Anne Übersfeld: « Introduction thématique »

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4. Le fonctionnement de la communication théâtrale est particulier et particulièrement complexe du fait que les échanges interpersonnels ne sont pas les seuls en cause. Le dialogue de théâtre est un échange double, d'un locuteur 1 avec un locuteur 2 (ou d'autres), mais en même temps de ceux-ci à l'intention d'un récepteur-spectateur : les lois de l'échange conversationnel sont modifiées du fait que le locuteur ne s'adresse pas seulement à son allocutaire direct, mais qu'il lui faut tenir compte d'un destinataire second, le spectateur. L'analyse devra repérer les marques textuelles de la présence du destinataire caché, non seulement dans les formes comme le monologue ou le texte choral, mais à l'intérieur du dialogue.

A quoi s'ajoute le fait que si le destinataire de tel énoncé est double, l'émetteur est double lui aussi : quand le spectateur en face du spectacle voit-entend deux personnages dialoguer, il n'assiste pas à une seule forme d'énonciation, mais à deux à la fois : derrière l'énonciateur personnage, se tient invisible un énonciateur scripteur. Ce dernier s'est absenté, il n'a laissé de sa voix propre que des traces indirectes. Et l'énonciateur-personnage est relayé dans sa performance sur scène par un locuteur-acteur, qui prend en compte son énoncé. L'émetteur au sens large est donc triple scripteur-personnage-acteur, et le récepteur est triple aussi : personnage-acteur-spectateur.
Ce n'est pas tout : l'écriture théâtrale, par définition est dépendante du public auquel elle est censée s'adresser immédiatement ; l'écriture du théâtre est production de l'immédiat par l'immédiat qui n'attend pas le suffrage de la postérité. Mais écrire pour des hommes du présent suppose de les entendre, d'écouter leur question, leur demande. Tout texte de théâtre est réponse à une demande du spectateur présent : on peut donc dire, sans se tromper que le récepteur est présent dès le niveau de l'écriture. Or cette « demande » du public est l'objet d'une enquête historique : elle constitue l'un des points où l'histoire se croise avec la sémiotique.


L'énonciation théâtrale

Du point de vue premier de l'écriture, il y a des contraintes imposées par la forme théâtrale.

1. Toute écriture théâtrale est soumise au système du présent. Le théâtre est un passé ; et le temps des verbes ne peut s'inscrire que dans le système du présent : l'énonciation est personnelle et actuelle, ce qui exclut en français moderne, par exemple l'emploi du passé simple : tout récit au passé est formulé par des bouches présentes pour des oreilles présentes. Toute offense à cette règle porte sens par cette offense même.

2. L'analyse capitale est celle qui porte sur la deixis. Le relevé de tous ces signes vides que sont les shifters ou embrayeurs ; adverbes de temps et de lieu qui définissent la situation d'énonciation, démonstratifs et articles indiquant le rapport entre personnes et choses, et surtout les pronoms personnels qui fixent non seulement les rapports entre locuteurs, mais les rapports entre le locuteur et le monde, le locuteur et son identité - avec le jeu dans l'évolution de ces rapports. Un exemple : les confidents du théâtre classique français ne disent jamais « je » à l'exception de la nourrice Oenone dans la Phèdre de Racine, signant par ce « je » un statut autre du personnage.

3. L'une des tâches de la plupart des écritures théâtrales est de fixer l'idiolecte du personnage, et il est passionnant et difficile de déterminer les particularités de vocabulaire et de syntaxe qui fixent la parole individuelle de tel sujet parlant. Tâche croisant ici le linguistique et le stylistique. Ainsi l'idiolecte d'Alceste dans le Misanthrope de Molière, où s'inscrivent à la fois les marques d'une sorte d'archaïsme de la langue, marquant le repli du personnage sur le passé, mais surtout les signes d'une agressivité, jurons, sentences, exclamations. C'est l'analyse de l'idiolecte du personnage qui met en présence un personnage individualisé, avec plus de clarté et de pertinence qu'une conjecturale reconstitution de son psychisme.






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AS/SA Nº 3, EDITORIAL : Page 2 / 5

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1997.05.03