Sorin, Noëlle : « Le personnage- référentiel comme composante de la lisibilité sémiotique »

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    Alfred Thicock renvoie au cinéaste Alfred Hitchcock et à ses films à suspense. Le premier portrait que l'on a du personnage avec « sa mine inquiétante », « son regard soupçonneux », « sa barbe noire taillée en pointe », qui plus est, campé dans un décor lugubre (manoir, orage, éclairage aux bougies), tente d'installer un sentiment d'attente angoissée (p. 32-36). Ce suspense, lié au personnage du valet, se trouve en quelque sorte conforté quand le nom du personnage, soit Alfred Thicock, est révélé quelques pages plus loin (p. 41).

    Le nom d'Agatha Grisly est bien entendu associé à celui d'Agatha Christie. La parenté entre les deux est cette fois explicitement exposée par l'énonciateur. L'allusion au personnage historique d'Agatha Christie rend le rôle de romancière, et plus précisément d'auteure de romans policiers, endossé par Agatha Grisly, éminemment prévisible. Même son personnage de détective, « le célèbre Ulysse Rhubarbe » (p. 68), n'est pas sans évoquer le non moins célèbre Hercule Poirot.

    Ce procédé, qui consiste à utiliser des noms propres dérivés de noms propres historiques ou culturels, et qui sert à la fois d'ancrage référentiel et de sous-entendu implicite à des rôles prédéterminés, est un facteur de lisibilité (Hamon, 1977). Ces noms exigent cependant d'être à la fois reconnus par le lecteur - ils font appel à sa compétence culturelle, voire intertextuelle - et compris, c'est-à-dire intégrés au système de relations inhérent au texte et construit par lui.

    En outre, l'étiquette, dans Le roman d'Agatha, se caractérise par sa motivation, puisque le signifié du personnage est étroitement lié au signifiant. D'une part, les noms de plusieurs personnages sont historiques et culturels, tel que nous les avons identifiés antérieurement. D'autre part, l'étiquette que reçoit Ben Saïda, le jeune assistant détective, si elle n'est pas liée à un nom historique, est toutefois culturellement motivée puisque « Saïda » renvoie à une ville d'Algérie ou du Liban et que « Ben » signifie « fils de » en arabe. L'étiquette « Ben Saïda », avec sa résonance arabe, de presque vide au départ, va s'étoffer tout au long du récit. Ben Saïda se révèle effectivement comme étant un jeune berbère orphelin, et la langue qu'il utilise à travers tout le récit, avec grand renfort de cataphores et d'anaphores, est là pour témoigner de son origine. La motivation de l'étiquette fournit au lecteur un horizon d'attente qui va lui permettre de prévoir le personnage. Elle est donc aussi un facteur important de lisibilité discursive, en autant qu'elle interpelle la compétence culturelle du lecteur.

    Le personnage-référentiel est donc tributaire d'un effet de contexte rendant son rôle dans le récit tout à fait prévisible. Sa lisibilité est fonction, d'une part, de l'écart entre le personnage-référentiel tel que révélé par l'oeuvre et une certaine normalité admise, liée à cette même composante. D'autre part, pour le lecteur, sa lisibilité est tributaire de l'écart entre les habiletés qu'exige l'oeuvre et la compétence culturelle individuelle. Entre autres, ici, avec Le Roman d'Agatha, les références aux personnages sociaux, aux personnages historiques, la motivation de leur étiquette ont un sens fixé par une culture à laquelle le lecteur empirique doit participer pour que la lecture ait lieu.




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 5 : Page 5 / 7


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22.11.1996