Anne Übersfeld: « Introduction thématique »

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Organisations du poétique

Nous avons parlé des moments poétiques : si le poétique est dispersé tout au long du texte, il a des instants privilégiés, moments où il s'organise en « images » construites, scénarios racontant une histoire ou tableaux (hypotyposes).
Micro-scénarios : il existe une sorte d'images que le spectateur est tenu de construire sans le secours du visuel. C'est tout ce que la parole du personnage fait surgir : méditation sur le passé, anticipation de l'avenir, évocation d'une fable épique. Cette image construite sans le support physique a en fait tout le théâtre comme support, et elle se nourrit de tous les signes scéniques préalables : aussi est-elle bien plus forte à la fin des spectacles. De là la croissance exponentielle de cette forme d'énergie poétique ; ainsi les récits des meurtres et des morts violentes à la fin des tragédies antiques ou classiques. Convocation d'une mémoire du spectateur qui joue précisément le rôle du fatal. De là la possibilité d'une projection anaphorique et cataphorique qui enrichit la perception du spectateur. Cette projection permet au spectateur de n'être pas empoisonné dans la perception immédiate, mais de croiser l'univers visuel avec celui de l'imaginaire. Microscénarios par exemple dans Fin de partie, le grand récit, le « roman » de Hamm ou le voyage de noces des parents en Italie.... le plus bel exemple, l'histoire merveilleusement ambiguë du peintre fou ; et dans les Bonnes de Genet, l'écriture par les bonnes de la lettre anonyme.
L'hypotypose est elle aussi à distance de l'immédiat de l'action et de la fable Selon Quintilien l'hypotypose est une figure de style consistant à décrire une scène de manière si vive, si énergique et si bien observée qu'elle s'offre aux yeux avec la présence, le relief et les couleurs de la réalité. Ce tableau, que construit la seule parole du personnage apparaît une fenêtre ouvrant sur un ailleurs appartenant à l'histoire ou au monde naturel. Toute hypotypose joue sur deux registres : d'abord elle pose une énigme au spectateur ; la question non seulement de son sens, mais surtout de sa raison d'être ; ensuite elle réclame d'être entendue pour elle-même, comme un épanouissement de l'écriture ; elle veut être entendue dans toutes ses dimensions poétiques et musicales ; inutile de dire qu'elle requiert le travail de l'acteur. Paul Claudel est l'écrivain de l'hypotypose, qui joue chez lui le rôle à la fois poétique et métaphysique décisif : présenter le monde dans ses dimensions énormes et objectives de création divine.
Le mode d'énonciation de l'hypotypose est particulier : elle apparaît comme parole du « je » du personnage dessinant une certaine vue du monde. Mais elle est en même temps (du fait de la baisse de l'énonciation interpersonnelle) comme la parole du « je » scripteur : il n'est guère difficile de voir dans les hypotyposes de Claudel le rapport du poète à sa philosophie religieuse, ou chez Hugo un rapport quasi auto-biographique à l'histoire. L'hypotypose passe la barre des contradictions : à la fois présence et absence, réalité et imaginaire, parole de l'un, parole de l'autre - essentiellement médiatrice.
Pour conclure sur le poétique, nous dirons qu'il faut faire état d'un sens autonome du discours poétique, qui peut apparaître en opposition, en variation, en complément par rapport au sens obvié, de telle sorte qu'il enrichit infiniment le message. Enfin, chez les plus grands il fonctionne comme signal et indice de l'émotionnel. Un exemple de cet enrichissement du sens obvié, celui du vers célèbre dit par Antiochus dans la Bérénice de Racine : « Dans l'Orient désert, quel devint mon ennui ». - Antiochus vient de raconter la mort des derniers défenseurs de Jérusalem : si l'Orient est désert c'est que tout le monde est mort. Mais la poétique du vers (y compris phonique) dit aussi la désertude d'Antiochus abandonné par Bérénice, et les deux solitudes se mettent à symboliser l'une avec l'autre : désert de la mort, désert de l'amour.
Pour conclure : ces pages ne sont qu'un modeste avant-programme de travail appliqué ; la tâche, riche et féconde de la revue Applied Semiotics / Sémiotique appliquée, est de lui donner corps et substance.






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AS/SA Nº 3, EDITORIAL : Page 5 / 5

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1997.05.03