index.html   Inter et intrasémioticité dans l’œuvre de Jules Verne

 

Quelques exemples à partir de

Vingt mille lieues sous les mers et L’Île Mystérieuse

 

 

Lionel Dupuy

Chargé de projets « Arts et Culture »

Centre National de Documentation Pédagogique

 

 

 

Nombreuses sont les analyses et les études qui portent ou ont porté sur l’intertextualité dans l’œuvre de Jules Verne. Plus rares sont celles qui ont abordé un autre pan pourtant tout aussi riche de l’exégèse vernienne : l’analyse des illustrations et autres images, notamment celles qui sont présentes dans les Voyages Extraordinaires. Il ne s’agit plus alors d’intertextualité, mais d’intersémioticité ou parfois d’intrasémioticité, lorsque les références renvoient à l’œuvre elle-même.

 

Quelques éléments d’analyse, tirés des illustrations de Vingt mille lieues sous les mers et surtout de L’Île Mystérieuse, vont nous permettrent de montrer comment Jules Verne inscrit aussi son œuvre entre mythe et modernité au travers des illustrations qui accompagnent le texte.

 

Le personnage emblématique et le plus connu de l’œuvre de Jules Verne est bien sûr le capitaine Nemo. Plus qu’un simple homme, ce dernier est un demi-dieu : il vit certes sur terre (dans les eaux), mais surtout dans une autre dialectique de l’espace et du temps que celle connue par le commun des mortels. Les illustrations présentes dans les deux romans, et notamment celles qui mettent en scène sa mort, enrichissent considérablement cette dialectique, mais aussi la dimension mythique du héros le plus célèbre de Jules Verne.

 

Le capitaine Nemo meurt ainsi, a priori, une première fois dans le puissant maelström marin qui met fin au périple du Nautilus et de ses hôtes-prisonniers, et ce après avoir parcouru vingt mille lieues sous les mers. Le capitaine Nemo semble ainsi disparaître définitivement à la fin du roman éponyme pour réapparaître dans L’Île Mystérieuse, sous les traits de la Providence, incarnant une force mystérieuse mais ô combien salvatrice pour les colons de l’île Lincoln, eux aussi inscrits dans une autre dialectique de l’espace et du temps.

 

Or, à la fin de L’Île Mystérieuse, et avant que l’île ne disparaisse dans une puissante éruption volcanique (encore une manifestation grandiose de la puissance de la terre…), le capitaine Nemo avoue son identité aux colons de l’île Lincoln, et peut ainsi mourir l’esprit tranquille. Cette mort, pour autant, s’accompagne inévitablement d’une mise en scène textuelle et graphique qui a pour objet de renforcer, à la fois le caractère solennel du moment, mais aussi l’inscription de Nemo dans une dimension mythique, dans sa dimension mythique.

 

Quatre illustrations, très rapprochées à la fin du roman (L’Île Mystérieuse) accompagnent la mort de Nemo : pages 742, 753, 757 et 763 (édition de Poche du roman). Il est d’ailleurs très rare dans l’œuvre de Jules Verne qu’autant d’illustrations se succèdent aussi rapidement, alors que celles-ci renvoient toutes à la même problématique, au même thème : la mort du capitaine Nemo ne pouvait qu’exiger un tel enchaînement graphique...

 

 

 

 

Image n° 1

 

 

Dans la première illustration, les colons de l’île Lincoln font enfin la connaissance de Nemo, un capitaine vieux, usé par les événements, en fin de vie (bien que la narration, telle qu’elle est écrite entre Vingt mille lieues sous les mers et L’Île Mystérieuse, ne permette pas cet âge avancé). Au fond de la salle, un orgue domine la scène, entouré de deux armures. Le capitaine Nemo est installé dans un canapé que semble surmonter un imposant tableau de maître.

 



 

 

Image n° 2



Dans la deuxième illustration, l’illustrateur procède à un zoom sur le capitaine Nemo : il y a bel et bien un tableau de maître qui surmonte le canapé, et le capitaine est enveloppé dans une sorte de couverture qui recouvre l’intégralité de ses jambes. Avec ce premier élément, certes anodin, il est tout de même amusant de remarquer que la forme que prend le capitaine Nemo est celle d’une sirène, car ses jambes, enveloppées dans cette couverture, ressemblent étonnement à la nageoire caudale d’une sirène… Or, dans cette même illustration, le buste de Nemo, alors libéré de la couverture, n’est pas sans rappeler le buste de Neptune, le dieu des mers, des océans et de la navigation. Donc, pour résumer, cette deuxième illustration, qui représente le capitaine Nemo, ne met-elle pas en avant à la fois le buste de Neptune et la nageoire caudale d’une sirène… Ces deux éléments ne font-ils pas directement référence à la mer et à ses êtres mythiques… ?

