture et d'une lecture du monde. Compte tenu de tout ce qui a été dit, il reste à voir ce qu'il y a de l'autre côté de la frontière, celle qui se situe hors du site du récit et qui a trait au référent, au « réel » ; il reste à le nommer ou à mieux en nommer les parts.

26 « La production du discours comme "littérature" signifie très précisément que le rapport du sens à la référence est suspendu. La "littérature" serait cette sorte de discours qui n'a plus de dénotation, mais seulement des connotations [...] par sa structure propre, l'oeuvre littéraire ne déploie un monde que sous la condition que soit suspendue la référence du discours descriptif. Ou, pour le dire autrement : dans l'oeuvre littéraire, le discours déploie sa dénotation comme une dénotation de second rang, à la faveur de la suspension de la dénotation de premier rang du discours. » (1975 : 278-279) [POUR RETOURNER AU TEXTE]




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22.11.1996