Anne Übersfeld: « Introduction thématique »

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Dire sans dire : les lois conversationnelles

Nous ne parlerons ici que pour mémoire de tout ce qui est du domaine du contenu, de la thématique, qui ressortit à une analyse de contenu, qui ne fait pas partie de notre propos ; et nous nous contenterons d'interroger les lois et les conditions de l'échange.
On sait que l'échange verbal est gouverné par des lois implicites, formalisées par Paul Grice (Logic and Conversation, 1974), dont les principales sont la loi de quantité, qui implique le fait que le locuteur fournisse à l'allocutaire la quantité d'information dont il a besoin, - ni trop, ni trop peu - pour poursuivre l'échange ; la loi de qualité : « que votre contribution soit véridique! » (loi fondamentale et peu comprise de tout échange humain, qui suppose qu'un être humain dit toujours la vérité, loi sans laquelle il n'y pas de rapports possibles) ; la catégorie de modalité dont la formule pourrait être : « soyez clair », ne laissez pas d'équivoque dans vos propos.
A quoi s'ajoute toute la série imprévisible des lois qui dépendent des coutumes et des moeurs de telle société, mais qui obéissent à deux règles fondamentales (voir Erving Goffmann, Les rites d'interaction) : ne « frappez » pas la face positive de votre interlocuteur, autrement dit, ne l'insultez pas, ni sa face négative (ne piétinez pas son « territoire »).
Or la caractéristique du dialogue de théâtre c'est qu'il passe son temps à violer ces lois, viols éclatants, et qui font sens, exposant un « scandale » et manifestant du même coup l'existence et la force de ces lois. De tels viols existent dans la conversation, mais en général ils sont rares et souvent involontaires. Au théâtre, ils sont faits pour être vus : ainsi la scène d'exposition, violant la maxime de quantité, ou les mensonges, viols de la loi de qualité, faits pour être perçus et compris du spectateur : mensonges de Iago dans Othello, mensonges innocents mais parlants des amoureux chez Marivaux. Quant aux équivoques et ambiguïtés, ils sont dans le dialogue de théâtre extraordinairement fréquents, au point d'être dans le plaisir du spectateur une part importante : c'est la place de l'énigme qui laisse l'allocutaire dans l'embarras, et qui exerce la sagacité du spectateur. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres l'échange interpersonnel dans le dialogue suppose le tiers spectateur qui ne saurait intervenir pour le modifier, mais qui est là pour l'entendre. L'une des sources de l'effet sur le spectateur (comique ou tragique) est le viol des lois conversationnelles. On voit ici, une fois de plus comment c'est au travail de la scène de donner sens au texte du dialogue, en soulignant ou en gommant les impertinences relationnelles.


L'implicite

La présence des lois conversationnelles montre l'importance dans l'analyse de la parole théâtrale de tout le domaine de l'implicite. Ce domaine est d'abord celui des conditions d'énonciation. Certaines sont explicites : les paroles d'un prisonnier sont paroles de la prison. Paroles du criminel (Macbeth ou Othello) qui vient de commettre un meurtre. Certaines sont liées au lieu : paroles de la cour, ou paroles d'un lieu populaire. D'autres ressortissent à l'implicite. On ne peut parler sans des conditions antérieures, non seulement la (les) réplique antérieure, mais tout ce qui doit être supposé pour que l'énoncé ait un sens.
De là l'importance de l'implicite : présupposés et sous- entendus nourrissent le texte de théâtre. Un présupposé est une information impliquée par tel énoncé, qui sans être formulée est indispensable à la compréhension de l'énoncé. Le présupposé a une caractéristique, que l'énoncé posé soit affirmé, nié ou modalisé par l'interrogation ou quelque autre mode, le présupposé subsiste : l'énoncé « ma voisine est malade » suppose que j'ai une voisine ; quelque sort que je fasse subir à mon énoncé, l'existence de ma voisine n'en subsistera pas moins. Présupposés factuels, tels l'existence de ma voisine, - logiques, par exemple, pour être la cause d'un autre, un événement doit lui être antérieur ; présupposés idéologiques, moins faciles à démêler. On ne peut comprendre le Macbeth de Shakespeare, sans une série de présupposés : factuels. l'existence d'une guerre féodale du roi Duncan et de ses héritiers, logiques, l'impossibilité de prévoir des événements historiques largement aléatoires; - idéologiques, le respect dû à la personne royale et au principe monarchique, mais aussi la croyance au surnaturel et à la divination. Quant aux sous-entendus, ils représentent tout le bagage d'allusions que les interlocuteurs, mais aussi le spectateur, entendent, sans qu'il soit formulé, bagage quasi infini, et autour duquel joue la construction psychologique que le spectateur fera des motivations des personnages, et de leurs intentions. Un jeu qui est l'affaire du metteur en scène et des comédiens.






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AS/SA Nº 3, EDITORIAL : Page 3 / 5

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1997.05.03