 

Nemo se serait-il tellement si bien adapté à son nouvel élément (liquide) qu’il aurait fini par développer la physionomie (voir l’anatomie) de ses représentants les plus illustres et les plus mythiques ?

 

La richesse de cette deuxième illustration ne s’arrête pas pour autant simplement à ce niveau d’analyse. En effet, il est intéressant de remarquer que derrière Nemo, sur le tableau que nous citions auparavant, apparaît clairement un homme, a genoux, nu, dépouillé, qui lève sa main droite, comme pour demander pardon, se faire expier ses pêchés. Autour de lui sont debout deux hommes, que l’on peut voir dans le coin inférieur gauche du tableau, seule partie visible dans cette illustration… Le capitaine Nemo, toujours sur la même illustration, lève lui aussi sa main droite... Autour de lui les colons de l’île Lincoln sont debout aussi, le chapeau bas, écoutant les dernières paroles du capitaine. Le sous-titre de l’illustration est d’ailleurs explicite : « Ai-je eu tort, ai-je eu raison ?... » (page 752).

 

 



 

 

Image n° 3



 

C’est à partir de la troisième illustration que nous pouvons observer dans son intégralité le tableau présent derrière le capitaine. On y voit donc clairement cet homme, a genoux, nu, dépouillé, qui lève bien sa main droite, comme pour demander pardon, se faire expier ses pêchés, et, toujours autour de lui, il n’y a pas 2 mais 4 hommes en tunique, dont un, en face du repenti, lève aussi la main, mais en direction du ciel. Le capitaine Nemo, quant à lui, est couché, sa main est faible, il va bientôt mourir. Les colons sont toujours debout, les mains baissées et les chapeaux entre leurs mains. Or, ce personnage dépouillé, en arrière-plan, renforce lui aussi incontestablement la situation vécue. En effet, c’est à ce moment que Nemo offre aux colons toutes ses richesses. Là aussi le sous-titre est très explicite… : « Ce coffret… là… renferme pour plusieurs millions… » (page 756).

 



 

 

Image n° 4



 

Dans la quatrième illustration, l’ingénieur Cyrus Smith lève sa main pour expier le capitaine Nemo de ses péchés, ce dernier étant dans la position d’un mort. Le tableau derrière lui montre toujours cet homme à genoux, qui semble aussi demander pardon. L’illustration est toujours sous-titrée (avec emphase, l’illustration se suffisant à elle-même) : « Cyrus Smith, élevant la main… » (page 762).

 

 



 

 

Image n° 5



 

Ainsi, comme le lecteur peut le constater, le tableau présent derrière le capitaine Nemo, qui n’est pas une toile de maître (car pour l’instant personne n’a pu l’identifier en tant que telle), représente plutôt une allégorie, celle de l’expiation des péchés d’un homme qui veut se repentir, à l’image de ce qui se passe dans l’illustration (et dans le texte) avec le capitaine Nemo. Incontestablement l’illustration renforce cette dimension initiatique et mythique par l’intermédiaire d’un tableau qui doit pourtant être une tableau de maître puisque Jules Verne, dans Vingt mille lieues sous les mers, nous décrit ainsi l’aménagement de ce salon : « Une trentaine de tableaux de maîtres, à cadres uniformes, séparés par d’étincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries d’un dessin sévère. Je vis là des toiles de la plus haute valeur, et que, pour la plupart, j’avais admirées dans les collections particulières de l’Europe et aux expositions de peinture. Les diverses écoles des maîtres anciens étaient représentées par une madone de Raphaël, une vierge de Léonard de Vinci, une nymphe du Corrège, une femme du Titien, une adoration de Véronèse, une assomption de Murillo, un portrait d’Holbein, un moine de Vélasquez, un martyr de Ribeira, une kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Téniers, trois petits tableaux de genre de Gérard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles de Géricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet. Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux signés Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc., et quelques admirables réductions de statues de marbre ou de bronze, d’après les plus beaux modèles de l’antiquité, se dressaient sur leurs piédestaux dans les angles de ce magnifique musée. Cet état de stupéfaction que m’avait prédit le commandant du Nautilus commençait déjà à s’emparer de mon esprit. » (chapitre 11).

