Dubois, Richard : « Brouillards sémiotiques et brouillages politiques »

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L'enjeu final est sans aucun doute politique

    A force de vouloir chasser le référent-monde comme non re-représentable, et au nom d'une lutte toujours pertinente contre son contraire, « l'excès de représenté » sous sa forme « réaliste » ou pire : réaliste-socialiste, il faut rappeler que la linguistique, à la fois « partie » de la sémiologie (Kristeva, 1981 : 293) - notons au passage les glissements de sens - et « patron général de toute sémiologie » (Saussure dans Kristeva, 1981 : 293) d'une part s'inscrit dans le procès proprement politique mené par l'entreprise structuraliste, surtout après les années soixante-dix (car « déréaliser » le littéraire, c'était à l'époque mener un combat contre la bourgeoisie) ; d'autre part renforce objectivement son aile droite en (re)fondant la validité d'un schéma où le référent-monde, « l'extra-linguistique » est réduit à faire partie du site du Signe, et de là à dire « oublié », il n'y a qu'un pas, vite franchi.

    Si nous voulons tester cette « impertinence » du référent-monde en sémiologie, c'est tout simple : il suffit d'insister. De vouloir brancher les différentes sémiosis sur le réel ; de prévoir les conséquences pratiques de certaines avancées théoriques ; d'en dégager la portée sociale (même lointaine). La preuve qu'il y a là un enjeu, c'est qu'on pourra voir le clan serrer les coudes. Comme avouait honnêtement l'autre, sémiologue averti : « si on embarque là-dedans, on met la clef dans la boîte sémiotique ! » Il aurait sans doute reconnu qu'à ce niveau-là, nous ne sommes plus en sémiotique, mais dans une politique de défense de l'emploi...

    Je répète qu'il n'y a pas ici de « coupables », encore moins de « complots » : il y a eu l'Histoire (années 60), puis sa négation (années 70), la mise à distance et au soupçon du signifié, puis du Sujet ; bientôt une loi unique : celle de la sélection et de la permutation, et au bout de l'itinéraire, emblématique : un signe vide, le Japon de Roland Barthes, qui nous conviait à une dernière quête : celle de la perte de sens, appelée justement « satori ». Les années quatre-vingts y ajoutant un zeste de post-modernité lipovetskienne, apparaît alors, c'est normal, sur les décombres et dans les gravats de la Pensée Occidentale, certaine Pensée Politiquement Correcte, forme folle s'excitant sur des contenus mous toujours interchangeables5. Il y a déjà vingt ans de cela, Finkielkraut (1982) parlait de Défaite de la pensée.


5  Pour ne prendre qu'un secteur parmi cent autres, la pensée politiquement correcte nous a habitués, par exemple sur la question nationale, à honnir toute forme de nationalisme comme étant rétrograde, pour ne pas dire tribale, et en même temps, à prendre fait et cause pour les Premières Nations... [Peuples autochtones de l'Amérique du Nord - la Rédaction] [POUR RETOURNER AU TEXTE]




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AS/SA nº 2 (11.1996), Article 6 : Page 5 / 8


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22.11.1996