 

Comme on peut le constater, l’auteur explique clairement qu’il y a dans le Nautilus au moins un tableau d’Ingres, mort en 1867, et une statue de Léonard de Vinci. Toutes les époques sont ainsi représentées (antique et moderne). Or, cette quatrième illustration ne rappelle-t-elle pas un tableau d’Ingres, peint en 1817 (ou 18) intitulé : « La mort de Léonard de Vinci dans les bras de François Premier » ? (cf. document ci-dessous).

 


Petit résumé :

Léonard de Vinci :      illustre personnage, créateur, artiste, savant du 16° S.

Capitaine Nemo :       illustre personnage de l’œuvre de Jules Verne, savant, scientifique, amateur d’Art.

« La mort de Léonard de Vinci dans les bras de François Premier » :          1817/18

Mort de Léonard de Vinci :                                                                             1519

Mort d’Ingres :                                                                                                1867

Mort de Nemo :                                                                                               1868

 


Cette quatrième illustration est donc à la fois un hommage et une référence à Ingres, à Léonard de Vinci et à l’Antiquité. Il y a aussi une distinction entre celui qui sait, qui est en avance sur son temps (Léonard de Vinci et Nemo) et celui qui règne (François 1er et Cyrus Smith, qui règne sur son équipe, sur son île). Dans le tableau d’Ingres comme dans l’illustration de Jules Verne, dans les deux cas il s’agit de ceux qui « savent » qui meurent : seuls restent ceux qui règnent… N’y-a-t-il pas là un message de la part de Jules Verne… ? Mais, au-delà de cette première analyse, il est intéressant de remarquer aussi que ces illustrations renvoient toutes aussi à trois époques différentes : antique, avec le tableau présent derrière Nemo dans l’illustration (et que l’on ne sait pas à qui attribuer…), moderne avec la référence à Léonard de Vinci et contemporaine avec la référence à Ingres, le spécialiste des portraits… Or, Jules Verne n’a-t-il pas peint là le portrait d’un homme hors du commun, le portrait d’un homme sans nom : Nemo ? Jules Verne n’a-t-il pas non plus voulu associer son héros (Nemo) à un personnage ô combien illustre et en avance sur son temps, autrement dit Léonard de Vinci ? D’autre part, il est intéressant de comparer ces quatre illustrations de L’Île Mystérieuse avec celle de Vingt mille lieues sous les mers, qui montre aussi l’aménagement du salon du Nautilus. On voit clairement qu’aucun tableau, dans ce roman, ne figure au-dessus du canapé qui pourtant occupe la même place à la fois dans le salon et dans les deux romans… Jules Verne et son illustrateur auraient-ils ainsi réaménagé volontairement le Nautilus afin de procéder plus facilement à cette mise en scène (image n° 5) ? Il en est de même des amures qui ont disparues elles aussi.




 

 

Image n° 6



 

Nous pouvons donc procéder ainsi à trois niveaux d’analyse par rapport à cette quatrième illustration. Cette dernière renvoie bien sûr directement au texte, à savoir la mort de Nemo. Le tableau en arrière-plan renforce quant à lui cette dimension à la fois de dépouillement mais aussi d’expiation des péchés. Enfin, l’ensemble de l’illustration renvoie à ce célèbre tableau d’Ingres qui lui-même renvoie à Léonard de Vinci, ce personnage si illustre dans le domaine des sciences mais aussi de l’Art (à l’image de Nemo, dans l’œuvre de Jules Verne). Au milieu de tout cela baigne ainsi le capitaine Nemo, un être à mi-chemin entre les hommes et les dieux, entre mythe et modernité, ce que la présence de ce tableau énigmatique (lui aussi, comme le capitaine), qui surmonte le canapé, et qui orne le salon du Nautilus ne fait que renforcer à son tour. La boucle est ainsi bouclée, et Nemo est désormais un être mythique, à part entière dans l’œuvre de Jules Verne et la Littérature.

 

 








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